LE MAROC A TENU... I
dangers^ — et non sans pertes ! évidemment !
C'est la guerre, ici, aussi ! ...
Mais, le poète arabe Va dit : « Quiconque ne défend pas les armes à la main V approche de la citerne qui lui appartient finit par la voir détruire ». Et le général connaît son Afrique. Il Va manœuvrée d'une intelligence prompte à toutes les nécessités. Il a su garder la face. Aux indigènes, il a montré les Français imperturbables. Aurions-nous pu conserver une telle assurance dans le désordre ? Pourtant, quelqu'un des plus éminents de nos protégés l'interrogeait sur la guerre d'Europe :
— La guerre d'Europe ? Aucune importance , fit le général. . .
L'autre n'en revenait pas.
Mais la voix du général a tremblé ; ses yeux se sont voilés ; il tournait et retournait sa phrase terriblement émouvante.
La guerre d'Europe, la guerre de France, dont il n'était pas, lui /...
Certes, il écrit ici une page définitive d'histoire. Quel lot de gloire n'aura pas été le sien, de fixer, d'une main sûre, les destinées de notre empire oriental, au moment oit elles pouvaient glisser à l'abîme... Quelle place, au cortège de la victoire, pour celui qui nous aura sauvé le Maroc !
Tout de même, de quel accent rauque et brisé, le soldat de cette guerre d'exil, de l'Atlantique à l'Atlas, laissait tomber ces mots nostalgiques :
— (( La guerre d'Europe (') î »
(^) Quelques semaines après, le général était appelé au ministère de la Guerre, où son passage fut marqué par les mies les plus claires et les décisions les plus nettes. Seuls, les jeux de la politique et les incidents de tribune décidèrent de sa brusque retraite.
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CARAVANES ET CONVOIS. — LA GUEKEŒ EN BEAUTÉ. — RABAT SAUVÉ « DES INDI- GÈNES » ET « DU GÉNIE ». — TOUT VA BIEN. — AUX PORTES DE ' FEZ. — PRE- MIÈRE NUIT AU DAR BEN DAOUD.
Il faut gagner Fez, par Rabat, pour VAïdel-Kébir, la grande fête.,.
Fez, ou je nai pu atteindre, en 1914, par les pistes embrouillées, la région douteuse. Maintenant, on peut choisir le rail ou la route.
De Casablanca à Rabat ^ services d'autos biquotidiens^ en trois heures pour cent kilomètres.
La route s'élance à travers la solitude du bled y V immensité nue, où s'effare d'abord l'œil européen.
De temps en temps, à l'anneau de l'horizon, éclôt un point sombre : puis, c'est le surgissement fantastique d'une file grise dans un tourbillon de poussière, une caravane de gens et de bêtes qui se précise, de bédouins à cheval, à âne, à mulet, à pied, poussant un bétail rouge, des chameaux surchargés de paquets ou portant les femmes, tout enveloppées comme les ballots, — et la troupe passe, décroît, s'efface... Oii cela va-t-il, et venant d'où? par ces étendues sans arbres, sans herbe, sans eau, rien que des panoplies de palmiers nains, hérissant leurs lames courtes, plantées dans la terre caillouteuse, comme raclée jusqu'aux vertèbres !
Quel cataclysme, quelle invasion chassent
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cette humanité primitive comme des r'rains de sable au vent de V immensité jauve Y
Or^ le sol se fend^ soudain, et l'oued mira^ culeux roule sa nappe imprévue, et voici quelques pâturages, des tentes, une halte de la vie nomade, de la vie pastorale de la genèse du monde. Nous traversoiis le bled à la sécheresse. Tombe la goutte bienfaisante, et le désert va refleurir et reverdir, et la moisson enchanter les espaces vides, sans la moindre culture...
Les caravanes se succèdent, brèves ou s' allongeant, — la tribu éternellement en marche, avec ses bœufs, ses chèvres, ses moutons, ses moutons qui n'iront pas très loin par cet octobre fatidique.
Ils sont au programme de VAïd^el-Kébir, de la grande fête.
Le sacrifice du mouton, à Fez, par le Sidtan, sera le signal d'une boucherie unanime pour toute la péninsule arabique.
// faudrait être un fellah, bien abandonné du Prophète, pour ne pas arracher sa part de mechui...
Allah est grand !
Ce n'est pas le vieux Dieu du Kaiser qui assure telle ripaille à ses Teutons ! Les sujets de Moulay-Youssef ne connaissent pas « les jours sans viande », ni les « cartes » de graisse ou le pain des empires centraux...
