CHAPITRE ]X
Le voyageur qui, après une course fatigante de huit ou neuf heures, espère se délasser sous sa lente dressée dans la ti^ata ou lieu de campement, se fait ceitainement illusion. Les douars du Maroc, comme tous ceux de l'Afrique du Nord, offrent peut-être une certaine sécurité, mais en tout cas aucune quiétude pour le dormeur avide de repos. Le jour, en arrivant ii l'étape, ce sont des discussions pour obtenir un emplacement à peu près exempt de fumier, pour faire emporter les bêtes crevées qui fermentent en face des gourbis et des tentes. L'heure de la sieste est saluée par des volsde mouches collantes et tenaces, qui sont jalouses de la tranquillité des hommes. La nuit, des bruits divers assurent une veille constante à celui qui cherche le som-
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meil. Des quantités de chiens aboient avec furie jusqu'au jour et hurlent à Tenvi pour répondre aux chacals de la campagne ; la djemâa du douar vient généralement entretenir avec le personnel de la caravane des conversations animées qui se prolongent jusqu'à une heure avancée ; les gardiens, couchés de distance en distance autour des tentes, s'appellent d'abord toutes les dix minutes, pour se tenir éveillés, par une phrase lancée sur un ton lugubre, agaçante à force d'être répétée : « Eh ! gardien, prie Dieu que le sommeil ne t'emporte pas ! »
Heureusement que Dieu n'écoute pas ces prières et qu'au bout d'un moment toutes les sentinelles dorment à poings fermés : ce qui ne les empêche pas de réclamer, le lendemain matin, le prix de leur veille. De temps à autre, un coup de fusil éclate brusquement quelque part et ébranle la nuit profonde; les chiens cessent alors d'aboyer, les gens de causer : il y a une seconde de silence, puis tous reprennent de plus belle. A El-Kçar, on campe hors de la ville, et toute la nuit durant on entend une fusillade continue: les uns tirent des remparts sur des voleurs imaginaires, les autres défendent leurs jardins contre des ombres suspectes ; parfois, une balle vient se perdre en sifflant du côté du camp des chrétiens. C'est charmant. Le matin de notre départ^ nos gardiens, qui avaient bien quinze ans, s'étant arnusés à tripoter leurs armes dont ils ignoraient l'usage, l'un d'eux, maladroitement, laissa échapper une balle qui alla traverser la cuisse d'un de ses camarades ; mais la cuisse traversée
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aurait aussi bien pu être celle d'un voyageur. En quittant El-Kçar dans la direction de Fez, on franchit, à travers des clôtures épaisses de roseaux, les nombreux vergers de la oanlieue et on passe encore une fois à gué l'oued Lokkous. On débouche sur une petite plaine très fertile, à l'extrémité de laquelle se trouve une superbe métairie entourée d'orangeries, irriguée par leseaux d'une source vive : cette propriété, très bien entretenue, appartient aux chérifs d'Ouezzan. On traverse ensuite des collines pierreuses et arides où la piste est formée d'un pénible cailloutis, puis des mamelons dont la terre grasse pourrait produire d'excellentes cultures. Les arbres sont très rares et ceux qui poussent par ci par là ne l'ont pas fait exprès. Le Marocain des campagnes est aussi peu soucieux de la végétation arborescente que ses congénères d'Algérie et de Tunisie.
De temps à autre, on rencontre des troupeaux de boeufs au milieu desquels pullulent des ibis blancs : ces échassiers font, comme ailleurs, très bon ménage avec les paisibles bestiaux, perchent sur leur dos, sur leurs cornes et cherchent leur nourriture entre leurs pattes. La race bovine de l'ouest du Maroc est superbe et ne rappelle que de fort loin les petites bêtes malingres qu'élèvent les indigènes algériens. Sur le parcours, on continue à croiser des caravanes de mulets, d'ànes ou de chameaux. Toutes ces pauvres bêtes sont chargées avec excès, assez mal nourries, et il y en a beaucoup qui succombent en route. De sorte que tout le long de la piste on rencontre
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•des cadavres d'animaux à des degrés plus ou moins avancés de décomposition. Pendant la nuit, les chiens, les chacals et les hyènes viennent faire sur la route des festins macabres, et c'est ce qui les tient si bien éveillés.
Des àniers se joignent à notre caravane. Ce i^ont des gens du Tafilalet qui reviennent des environs d'Oran où ils ont travaillé aux dépiquages. Après avoir pris le bateau qui les amène à Tanger, ils sont obligés de marcher par étapes pendant plus d'un mois avant de regagner leur pays. Ils nous disent que, si on organisait pour les indigènes du Tafilalet des trains ouvriers ou agricoles économiques entre Ben-Zireg et Oran, nombreux seraient ceux des leurs qui voyageraient par la ligne du Sud-Oranais. De chez €ux à Ben-Zireg, en effet, par Kenadsa et Béchar, il n'y a que cinq ou six jours de marche.
