CHAPITRE VIII
Les voyages par mer, sur les côtes du Maroc, sont compliqués ; mais au moins trouve-t-on, de temps à autre, pour les effectuer, un navire à sa disposition Sur terre, en principe, on n'a d'autre moyen de locomotion que ses jambes, et, si on veut absolument être transporté par ■quelque chose, il faut acheter ou louer chevaux et mulets : besogne qui n'est ni commode ni économique. C'est seulement à Tanger que l'on peut songer à constituer une caravane. Dans les autres villes, c'est à peu près impossible, à moins de passer par les exigences féroces des muletiers. Depuis cmq ou six ans, le prix des voyages, ■comme celui des objets de consommation, a doublé au Maroc. C'est un signe des temps, A Tanger,pour procéder soi-même aux préparatifs
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du voyage, il faut avoir une certaine habitude du pays, des mœurs et des filous. Autrement, mieux vaut s'en remettre aux bons soins d'un guidechef de caravane qui se charge de tout et évite au touriste les tracasseries préliminaires : d'ailleurs, dans un cas comme dans l'autre, le voyage de Tanger à Fez revient de i .doo à 2.000 francs. Quand il y aura un chemin de fer entre ces deux villes, le même parcours en 3^ classe, aller et retour, ne coûtera pas un louis. Comme quoi le progrès a du bon.
Il faut prévoir 7 ou 8 jours de route pour arriver à destination et autant pour revenir ; il est évident que cela nécessite un certain nombre de bagages et à'impedimejita : tentes, lits, matériel de cuisine, etc. Les muletiers se chargent de véhiculer le tout avec leurs bêtes ; un cuisinier, convenablement choisi, se prépare à restaurer les estomacs fatigués, et le guide-chef dirige ses hommes dans la bonne voie. Il ne faut pas oublier le mekha'^eui du pacha, soldat à cheval que l'on doit demander et appointer pour qu'il escorte la caravane de sa prestance et de son chassepot. Sa présence est indispensable aux yeux du Makhzen, non pas qu'elle soit une garantie contre les dangers de la route, mais, parce que seule elle donne droit à des dommagesmtérêts au cas où il arriverait malheur en chemin. C'est en somme une police. . . d'assurance. Notre mekhaieni^ qui s'intitulait cdid^ quelque chose comme sous-officier,était un vieux bouffon, incapable de faire du mal à une mouche et d'utiliser son fusil dont le canon était bouché ;.
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mais au moins était-il susceptible d'égayer par ses facéties les longueurs et la monotonie du voyage.
D'ailleurs, une série de menus incidents vient faire diversion une fois qu'on est parti. Le Maroc est, comme Paris, un pays où il faut toujours avoir la main à son gousset. Il n'est pas de ponceaude branchages établi sur un fossé où on ne soit obligé de verser un droit de péage à des gens couchés non loin de là et qui vivent de cette rente facile. D'autres, vulgaires bandits, s'intitulent gardiens de routes et cherchent à sç faire payer ce qu'ils ont l'ironie d'appeler un « droit de earde ». Avec les caravanes armées jusqu'aux dents, ils s'abstiennent, car ils ne doutent pas de la réception qui leur serait ménagée. Mais, à l'égard des muletiers et àniers isolés et sans armes, ils ont toutes les audaces. Les bergers eux-mêmes, enhardis par les succès de. leurs aînés, prennent des fusils et coupent la route sous couleur d'un droit de péage à exercer. Un commerçant indigène m'a assuré avoir été arrêté ainsi treize fois de suite entre Tanger et El-Kçar et avoir versé chaque fois une pièce de cinq sous : le parcours est de quatre-vmgt-dix kilomètres. Il est vrai que c'est la région la plus, dangereuse du trajet.
Aux n\ala^ c'est-à-dire aux douars échelonnés sur le chemin et où l'on campe, il faut rétribuer grassement une garde pour la nuit ; c'est la gaida^ c'est-à-dire le règlement. Il faut au surplus se disputer très fort pour acheter très cher la nourriture des bêtes et celle des hommes.
