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CHAPITRE VI

Sur les quarante mille habitants que l'orr attribue à Tanger, il faut prélever 20.000 Musulmans de population fixe ou flottante et environ 12.000 Juifs. Restent à peu près X.ooo Eurcpéens parmi lesquels on comptait seulement une cinquantaine de Français il y a deux ou trois ans. Mais l'attrait qui, dans ces derniers^ temps, s'est exercé, sur la foi des traités, autour du Maroc, y a amené et y amène tous les jours. nombre de nos nationaux désireux d'apporter une collaboration intéressée à la mise en valeur de cet empire inexploité. On évalue à quatre cents et quelque les Français, originaires de France et d'Algérie, actuellement établis à Tanger. De même que la Chine et l'Amérique, le Maroc, encore plus mal connu des émigrants,.

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attire des gens de toutes sortes, des spéculateurs honnêtes comme des flibustiers de haute et de basse école. Il est regrettable de constater, dès qu'on est débarqué, que certains membres de la colonie française de Tanger offrent des garanties morales par trop insuffisantes. Ceux qui ont assisté aux premiers jours de notre occupation en Tunisie s'accordent à dire qu'il y avait là une situation identique. Il paraît qu'il faut en passer par là et que l'éclosion de toute colonie européenne en pays étranger ne s'accomplit pas sans être imprégnée d'éléments vicieux inévitables.

Pour l'instant, la population française fixe de Tanger se divise en trois catégories : les menlbres de la légation, les amis de la légation et enfin ceux qui, pour des raisons d'ordres divers, ont peu ou pas de relations avec la légation. La Maison de France, expression actuelle de notre prépondérance politique au Maroc, est ce qu'elle "est depuis de nombreuses années, une administration diplomatique où un ministre plénipotentiaire, assisté d'un certain nombre de collaborateurs : consul, secrétaires d'ambassade, attachés et drogmans, assure la bonne marche des diff'érents services inhérents à ses fonctions. Représentant le gouvernement de la République, notre ministre, comme tous ses prédécesseurs, s'efforce d'obtenir des réponses aux demandes qu'il transmet au Makhzen, et, d'autre part, surveille les agissements des puissances rivales. En retour, celles-ci exercent la même surveillance et, en ce moment- ci, attendent avec

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curiosité la façx)n ck)nt'la France va opérer pour tirer quelque parti du traité franco-anglais ^ Etant donné en efifet que la mise en, valeur de> -clauses de ce traité doit.se faire. avec le procédé •connu sous le nom. de . pénétration pacifique., système qui, dans l'esprit de ceux qui le précor nisent, consiste à n'employer ni un sou ni un soldat, il est évident qu'il est très intéressant de se demander comment, avec des mpyens aussi rudimentaires, on arrivera à placer le Maroc sous l'influence française.

'. En attendant, les affaires suivent leur cours, à. la légation de France comme dans toutes les légations. Il est bon d'ajouter que tous les Français qui se présentent à notre ministre ou à son entourage reçoivent un très cordial accueil et ne peuvent être qu'enchantés des bonnes paroles qui leur sont données. Certains de nos nationaux résidant à Tanger ont quelquefois affaire avec, le consulat qui fait fonctions de juge d'instruction, de tribunal et même d'huissier au besoin; Le consul est, en outre, officier de TEtat <;ivil. Mais beaucoup de Français, pour éyiter des obstacles parfois insurmontables, préfèrent se marier purement et simplement devant les Franciscains espagnols.

Il y a à Tanger un certain nombre de personnes de la colonie française qui, sans taire partie du monde officiel, ont, de par leur qualité -de. gros négociants ou pour toute autre cause, des relations suivies avec les fonctionnaires de la légation. On les appelle, avec une certaine ironie, les « amis de la légation )),dans un milieu

