CHAPITRE VII
Les voyages au Maroc, outre qu'ils sont très coûteux, présentent suffisamment de complications pour rebuter ceux qui n'ont pas de raisons impérieuses de se déplacer. On arrive aisément à Tanger par des services maritimes réguliers et on en revient avec la même facilité ; mais, dès qu'il s'agit de se diriger sur d'autres points du pays, le voyageur est immédiatement aux prises avec une série de difficultés qui entament comme à plaisir son temps et son argent. Pour aller, par exemple, à Ceuta, situé à une cinquantaine de kilomètres à l'est de Tanger, il faut se rendre .en Espagne, d'où on repart seulement le lendemain : l'aller et le retour exigent en somme quatre jours d'absence pour une excursion qui ■devrait se faire dans la même journée, s'il y avait
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un service de bateaux directs organisé. De Tanger à Tétouan, c'est une autre affaire ; si on est pressé, le seul moyen est de suivre la voie de terre, à ses risques et périls. Si on tient absolument à arriver par mer, il n'y a qu'un moyen, c'est de prendre le paquebot... d'Oran et de revenir ensuite de cette ville par un navire de la Compagnie Touache : coût, quinze jours, plus les frais. Or, Tétouan est également à 5o kilomètres de Tanger.
Sur la côte ouest, il y a des services de bateaux anglais, allemands et français, qui sont réguliers sur le papier. Dans la pratique, les Compagnies^ qui se soucient uniquement de leur fret en marchandises, se moquent agréablement des voyageurs. A vrai dire, on ignore jusqu'au dernier moment si le vapeur partira au jour indiqué ; encore moins sait-on où et quand il fera escale , Lorsque, par exemple, on veut se rendre à Larache, on sait vaguement qu'il y aura un navire en partance le samedi, le dimanche ou même le lundi. L'agence auprès de laquelle on se renseigne ignore exactement la situation et finit par vous aviser à la hâte, le dimanche je suppose, que son cargo-boat va quitter le mouillage à 2 heures de l'après-midi. Vous vous précipitez, vous vous installez dans une barque qui lait force de rames, vous arrivez à bord, et là vous trouvez un capitaine en train de vérifier ses comptes, qui vous avertit négligemment que> réflexion faite, il démarrera seulement à une heure du matin, au moment de la marée haute.
Comme vous vous souciez peu d'être balancé
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inutilement dans la rade pendant dour.e heures durant sur un bateau malpropre et très mal aménagé, vous revenez à terre. Là, vous allez demander au Marocain qui remplit les fonctions de capitaine du port l'autorisation de revenir le soir, vers onze heures, par la porte de la Marine qui, elle, reste hermétiquement fermée toute la nuit. Le capitaine du port répond alors en caressant sa barbe : « Adressez- vous à votre légation qui vous donnera une lettre de recommandation pour Si Mohammed Torrès. Celui-ci examinera votre cas et peut-être vous donnerat-il, au nom du Sultan, un laisser-passer pour franchir, après dix heures du soir, la porte de la Marine, » On remercie poliment du renseignement et, réflexion faite, on évite ces démarches ridicules, en donnant au gardien de la porte un pourboire d*un franc vingt-cinq : c'est la meilleure des recommandations.
Les paquebots commerciaux qui font le service de la côte occidentale offrent à leurs passagers, moyennant des prix variés, des places de i'*^ et 4^ classes. Je n'ai pas pu m'expliquer la différence qu'il y avait entre ces deux degrés, puisque le plus souvent tout le monde couche sur le pont et que personne n'a droit à une nourriture quelconque, sauf en la payant.