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Cette dernière consiste invariablement en œufs et poulets auxquels le cuisinier sait donner des aspects variés. Enfin, il faut régler encore les frais de passage sur des barques ou sur des radeaux. Le prix varie suivant les rivières et suivant le danger qu'il y a à les traverser. En plein hiver, les Doues et les inondations allongent facilement la durée du trajet de dix à. vingt jours. Un premier voyage accompli dans ces conditions peut intéresser par ce qu'il a de pittoresque et d'imprévu ; mais on voit d'ici à quelles difficultés matérielles il faut se heurter dès qu'on veut se rendre dans l'intérieur pour affaires. Aussi compte-t-on ceux qui vont à Fez et aux autres villes accessibles du Maroc, C'est tout au plus si deux ou trois gros négociants européens de Tanger font une fois par an le voyage de Fez pour aller se rendre compte de la situation commerciale. De la sorte, il ne peut y avoir de pénétration économique pratique et facile. Si seulement il y avait, sur les 25o kilomètres de route qui séparent les deux villes, cinq caravansérails construits dans le genre de ceux que l'oa trouve en Algérie, sur la route de Laghouat par exemple : vaste cour entourée de murailles solides, avec des hangars pour les bestiaux, un café maure pour les Indigènes et une auberge pour les Européens, on pourrait faire le voyage beaucoup plus rapidement, sans s'encombrer d'une caravane lente et coûteuse, et le voyage ne reviendrait pas à 200 francs. Il y a, je crois, de l'argent à gagner dans une entreprise de ce genre qui précédera, pendant de longues années
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encore, les constructions de routes et de chemins de fer. Avis donc aux amateurs. . .
. . . Lorsque, dès Taube, on quitte Larache
Êour se diriger dans la direction de l'Est, vers ;i-Kçar, le lever du soleil éclaire de sa lumière fougeàtre les jardins nombreux suspendus aux •coteaux, la plaine où ondulent les anneaux argentés de Toued Lokkous, et au loin les pâturages du Sultan : spectacle matinal qui réjouit agréablement les yeux. A Thorizon, une buée blanchâtre qui pèse sur ces eaux calmes et sur cette verdure donne, avec les premières clartés dorées, à toute cette campagne, l'aspect d'un paysage des bords de la Loire. Une fois les derniers vergers et les derniers bosquets de Larache laissés sur la droite, on côtoie de près les bords de la rivière qui coule silencieusement et dont les eaux limpides reflètent le ciel très bleu.
Dans la plaine immense paissent des troupeaux de chevaux, de bœufs et d^ moutons qui appartiennent au Sultan. Au surplus, dans le Blad Makhzen, tout est au Sultan en principe, comme tout est au marquis de Carabas dans le conte de Perrault. Dans la pratique, il y a de multiples atténuations à ce principe. Sur la piste, on croise -et on dépasse de nombreuses caravanes de chameaux, d*ânes, de mulets. Elles vont à El-Kçar, à Ouezzan, à Meknès, à Fez ou bien viennent de ces différents points. Les pistes sont ce qu'elles sont en Algérie dans les régions où il n'y a pas encore de routes empierrées : dans les plaines, une infinité de petits sentiers parallèles les uns
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aux autres sur une longueur de trente à quarante mètres ; en pays de montagnes et dans les défilés^ les petits sentiers diminuent, se rapprochent et finissent par ne plus en former qu'un seul où les bêtes marchent prudemment à la file indienne.
De Larache à El-Kçar, la piste traverse constamment la plaine, une plaine nue, qui est inondée en hiver et où on ne fait que des pâturages. Les indigènes y réussiraient facilement des cultures d'été s'ils se donnaient la peine d'utiliser l'eau du Lokkous pour irriguer. Mais,, ici comme ailleurs, la paresse a ses droits. On aperçoit, au Sud-Ouest,des collines couvertes de chênes-lièges et on traverse seulement quelques maigres bouquets d'arbres. A vingt kilomètres de son embouchure, la rivière est encore navigable pour des barques et des bateaux plats, et la marée se fait sentir jusque-là. En hiver, elle est navigable au delà d'El-Kçar. On la franchit à gué un peu avant d'arriver à la ville dont on n'est plus séparé que par une petite plaine inculte.
El - Kçar, diminutif d'El-Kçar-el-Kebir (le grand château), que les Espagnols appellent Alcajjar, est une petite ville de 6.000 âmes environ. Vue de loin, elle produit un certain effet avec ses minarets qui pointent de partout, avec les arbres touffus et les jardins étendus au milieu desquels elle apparaît. La verdure qui l'entoure n'est certes pas un mirage et nombreux sont, ea effet, les vergers, les potagers clos de roseaux, serrés et feuillus, les orangeries, les arbres fruitiers de toute nature, entretenus avec soin par
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les indigènes, arrosés avec des norias ou avec l'eau du Lokkous, qui, par un coude, vient rejoindre El-Kçar au Sud. Mais, de près, on s'aperçoit que la ville est misérable, en partie ruinée, et que son activité commerciale ne fait que décroître. Les remparts sont des vieux murs mal bâtis. A certains endroits, ils disparaissent sous d'énormes tas de fumiers, accumulés là depuis des siècles sans doute, et où tous les Jours on vient jeter de nouvelles ordures. Ce sont autant d'excellents engrais perdus pour les terres de culture, autant de miasmes putrides qui menacent la santé des habitants. Si on demande aux indigènes pourquoi ce fumier est inutilisé, ils répondent que le Makhzen se le réserve pour en extraire du salpêtre. Or, jamais le Makhzen n*a pris cette peine, et il a toujours acheté le salpêtre dont il avait besoin aux industriels européens. Un simple raisonnement autoriserait le khalifa à supposer que les intérêts du gouvernement ne seraient nullement lésés si on se servait de ce fumier. Mais au Maroc on ne raisonne pas. On subit, ou on se révolte.