spécial qui forme en quelque sorte un troisième clan. Ce dernier se compose de gens très honorables qui, malheureusement, ne peuvent éviter le contact de quelques individus peu recommandables. Parmi les honnêtes gens il y a, naturellement, des mécontents qui, se basant sur des raisons plus ou moins valables, se prétendent les victimes des pouvoirs publics, représentés ici par la Maison de France ; il y a aussi ceux qui, par esprit d'indépendance, aHectent de ne pas frayer avec les milieux officiels ; il y a enfin les indifférents qui ne prennent pas la peine de se compliquer l'existence par de tels raisonnements. En dehors de leurs occupations privées^ ces commerçants, employés et flâneurs, se réunissent, aux heures où Ton cause, dans les différents estaminets du petit Sokko et devisent là, durant de longs instants, sur les vicissitudes du Maroc et autres questions connexes, commentant les menus faits du jour et les nouvelles souvent tendancieuses de l'intérieur : c'est ce que, dans le monde des légations, on appelle « les potins du petit Sokko ».

On a le plaisir de rencontrera Tanger, surtout à l'époque des vacances, un certain nombre d'Algériens et d'Algérois venus, pour prendre langue dans ce pays actuellement à la mode. Il y a aussi des figures de connaissance établies ici depuis quelques années, telles que la sympathique physionomie de Daniel Saurin, l'avocat et le journaliste bien connu, qui, grâce à son travail opiniâtre, s'est créé à Tanger une jolie situation comme avocat auprès des tribunaux

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consulaires. II est question en ce moment de la venue prochaine d'une caravane d'Oranais composées de i5o personnes qui, quatre journées durant, feront leur possible pour se documenter sur le Maroc et les questions marocaines. J'ai eu le plaisir de rencontrer, pendant mon séjour à Tanger, M. Pelleport, Tactif vice-président de la Société de (iéographie d'Alger, venu pour fonder une section marocaine de ladite Société ; l'infatigable M. Saurel, qui consacre ses congés à étudier Tart architectural des différents pays et <[ui, entre une excursion en Espagne et un voyage en Portugal, est venu faire une fugue de trois jours à Tanger ; M. Guerlet, le sympathique ingénieur, ancien directeur des C. t\ K. A., et bien d'autres encore. Les Algériens se revoient avec plaisir, car ils se comptent, et il est à souhaiter que leur exode vers le Maroc prenne des proportions de plus en plus grandes.

En effet, seul un chiftVe respectable d'entreprises particulières invitera la France à mettre en pratique faction prépondérante qu'elle piojette sur le Maroc, mise en pratique dont la nécessité immédiate ne se fait pas sentir tant que les intérêts français conservent ici une situation très réduite. J'ajouterai que, pour l'instant, seuls doivent venir tenter la fortune au Maroc ceux qui sont assurés, pour une période d'attente et d'installation, contre les besoins matériels de l'existence. Le Maroc n'est ni un Eldorado, ni un Alaska où l'on vient ramasser de l'or à la pelle. C'est un pays qui peut produire beaucoup, mais à condition qu'on y fasse des efforts labo-»

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rieux et qu'on ait des ressources suffisantes pour patienter et attendre sans dommage les résultats des premiers efforts. Les chercheurs d'aventures, les gens sans emploi et sans argent n'ont rien à faire ici, qu'une œuvre antipatriotique ; ils sont en effet à peine débarqués que leur inaction et leur pénurie de ressources les met à la charge de notre consulat qui ne peut cependant passer son temps à rapatrier les batteurs de pavé. . .

. . . Les Espagnols, nombreux de six à sept mille, constituent naturellement l'élément européen prédominant, et un voyageur non prévenu pourrait penser que Tanger, comme Melilla et Ceuta, est une conquêtp espagnole. La langue castillane est emplo3'ée couramment ; c'est elle dont on use dans tous les milieux lorsqu'on veut se comprendre entre gens de nationalité différente. Dans les maisons de commerce, dans les bureaux de poste, dans les agences de bateaux, voire avec les indigènes si on ignore leur langue, partout il faut causer espagnol. Cependant, quelques Marocains, et surtout les Juifs, qui Hairent d'où le vent tourne, s'essayent de plus en plus à causer français avec nos nationaux. 11 y a là un progrès que l'on constate tous les jours davantage, et non sans satisfaction.