Parfois, lorsque la mer est houleuse, le bateau ancré devant Larache, et ballotté comme un bouchon, attend patiemment en rade que les barcasses puissent franchir la barre, très torte et très dangereuse à ce mouillage. Au bout de deux ou trois jours, si la houle ne s'est pas apaisée,
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le navire repart soit pour Rabat, soit pour Casablanca, soit même pour Gibraltar ou Tanger, on ne sait pas : il est de ces déterminations jaillies du cerveau des capitaines de cabotage dont on n'a jamais pu démêler le principe. D'autre fois, par une anomalie que nul ne peut expliquer, le chargement à fond de cale destiné à Mazagan se trouve par-dessus celui de Rabat qui, lui-même, est superposé à celui de Larache. Alors, on fait maints détours exaspérants pour le voyageur, on s'arrête où on peut, on essaie de prendre du fret Ici où il yen a, enfin on navigue, avec le maximum d'aléas et d'incertitudes, sans prévoir exactement quand on arrivera à bon port. De la sorte, on met souvent plus de quinze jours pour atteindre Mogador et, une fois là, on est plusieurs semaines à se demander comment on repartira. Il est à souhaiter que le projet de la Compagnie de Navigation Mixte d'organiser de Marseille à tous les ports du Maroc un service régulier et constant se réalise le plus tôt possible. . .
... Le paquebot qui se dirige de Tanger sur Larache navigue d'abord à l'extrémité ouest du détroit de Gibraltar, en se tenant éloigné de la côte escarpée qui apparaît de loin avec ses massifs de verdure surplombant la mer. Au bout de quelques milles, on tourne brusquement vers le Sud en doublant le cap Spartel. Ce cap, que les Arabes appellent Djebel Achgar ou Tony et les Espagnols Fai^ola^ est tristement célèbre par les nombreux naufrages que ses abords dangereux ont causés à la navigation jusqu'en 1864. Depuis cette époque, les repré-
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sentants des puissances ont réussi à faire construire là par le Makhzen un phare important {farola ou torre) qui éclaire cette partie du détroit. C'est d'ailleurs Tunique phare de tout le Maroc.
A partir de là, le littoral, comme toute la côte occidentale, est formé de basses falaises effritées, entrecoupées de plages très larges, véritables dunes, où la mer se brise en ressac violent par les temps les plus calmes. Ces parages sont très difficiles à aborder, d'autant que la profondeur des eaux ne dépasse pas un ou deux mètres jusqu'à une certaine distance au large. Les plages, désertiques, recouvertes d'un sable rougeàtre, viennent mourir au pied de collines dénudées ; c'est le Fah'ç^ dont les hauteurs, calcinées par la chaleur à cette époque de l'année, donnent une triste idée de cette région du Maroc. C'est en effet une des parties les moins fertiles du pays. On aperçoit cependant quelques embouchures de rivières, parmi lesquelles Voued Tahaddart^ dont Te^tuaire très profond est impraticable pour les cavaliers en toute saison. Puis, c'est la petite ville ruinée d'Arzila qui se dessine avec ses murailles et ses bâtisses croulantes. La côte se relève ensuite jusqu'à Larache. C'est le Sahel, qui se termine sur le littoral en petites falaises déchiquetées que bordent des bandes étroites de sable roux.
La traversée dure en tout de cinq à six heures. En arrivant, le navire s'embosse devant l'ouverture d'une sorte de baie .large de 800 mètres environ, limitée au Nord par des dunes sablon-
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neuscs, au Sud par un plateau rocheux abrupt, aux flancs duquel s'accroche la ville de Larache qui s'étale en surplombant la mer. A l'est du plateau, campe une méhella du Sultan qui vient d'arriver de Rabat. Nous apprenons quelques instants après que, la veille au soir, le caïd a obligé notre caravane, venue par terre de Tanger, à coucher dans un fondouk au lieu de camper dehors, sous prétexte que les soldats avaient une très mauvaise réputation et pouvaient venir voler mulets et chevaux. Doux pays ! A droite de la méhella. un fort isolé. armé de misérables canons, bâti sur le rebord de la falaise, semble vouloir prévenir les attaques d'une escadre problématique. Plus loin, se trouvent des bastions en ruines, et enfin la masse compacte et croulante de la petite ville aux tons jaunâtres qui recouvre une partie de la plate-forme et de ses rebords escarpés.
