DE FEZ A TAZA
LA CONQUETE DEFENSIVE. — LES ANTI- QUITÉS DE TAZA. — ■ c'est LA GUERRE ICI, AUSSI. — l'enterrement DANS LE BLED.
...De Fez à Taza, la voie n'est pas ache-vée ; on va en auto, cinq ou six heures, dix par temps de pluie, comme je fis, et pas du tout, Vhiver, par la piste impraticable.
C'est par là que s'était opérée, sur Oudjda, la communication avec V Algérie, en mai 19 14. Les Riata, les Beni-Ouarain, les Branès, les tribus les plus guerrières, vaincues, mainte-
nues, non soumises, reprirent du poil de la bête, au prélèvement de nos effectifs, au départ des généraux Gouraud et Baumgarten.
Les agressions les plus audacieuses se succédaient, sous une direction combinée, à travers la zone espagnole, avec, plus tard, Abdel Malek, ce neveu d'Abdel Kader, transfuge de Tanger, dont le prestige personnel, les ressources financières, les relations avec les agents turcs et allemands donnèrent une sûre cohésion aux forces dispersées.
Une campagne vigoureuse du général Henrys sauva la mise, le fil fut rétabli, la route assurée — et, victorieusement, le rail se déroula de M'çoun, où il s'était interrompu, jusqu'à Taza ; il avance, maintenant, vers Fez.
C'est ici, quand même, le front précaire : une bande étroite, aux tempes pressées, entre les Branés du Nord, les Riata du Sud..,
A quarante kilomètres de Fez, à El-Arba- Tissa, la région se fait douteuse ; à partir d'Oued- Ame m, les itinéraires sont instant-
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ment surveillés de jour, interdits dès le crépuscide.
La gare, les camps, la ville neuve sont dans la vallée, à deux ou trois kilomètres audessous de Taza, ville rose en éboulement sur la hauteur, agonisante de tant de misères, à la merci d'incursions régulières des guerriers montagnards qui fonçaient sur elle, périodiquement. Taza va-t-elle ressusciter de ses ruines mélancoliques ?
On peut l'espérer avec la sécurité prochaine.
Partout où nous restons, les indigènes profitent.
Ils peuvent semer, ils savent qu'ils récolteront — qu'ils ne seront pas pillés et molestés par tous les salopards du bled.
Est-ce parce que Taza sera ma dernière étape du Maroc ?
Je m'y attarde volontiers.
C'est aussi le point le plus sensible de la
bataille marocaine, oii notre œuvre française se révèle le plus à vif. . .
Puis, f y ai rencontré le lieutenant territorial Campardon, ingénieur agronome de profession, mais archéologue de vocation, dès r enfance. Il a trouvé ici une mine vierge. En dehors des heures de service, il scrute passionnément les antiquités de Taza. Il y en a. Il me guide par toutes les portes, les donjons, hors des remparts. Il a ouvert des grottes, découvert des sépultures, remonté des poteries, des médailles, de la pierre taillée^ des ossements préhistoriques, amorcé un musée.
Taza devra aux hasards de la guerre son histoire, sa monographie savante, V ascension du voyageur curieux, quand il n'y aura plus à craindre les coups de fusil, de la gare à la forteresse...
Entre les deux, coule Voued oit les montagnards descendent chaque nuit ; ce serait une expédition considérable que d'attaquer les pentes opposées oii l'on ne saurait s'engager qu^avec les forces nécessaires, assez
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nombreuses, pour s'y implanter, le temps voulu,..
Le colonel Char le t me mènera ou me fera accompagner aux postes les plus avancés, les plus récents, donc, à Bah-Morouj, chez les Branés d'abord, — en montagne découverte, un jour de convoi, avec V escorte.
De-ci de-là, s'espacent des groupes de goumiers, assurant la route ; sur les crêtes, les vedettes à cheval, le fusil haut, se détachant sur le ciel, inspectant l'horizon.
La sensation de guerre plane sur les choses.
On ne voit personne, mais l'ennemi est partout, la surprise possible.
Après des montées arides, le pays se fait plaisant, avec des arbres fruitiers de France qui se mêlent à la flore africaine.
Bab-Morouj , la porte des prairies, est sur une hauteur flanquée de maisons indigènes. Le choix de l'emplacement d'un poste est des plus complexes, — ■ au point de vue politique, au point de vue militaire, pour qu'il puisse être défendu facilement sans être dominé par
des monts à portée de fusil — avec la proximité de Veau..,
Protection des régions soumises, centre d'action morale et matérielle sur les tribus, point d'appui pour les groupes mobiles, autant de conditions à réunir.
A Vintérieur, tous les approvisionnements pour r effectif sédentaire, tout le ravitaillement pour que la colonne opérante puisse y puiser, avec des emplacements pour Vartillerie, la cavalerie, — les hommes sous la tente, protégés de tranchées et de réseaux barbelés.
Le poste provisoire, mais pouvant durer, sera plus tard porté plus avant. — Car s'arrêter, c'est reculer. Depuis deux ans, on a progressé partout.
— Alors c'est la conquête, c'est l'offensive ? s'exclament quelques anticoloniaux.
Non, c'est la défensive.
Mais quand une colonne subit et repousse une attaque, elle rejette l'assaillant tant qu'elle peut.
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L'adversaire en retraite ^ va-t-on rendre le terrain conquis ?
On profite de V aubaine, et on s'installe... U ancien poste ne sera plus qu'un réduit de garnison, puis servira pour les bureaux de renseignements, V administration de la contrée pacifiée, une infirmerie indigène...