C'est, comme on s'en doute, le voisinage de l'Espagne qui a attiré à Tanger cette population relativement nombreuse. La légation espagnole cherche naturellement à favoriser cet exode et désire également voir son pays bénéficier de nombreuses prérogatives à l'occasion des négociations relatives au Maroc qui se poursuivent

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entre la France et TEsp-igne. Cette espérance est pour elle un droit et un devoir. Reste à savoir si elle se réalisera. Il faut lui savoir gré en tous cas d'être très expéditive dans sa behogne courante d'ordre administratif et de ne point conserver durant plusieurs semaines les paperasses soumises à sa signature. A côtédu ministre d'Espagne et de son personnel, dont il faut louer la correction et la politesse, un autre groupement représente la péninsule ibérique à un titre du moins officieux. 11 s'agit des Franciscains espagnols qui, par un privilège exorbitant que leur a concédé le Vatican au xvni^' siècle, ont seuls le droit d'exercer le culte catholique au Miiroc et à Tanger en particulier. Ils ont là une église et un couvent où vivent en commun des prêtres et des frères laïques (?) tous revêtus de la robe de bure marron, avec une ceinture en corde toujours neuve, des sandales aux pieds et généralement tète nue. Ils entretiennent à Tanger un fourneau économique, un hôpital et une école. Cette école est bondée de petits Espagnols ; quelques petits Français d'origine algérienne la fréquentent également et... ne parlent qu'espagnol. En principe, les Franciscains enseignent le français dans leur école et ils reçoivent, m'a-t-on dit, pour cela, une subvention annuelle de notre Ministère des Affaires étrangères. Mais dans la pratique, ils se gardent bien d'apprendre à leurs élèves la langue d'une nation qu'ils jalousent avec un sectarisme chauvin qui procède d'une intransigeance religieuse mal entendue. A côté de cela, il n'y a pour les jeunes Français qu'une

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école privée qui vit péniblement de ses propres ressources et qui végète depuis dix-huit mois. En revanche, une école franco-arabe subventionnée donne un enseignement français à un certain nombre de petits Arabes algériens et marocains.

Les Franciscains sont intraitables sur le chapitre de leurs privilèges. On cite de nombreuses anecdotes à ce sujet. C'est ainsi qu'ils interdirent un jour à un prêtre français privé venu avec un particulier de dire la messe chez ce particulier, sous peine d'attirer sur lui les foudres du Vatican. Une autre fois, ayant appris qu'il était question d'installer à Tanger deux sœurs d'un ordre religieux français, ils ont pris le soin d'avertir les intéressées que si elles venaient, les sacrements religieux leur seraient refusés C'est là une singulière façon de concevoir la charité chrétienne, et on ne voit pas trop jusqu'à quel point le Vatican a le droit d'appuyer de son autorité un privilège aussi abusif. Les Franciscains ne font aucune tentative de prosélytisme auprès des Marocains, ce en quoi ils ont parfaitement raison, car ce serait peine perdue que d'agir différemment. Mais il est avéré que ce sont des agents néfastes à la politique française. On a pu les surprendre dernièrement, au cours de conversations qu'ils avaient avec des indigènes, en train de commenter avec une hostilité marquée l'attitude du Gouvernement français vis-à-vis du Vatican et ajoute; : « Les chefs de la France veulent détruire la religion de leurs propres sujets, raison de plus pour qu'en venant

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^u Maroc ils aient Tintention de persécuter les Musulmans dans leurs croyances. »

Ce sont là des propos qui, dans les milieux marocains, se répandent avec une grande facilité ; -aussi ne saurait-on qualifier trop sévèrement ces procédés dont la responsabilité incombe d'ailleurs aux Franciscains et à eux seuls, 11 appartient à la France de surveiller ces agissements et de chercher à neutraliser, par n'importe quels moyens, l'attitude néfaste de ces moines dangereux.

...L'élément laïque et travailleur est composé <ie braves gens qui exercent honnêtement les -divers métiers qui nécessitent une main-d'œuvre ■européenne. Les Espagnols sont petits commerçants, coiffeurs, boulangers, cafetiers, maçons, menuisiers en ville ; chevriers, muletiers et maraîchers à la campagne. 11 y a là un groupe •compact de gens laborieux et infatigables, venus -de l'Andalousie, du Sud de l'Espagne et de Gibraltar, qui rendent de réels services à la <:olonie européenne naissante et qui contribueront par leur apport de forces vives à battre en brèche la barbarie marocaine. Dirigés par des initiatives habiles, encouragés par une administration "sagace et honnête, ces éléments et ceux qui s'adjoindront à eux rendront de grands services à la mise en valeur de ce pays ; leurs compatriotes en ont donné la preuve en Oranie.