De la ville d'El-Kçar on peut dire, comme de toutes les petites villes marocaines, qu'elle est délabrée^ que les maisons sont grossièrement bâties en pisé, que les rues sont tortueuses, très sales et pas entretenues. Au milieu du marché, place oblongue et mamelonnée, croupit un égout à ciel ouvert qu'on franchit sur un pont en dos d'âne, au pavage inégal et dangereux. Les mosquées tombent en ruines en général et leurs minarets sont chancelants. Cependant, l'une
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d'elles a un aspect vraiment pittoresque, avec trois beaux palmiers de hauteur différente qui, inclinés par rang de taille, mêlent leurs cimes d'un vert métallique aux arêtes du minaret décrépit. Il y a là un coin de paysage qui ferait le bonheur d'un peintre orientaliste. Au printemps, des quantités de cigognes viennent nicher à El- Kçar. Chaque maison est dotée d'un nid de ces échassiers, et les cigognes font bon ménage avec les habitants qui les respectent et les regardent comme des animaux sacrés.
Du Sud au Nord, El-Kçar affecte la forme peu élégante d'une cacahouette. La ville se divise, en effet, en deux quartiers séparés au milieu par une place évasée qui est le marché. Le quartier nord, Cheria^ abonde en mosquées et en sanctuaires vénérés parmi lesquels on remarque la Djamà-Saida (mosquée heureuse). Le quartier sud, Bab-el-Oued (rien de commun avec celui d'Alger), est le quartier commerçant par excellence. Dans la partie nommée Kaiceria (comme à Fez, s'il vous plaît), des petites ruelles enchevêtrées et couvertes, analogues à celles que l'on trouve dans les villes tunisiennes, sont garnies de boutiques à hauteur d'homme, d'un mètre carré de large, où se débitent des comestibles, des fruits, des étoffes, des babouches, tout ce qui est nécessaire à l'existence matérielle des Marocains. A l'Est, se trouve le Mellahon quartier juif. Il y a un millier de Juifs à El-Kçar, de la même race que ceux de la côte, c'est-à-dire espagnols d'origine. Ils ont d'ailleurs débordé du Mellah, logeant un peu partout, sans que les
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Musulmans s'y opposent. Les quartiers et divisions de quartiers se ferment encore par des portes le soir et leurs habitants se détestent entre eux : vieilles haines mesquines de gens plongés dans rignorance et la misère depuis des siècles, La plupart des indigènes sont en elFet misérables et loqueteux. La poste française se trouve dans le Mellah. Noin loin de là, mais en dehors des murs, s'élève un moulin à vapeur appartenant à un Français qui, avec trois ou quatre personnes, constitue le modeste noyau européen d'El-Kçar.
L'agent consulaire de France est aussi, par hasard, un Français, M. Michaux-Bellair, négociant, installé là depuis dix-sept ans, admirable de stoïcisme et de patience au milieu de ces populations sourdement hostiles, connaissant parfaitement les indigènes, vivant dans leur intimité, usant couramment de leur langage et de leur costume,très instruit sur toutes les questions marocaines. M. Michaux- Bellair, qui, à toutes ces qualités, joint une éducation parfaite et un humour boulevardier qu'il a conservé de son existence d'étudiant à Paris, fait oublier, par son accueil cordial et simple, les réceptions maussades que quelques-uns de nos agents, rares il est vrai, réservent à nos nationaux dans d'autres villes du pays.
Au point de vue commercial et stratégique, El-Kçar a une situation exceptionnelle, et il est cependant curieux de constater combien cette bourgade déchoit et dépérit. Située sur les bords d'une large rivière, au croisement des routes de Tanger, Tétouan, Fez, Ouezzan, Meknès et
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Larache, elle devrait servir de carrefour inévi- 'table aux échanges commerciaux qui peuvent •s'opérer entre toutes ces villes. Il en serait ainsi certainement si la sécurité du pays permettait aux mouvements du commerce de suivre leur cours régulier sur tous les chemins autrefois battus par les caravanes. Mais Tanarchie qui règne actuellement jusque dans le Blad Makhzen détourne les transitaires de leurs routes ordinaires et jette dans la situation économique un désarroi qui rend inutilisables les voies naturelles de pénétration.
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