Est-ce le mirage, — dont nou^ tourmentaient nos lectures d'enfance ? Une apparition toute vaporeuse, un entassemejit de cubes de neige, la superposition de blancheurs géométriques, aux angles émoussés dans la brume, comme les formes de corps dans ramas de laines pâles. Non, c'est Rabat, à des kilomètres encore, comme un nuage, sans racines au sol...
La route se peuple, s'anime d'un mouvement de faubourg en va-et-vient du marché. Des convois français se mêlent aux files indigènes. Bientôt des constructions coloniales s'alignent, s'espacent, hors les murs. Nous franchissons Bab-el-Alou, d'où, se développe
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un boulevard claquant neuf, entre la mer et les murailles, avec des immeubles à étages, des magasins, des hôtels, des cafés dont Vun a pris pour enseigne : Tout va bien..., les services militaires, la Poste, /'Echo du Maroc, et, vis-à-vis, le vieux cimetière musulman, dont les pierres moussues d'or, comme du granit breton, dévalent jusqu'à la vague...
Rabat, — avec le Sultan, le Résident Général, — Rabat, — sauvé des indigènes qui le laissaient crouler en ruines, et de nousmêmes...
Antiquités, beaux-arts, monuments historiques, ce n'est pas d'ordinaire la préoccupation essentielle de la pénétration européenne. Ce souci de préserver les merveilles naturelles ou artistiques de la civilisation maure fut parmi les directives initiales de la politique indigène du général Lyautey :\ c'est la guerre en beauté. On comprend les résultats, dans la population, de ce respect qui va des mo-
Jiuments aux croyances ^ aux usages et n^est pas que dans les mots. Le général Lyautey s'est fait le conservateur intransigeant et raffiné de la couleur locale.
On n'a pas fait que préserver ce qui existe en créant des services appropriés; la surveillance esthétique s'exerce aussi sur les travaux neufs des villes indigènes. C'est encore un original triomphe que celui remporté sur les (( Travaux publics » et le « Génie », aux formules sempiternelles, sous toutes les latitudes y — qu'il s'agisse de casernes , d'hôpitaux y d'écoles... C'a été une révolution que de votdoir de la variété, de l'agrément, du goût, pour les baraquements des soldats, les logis des officiers, les classes des enfants. Les plans ont dû s'harmofiiser avec l'ambiance ; — les matériaux de la région utilisés autant que possible, dans les formes locales, les eaux jaillissant d'une vasque, les fieurs s'érigeant aux jardins dallés, une salle à manger qui n'est plus un morne réfectoire, font, de la maison de souffrance, un asile bienveillant, oii le mal et le cafard doivent
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s'amortir au charme des choses. Enfin ^ r odieuse tôle ondidée a reculé : un fronton de quelques centimètres et la hideur de la toiture d'importation prend aspect de terrasse décorative.
Ainsi, le bâtiment utilitaire ne s'oppose pas, mais s'apparente aux architectures traditionnelles.
On ne se contente pas d'une impulsion platonique ; la réalisation suit, à Casablanca, à Marrakech, à Fez. C'est à Rabat qu'elle se projette le plus aux regards des voyageurs hallucinés : Dix-neuf cent seize? On classe les portes, lés murailles, les tombeaux !
Des fouilles heureuses dégagent la casbah des Oudayas, la mosquée d'Hassan, tant de monuments dont s'engouera l'archéologie de demain.
D'autres inspections méthodiques découvrent les antiquités ro?naines, Volubilis.
Nous collectionnofîs tapis, cuirs, tissus d'autrefois, et un musée est créé pour aider
à restaurer les arts mineurs en décadence.
Quelle riposte à V Allemand qui annonce notre écrasement, la défaite inéluctable ! Le Maroc regarde... La France vaincue ? avec ce général imperturbable, ces Français penchés en admiration sur une poterie, un bois de la bonne époque ! — qui achètent, qui paient, qui réparent, consolident, édifient, — qui encadrent V Aïd-el-Kébir entre l'Exposition de Casablanca et la Foire de Fez ! Que de troubles et de sang, cette politique de r esprit et du cœur, avec ce doigté prestigieux, aura épargnés à nos protégés comme à nous !
Comme dit Vautre sur sa boutique : « Tout va bien. »
De Rabat à Fe-^, la voie ferrée, — et la route, de plus en plus intrépide, qui fonce dans r intérieur, droit au cœur du Moghreb, — 300 kilomètres que les autos dévorent en sept ou huit heures.