Il ne faut passe dissimuler, en ce qui concerne les futurs travaux publics et les grandes entreprises privées, que c'est à la main - d'œuvre espagnole que l'activité française devra s'adresser*

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C'est surtout d'Espagne qu'arriveront, toujours plus nombreux, les ouvriers énergiques et sobres -qui entameront la routine stérile de l'empire chérifien ; et le fait de fournir ces travailleurs courageux et modestes légitimera beaucoup plus l'orgueil de l'Espagne que tous les droits histo^ riq^ues dont elle parle tant et qu'on ne connaît pomt.

Les ouvriers espagnols de Tanger ont organisé une sorte de Syndicat, le Centro^ qui fonctionnerait normalement s'il n'était infecté de contingents éhontés dont la présence contamine les rues de la ville. Il s'agit d'un ramassis de voyous, d'évadés de bagne, de déserteurs, d'anarchistes, toute l'écume de l'Andalousie et des presidios^ qui est venue chercher à Tanger un refuge contre les poursuites policières. Cette lie de la population européenne qui vit d'expédients inavouables organise de temps à autre, sur la plage, des réunions anarchistes annoncées par des affiches et où viennent pérorer des orateurs de rencontre,, sous l'œil impuissant des policiers de la légation espagnole. Il sera nécessaire, à bref délai, de s'entendre avec le Makhzen pour obtenir des arrêtés d'expulsion contre plusieurs de ces meneurs qui ne peuvent qu'entraver l'activité indispensable au développement économique du. Maroc.

La colonie anglaise est représentée l'hiver par de très nombreux touristes qui viennent s'installer dans les villas et les hôtels autour de' Tanger. En temps ordinaire, cette colonie comprend seulement la légation et le consulat, le

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personnel des postes, quelcjues négociants et protégés anglais, et une mission protestante qui, comme ailleurs, a un caractère militant : c'est la North Afi^ica Mission. Comme en Algérie et en Tunisie, les clergj-men^ tout en faisant du bien autour d'eux en même temps que de la publi-^ cité, essaient sans succès d'accompagner leufvS consultations et leurs soins gratuits de sermons évangéliques en arabe, de cantiques pieux sur le rythme du Thelathin Derja ou d'allocutions relatives à Lalla Meriem (la vierge Marie), ou Sidna Aissa (Jésus - Christ^. Les Musulmans, prennent les remèdes, les offrandes, écoutent sans sourciller les dissertations chrétiennes, et si parfois on les charge* de bibles ou d'évangiles traduits en arabe, ils emploient tout ce papier à allumer leur feu et a des usages très divers.

Il y a peu d'Allemands à Tanger ; ils y ont cependant, outre leur légation, un bureau de poste. Les quelques gros commerçants de la ville sont d'un abord plutôt agréable et sympathique. Ils se désintéressent complètement de la politique locale qui consiste à se débiner entre nations, et ne songent qu'aux moyens de faire

Êrospérer leurs maisons de négoce. Les autres, européens, en petit nombre, sont Belges^ Portugais, Italiens et Autrichiens. Quant aux Américains, les dernières statistiques leur reconnaissent un sujet (M. Perdicaris en personne,, d'origine grecque), et 89 Juifs naturalisés.