La baie est formée par l'embouchure de Toued Lokkous, dont l'estuaire, d'abord engorgé entre l'extrémité des dunes et Larache, s'ouvre ensuite en éventail. C'est à cet endroit que se produit le phénomène de la barre, général à tous les mouillages de la côte Atlantique, mais particulièrement dangereux sur ce point parce qu'il se produit à l'embouchure de la rivière dont le courant est assez rapide. Dès que la mer est un peu agitée, il est impossible de franchir cette barre avec les barcasses, bien que les mariniers indigènes soient cependant très habiles. Par temps calme, ils attendent la n>arée haute pour passer. On aborde à un quai rudimentaire où
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les Anglais viennent de construire de vastes hangars recouverts en tôle, autrement plus pratiques que les vieilles masures de la marine à Tanger.
Là et aux alentours, gisent pèle - mêle de nombreux ballots, des caisses de toutes formes destinées au Sultan. La plupart finiront par lui arriver cahin-caha, au fur et à mesure du départ des caravanes, selon le bon gré des chameliers et la sécurité des routes. Mais il y a des marchandises pour la Cour qu'il est impossible de transporter à Fez, à cause de leur poids et de leurs dimensions. C'est ainsi qu'un énorme lion de bronze, destiné au palais sans doute, est assis dans sa caisse à claire-voie depuis trois mois et attendra longtemps qu'on trouve un moyen pratique de l'enlever de là.
Il y a aussi tout un chemin de fer à voie étroite, dont on avait projeté l'établissement de Fez à Meknès, et dont les rails accumulés encombrent le quartier de la Marine à Larache, ainsi que trois énormes cadres qui contiennent, paraît-il, une locomotive et deux wagons. Il n'y avait -qu'un seul moyen de véhiculer ces poids lourds : l'emploi des charrettes. Un entrepreneur de Tanger a eu l'idée dernièrement de profiter de la saison sèche et du bon état relatif des pistes
Îour organiser un service de charrois entre /arache et Fez. L'idée était excellente, mais dès le premier voyage les charrettes ont été arrêtées par des fanatiques à 5o kilomètres de la mer et ont dû rebrousser chemin. Depuis, les commandes du Sultan restent en souffrance sur le
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rivage et le lion de bronze continue à regarder les flots d'un air découragé à travers les barreaux de sa caisse.
VdiX Bab-el'Mersa^oïi accède à la ville. Larache a le mérite (et elle n*a que celui-là) d'être, au point de vue pittoresque, une bourgade vraiment mdigène. Elle donne une idée des cités marocaines qu'on ne connaît point ; elle donne aussi ridée de ce que devaient être les villes algériennes avant l'arrivée des Français. Les ruelles, qui grimpent en colimaçon sont aussi sales que possible et encombrées de détritus de toutes sortes. En me conduisant à la maison particulière du caïd de la ville auquel il fallait demander une autorisation d'ailleurs sans importance, on m'a fait passer par des cloaques et par des tas de fumier. On dirait vraiment que les. habitants se complaisent à vivre au milieu de la pourriture. On s'imagine ce que tout cela doit être en hiver, alors qu'il pleut durant des.
semaines entières. Après une montée d'un quart d'heure, on arrive à la partie supérieure de la ville, la Casba. Là, se trouve le sokko (marché), place allongée, bordée de chaque côté par de nombreuses arcades blanchies à la chaux, au lond desquelles s'ouvrent de petites boutiques regorgeant de denrées. A quelque distance, se trouvent de vieux bâtiments abandonnés et qui n'offrent rien de particulier par leur architecture. On les appelle ; le palais du Pacha et le palais du Sultan. Naturellement, il n'y a ni sultan ni pacha. Toutes les maisons sont mal bâties,, délabrées, enchevêtrées les unes dans les autres