Toutes explications recueillies, en gibernant, en causant sur place, à travers le vent qui fait rage. Aïn-Leuh était abrité en comparaison de Bab-Morouj, où les murs, les toitures, ne résistent pas à la pluie, à la neige sous la rafale qui hurle sans trêve...
Là, fai rencontré des pays, des Gantaliens, pourtant habitués aux écirs de nos plombs auvergnats. Ils ignoraient de tels ouragans. Ce sont des territoriaux, de braves gens, — au contact des légionnaires, des bat' d'Aff, des noirs (de la réserve aussi). L'active de la légion et des indigènes fait colonne.
Les territoriaux ! C'a été une bénédiction pour le Maroc, répète-t-on...
Ces hommes de quarante ans avaient tous
leur métier y leur profession — du maçon au professeur... Ils ont fourni des spécialistes en tout genre... Et quand ils achètent un poulet, ils ont V habitude de payer...
Ici, nous déjeunons dans une popote de planches, qui menace d'être emportée, comme un marabout usé par la bourrasque. Uété a été admirable avec des promenades charmantes dans les vallées où poussent le noyer et le poirier, mais F hiver va couper toute sortie, restreindre tout convoi, retarder les courriers, souvent des semaines, à Vavantposte glacé autour du drapeau vibrant dans la tempête.
Nous rentrons de bonne heure, et les escortes se replient sur nous, les vedettes s'effacent aux crêtes d'observation, et, dans le couchant rose, nous revoyons les remparts croulants de Taza, nous franchissons une porte qui donne sur un mamelon artificiel, un exhaussement d'où le panorama est magnifique sur les sommets à perte de vue. Les
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musulmans y viennent s^ asseoir à la fin du jour ; ils tournent le dos à la féerie du ciel changeant, des nuages en feu, des crépus cides inoubliables oii l'appel des muezzins plangore au faîte de la mosquée ; groupés par petits cercles, ils se taisent jmqu'au froid de Vombre qui les chasse ; c'est la pointe des Blagueurs, disent nos troubades, intrigués de ces rendez-vous pour ne rien dire...
Il y a eu du baroud (du grabuge) , hief, à Touahar...
C'est notre dernier poste avancé dans la vallée de rinnaouen, face aux Riata, en liaison certaine avec Mélilla, surchauffés de la propagande allemande, en recevant des instructions, de l'argent, des arm^s, des explosifs.
Nous partons de bon matin ^ traversant huit, dix fois F oued à gué, dépassant quelque convoi y en rattrapant un autre, par le trajet, occupé comme toujours, dans ce cercle de Taza, d'escortes espacées, avec les vedettes de cavaliers rigides à leur guet aérien.
Une heure et demie de course et nous sommes à Touahar dont s'achève la construction.
Des tentes s'étagent sur les pentes. Une colonne est campée. Spectacle auquel je m'habitue, ne m' arrêtant plus à tous les détails pittoresques de la vie en plein air^ de ces villages militaires, à l'ordonnance pareille, à la même population de toutes couleurs ; mais voici qui est inédit pour moi : une mise en marche, une revue pour la venue du colonel ?
Une compagnie de noirs, une autre de Français sont formées, l'arme au pied, sur un palier central du poste.
Le commandant explique :
— Hier, les Riata ont attaqué l'escorte qui protégeait les travailleurs de la voie en
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tracé de Taza sur Fez. Des hommes ont été blessés. Deux sergents qui voulaient les relever ont été tués, un Africain et un des nôtres. C'est V enterrement...
Le clairon so?ine, quatre porteurs débouchent avec une bière sous une toile grise, qui s'encadrent dans le cortège de quatre autres avec un second brancard, un deuxième cercueil... Des officiers suivent, puis des soldats ; le cimetière est proche, oii sont creusés deux trous, à côté d'autres croix tout frais peintes. Les troupes forment le carré. Un capitaine, au centre, parle, d'une voix ferme, en termes sobres, de la plus émouvante si?îcérité. Il parle pour le Français, revenu, blessé, du front d'Europe ; il parle pour le camarade africain et un interprète traduit ses paroles.
Les bières sont descendues dans le bruit des gravats éboidés ; des couronnes soiit accrochées aux croix noires, encore sans inscriptio7i ; des couronnes de palmiers nains oii
çS LE MAROC SANS LES BOCHES
sont plantés des roses, de lauriers de Voued, fabriquées par les légionnaires.
On défile, chacun se baissant, jetant une pincée de terre ; je prends la file ; le sable est brûlant aux doigts ; je ne .peux retenir une larme ; je déchiffre mal les noms des croix précédentes :
— Cinq sergents sur sept enterrements, me glisse un voisin...
— C^est la guerre, ici aussi, me dit le colonel.
Tout le jour, je me remémore un discours du général Lyautey à Casablanca, au retour d'une visite à des troupes du Tadla, à ces fours crématoires du Tadla, comme on qualifiait la région torride :
« Ah ! jamais vous n'aurez assez de reconnaissance pour ces troupes qui, d^ Agadir à Marrakech, au Tadla, à Kenifra, à Taza, sur la Moulouya ou VOuerra, assurent la sécurité du Maroc ; dans la neige et le froid, pendant Vhiver, dans le dur sirocco pendant Vété, elles peinent sans répit. Ce sont bien
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les frères de ceux des tranchées de France. Si elles ne connaissent pas Phonneur du marnv'tage incessant, elles connaissent la fusillade embusquée à chaque détour, la rude fatigue des longues marches, les privations quotidiennes, mais surtout elles se sentent si loin, elles ne se sentent pas soutenues, comme leurs frères^ par l'élan de toute la nation qui les suit et les réconforte, »
Oui, c'est la guerre, ici, la guerre qui tue, aussi...
Septembre-novembre 1916.