-Tel est le bilan de la population européenne à Tanger. Il est encore bien modeste. C'est cependant grâce à ce noyau de quelques milliers

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-de personnes que la ville doit de n'être plus tout à fait une ville marocaine complètement fermée aux bienfaits de la civilisation. Une Compagnie espagnole est concessionnaire de l'éclairage électrique et de l'entreprise du téléphone. En ce qui concerne les questions importantes d'hygiène et de salubrité publique, telles que les mesures à prendre au retour du pèlerinage de la Mecque, le Corps diplomatique se réunit en Conseil sanitaire et prend des décisions. Enfin, une sorte de Conseil municipal à l'état embryonnaire, appelé Commission d'hygiène^ composé de commer- -çants et élu par des commerçants, s'occupe de l'entretien du quartier européen, du pavage et •d'un nettoyage sommaire des rues. Il y a actuellement deux Français sur les douze membres qui composent la Commission d'hygiène. Cette assemblée n'a malheureusement pas suffisamment de pouvoirs. C'est ainsi qu'elle n'a pu, ni esquisser un projet d'ensemble pour la construction de la ville européenne, ni imposer un alignement aux entrepreneurs de bâtiment. De sorte que, au lieu de laisser intacte la ville indigène avec ses maisons accumulées les unes sur les autres et ses rues enchevêtrées, pour bâtir à côté, ainsi qu'on l'a fait à Tunis, les Européens ont construit de bric et de broc, sans entente préalable, élevant sur des points très Viariés et au milieu de quartiers indigènes, des immeubles parfois de grande valeur, mais perdus au milieu de masures informes et d'impasses obscures.

Jamais ces éléments disparates ne pourront former de cohésion et rien ne fait encore prévoir

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le moment où un véritable quartier européen, avec des rues spacieuses et régulières, se dessinera nettement. Il faudrait pour cela une discipline administrative, qui n'existe pas à Tanger, «t encore moins dans les autres villes du Maroc.

Le coucher du soleil et l'arrivée du crépuscule sont annoncés tous les soirs par des sonneries •de trompettes que des soldats marocains font résonner de toute la force de leurs poumons.

La nuit tombe rapidement. Sur le grand Sokko, les petites boutiques foraines s'illuminent de lanternes fumeuses pour guider les chalands retardataires ; dans les rues, la circulation tumultueuse diminue de façon appréciable : les nombreux ânes et mulets qui, tout le jour durant, transportent des marchandises, sont relégués dans leurs écuries et, ainsi que leurs conducteurs, prennent un repos bien gagné. Autour du petit Sokko, les quelques cafés européens s'emplissent -de consommateurs ; au milieu de cette place ■exiguë, des femmes arabes inertes et silencieuses sont assises à terre devant des amas de pains ronds éclairés par une bougie et attendent les •clients, qui d'ailleurs sont nombreux. Rien n'est plus curieux que ces boulangères nocturnes.

L'habitude qu'elles ont contracté de s'installer ainsi chaque soir se perpétue, paraît-il, de génération en génération depuis de longues années.

Dans les grandes artères, les lampes électriques répandent une lumière blafarde qui donne une piètre idée de la force du courant employé.

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Quant aux ruelles de la ville arabe, elles sont laissées dans Tobscurité la plus complète et ceux: qui y pénètrent sans lanterne ont grande chance de se donner une entorse dans une fondrière.

Après diner, lorsqu'il y a clair de lune, il est très agréable de faire une promenade à pied soit sur la route de Fez. soit sur la plage. On y^ trouve un calme absolu, une tranquillité dése?^tique quG rien ne vient troubler. Si cependant on prolonge trop avant sa promenade, on tombe parfois sur une tente de soldats qui vous demandent où vous allez. Moyennant une pièce de cinq ^ous, on évite de répondre et on calme les inquiétudes des sentinelles ; on peut alors continuer sa promenade jusqu'au prochain corps de garde où la même comédie se répète avec les mêmes gestes. Au retour, on risque de trouver fermées les portes de la ville. 11 suffit alors de frapper à coups redoublés pour que le gardien, couché derrière, pousse les vendons et laisse entrer le passant attardé.

A partir de dix heures du soir, les rues sont complètement abandonnées ; on n'y rencontre personne, pas un chat ni un chien ; les boutiques sont fernaées, les pcrsiennes closes : tout dort,, comme dans la plus bourgeoise des sous-préfectures. Seuls,troiscafésespa2nols lestent ouverts. Dans l'un d'eux, vaste établissement aux murailles tapissées d'affiches commerciales, des orchestres ambulants venus d'Espagne donnent de temps à autre des conceins ; dernièrement encore on y avait le spectacle et l'audition de six aveuglesmusiciensquiontappartenuàl'orchestre

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du théâtre de Barcelone et qui ont tous perdu la vue, un soir, atteints par une bombe tristement historique qu'un anarchiste lança au milieu d'une représentation.

Une brasserie exhibe sur une scène des danses -espagnoles qui ont un réel cachet ; dans un troisième estaminet, des Andalous et Andalouses, assis sur une estrade, chantent des mélopées tristes, vestiges de la musique arabe, •qu'ils accompagnent de la guitare ou de batjtenients de mam. Telles sont les distractions du quartier européen, durant les longues soirées, à Tanger. Un cirque en bois vermoulu, pompeusement appelé « Théâtre Roméa » et pourvu ■d'une sorte de scène, reçoit quelquefois la visite d'une troupe d'opérette. Ces )ours-ci, une troupe italienne y jouait le Petit Duc en espagnol.

Dans la ville arabe, le silence est absolu ; les <:afés maures ferment de bonne heure et on n'y fait point de musique bruyante jusqu'à une heure avancée de la nuit, comme dans les villes algériennes et tunisiennes. A de rares intervalles, en passant dans une rue envahie d'ombre et de calme, on perçoit dans une maison des bruits de tambourins, de violon arabe et de flûte que des yoii-you de femmes accompagnent. Subitement, une vive fusillade éclate dans la cour intérieure et réveille les échos du quartier : c'est une noce qui se célèbre avec fracas. Le cortège du mariage a déjà parcouru les rues de la ville. La fiancée, hissée sur un palanquin herméti- ■quement fermé par des rideaux et placé sur une mule, a été promenée à travers les ruelles, suivie

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d'une procession d'hommes et de jeunes gensqui, sur leur tète, portaient d'énormes lustres aux multiples bougies, tandis que des musiciens accompagnaient le tout sur le rythme connu.

Kn dehors des soirs de mariage, le quartier arabe est imprégné de paix et d'obscurité ; rien ne peut le sortir de cet engourdissement si ce n'est le lever du soleil et le premier murmure de la nature qui s'éveille. . .

. . . Par une anomalie surprenante, les mosquées et leurs minarets s'élèvent, en général, au milieu de pâtés de maisons habitées par des Européens. Ce sont donc ces derniers qui pâtissent des divers inconvénients qu'offre un tel voisinage. A l'époque du Ramadhan, il ne faut pas qu'ils songent à dormir un seul instant, car alors toute la nuit les chants et les coups de feu redoublent avec rage. En temps ordinaire, il est telle mosquée où on veille les morts. Vers deux heures du matin, et cela chaque nuit, le veilleur, assis dans la cour intérieure, entonne à pleine voix un air lugubre et interminable, sorte de Dies irœ qui aurait peut-être sa poésie à un autre moment, mais qui réveille radicalement tous les dormeurs des alentours. Pendant trois quarts d'heure, cet homme tenace beugle sur un rythme andalou la même complainte monotone et attristante. Coûte que coûte, il faut attendre la fin et ensuite essayer de se rendormir, s'il plaît à Dieu. Pour comble d'infortune, un fou, qui circule durant toutes les nuits d'été à travers la ville, prend parfois la fantaisie de hurler lui aussi un refraia de circonstance dont les ruelles

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étroites renvoient l'écho sonore aux fenêtres des gens paisibles. Alors, on entend quelque part un volet qui s'ouvre précipitamment et un liquide énergiquement projeté d'une cruche ou d'un seau qui se précipite sur le chanteur ambulant. La chanson s'arrête court pour faire place à des Inâldin imek retentissants et à toute une bordée d'injures. Puis, l'insensé reprend silencieusement son chemin et recommence plus loin.

Malgré tout, la nuit s'achève sans encombre.

A peine l'aube se dessine-t-elle que les premiers bruits de la ville qui s'éveille annoncent le labeur et l'agitation du jour qui commence. Ce sont alors les mêmes piétinements des gens et des bêtes sur le pavé, les mêmes cris de Balak ï Balak /. . . qui cherchent à prévenir les heurts fâcheux, les mêmes sonnettes qui s'agitent, et une journée de lumière et d'effervescence, semblable à celle de la veille, anime de nouveau les différents quartiers de Tanger.

Porte du Fondoiik Mij

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