A gauche de notre route, les ruines d'une ville se dressent sur la crête d'une colline : c'est Bosra, cjue les indigènes disent être une ville portugaise. Peut-être n'y a-t-il laque les vestiges d'unebourgade berbère. Il est curieux, cependant, de remarquer que les tours des remparts sont rondes, au lieu d'être carrées comme dans les ■autres villes arabo-berbères. A droite, dans un bas-fond, des ruisseaux arrosent des jardins de figuiers et de pastèques. L'eau descend d'-4'm-e/- Hout^ la Fontaine des Poissons, située non loin de là ; c'est un large bassin dont la voûte est en ruines et qui dut faire partie autrefois de bâtiments importants. Là nagent de gros poissons dorés qui sont sacrés pour les Marocains et qui
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font bon ménage avec d'innombrables tortues d*eau. Un peu plus loin, au flanc d'un mamelon, s'élève un douar de gourbis entouré de cactus : c'est la n^ala de Djerifi qui, avec Aïn-el-Hout, est sous la protection des chérifs d'Ouezzan. La ville d'Ouezzan n'est guère à plus de cinq heures de marche à l'est.
A partir de cet endroit, la population agricole devient de plus en plus dense. Nombreux sont les villages que l'on rencontre, dominant les collines de leurs gourbis aux toits élevés et pointus comme des huttes de Caraïbes. Certains de ces villages sont importants et ont une réelle autorité dans le pays ; d'autres sont misérables. Les uns se composent uniquement de tentes en poil de chameau ; ils se déplacent de temps à autre et mènent leurs troupeaux paître sur des territoires nouveaux. D'autres, sédentaires, sont formés de cabanes de terre et de chaume groupées autour d'une ou deux bâtisses grossières, construites en briques de boue, roussies et fendillées par les ardeurs du soleil. L'une de ces masures sert de « mosquée », pièce sombre et sale où quelques nattes pourries répandues sur le sol forment le seul mobilier. Les membres de la djemâa se réunissent là quand il pleut ; c'est également là qu'on donne l'hospitalité aux malheureux en hiver. Inutile d'ajouter que la vermine y grouille comme à plaisir et qu'il faut se garder de pénétrer dans ce taudis, fût-ce quelques instants. Les Marocains eux-mêmes évitent d'y coucher. A côté s'élève quelquefois une autre bicoque aussi primitive ; c'est tantôt
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la maison du caïd, tantôt un magasin à grains indivis, source d'éternels conflits. Le caïd habite toujours le douar le plus important de la région dont il est le chef plus ou moms contesté. Investi par le Makhzen, il pressure autant que possible les populations qui veulent bien se plier à son autorité et tâche de vivre en bons termes avec celles qui ont trouvé plus avantageux de se soustraire à l'arbitraire de son pouvoir.
Les habitants des douars qui sont échelonnés le long de la route, et surtout les femmes et les enfants, regardent avec étonnement le neçrani (chrétien) qui passe. Il est à croire qu'ils ne voient pas souvent d'Européens, car ils repaissent leurs yeux de ce costume insolite et étrange qui les choque en même temps qu'il éveille leur curiosité» Les paysans que l'on croise, armés ou non de leurs fusil, ont un masque impassible de brutes inconscientes ; jamais ils ne répondent à un « bonjour », leur fût-il lancé par un de leurs coreligionnaires, soldat ou muletier ; du coin de leur œil sournois, ils regardent passer l'étranger, chrétien ou musulman, et s'obstinent à ne pas desserrer les dents lorsqu'on s'adresse à eux. II y a là des populations avec lesquelles la pénétration pacifique aura du fil à retordre.
Les Beni-Hassen, par exemple, terrorisent les villages riches en troupeaux et en récoltes et les pillent régulièrement. Non loin de chez eux, les Melaïna en font autant. C'est une puissante confédération de douars dont certaines familles descendent d'habitants de Miliana émigrés par là au moment de la conquête de l'Algérie. On les a
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représentés comme des malheureux spoliés et pressurés à cause de leur origine étrangère. En réalité, ils sont indépendants du Makhzen, ne paient aucun impôt et, malgré le titre de sujets français qu'ils se donnent ironiquement, sont souvent plus dangereux que les tribus marocaines de ces parages.
Autour des douars, d'immenses terrains de culture, la plupart en jachères, étalent leur sol fertile et recouvert d'herbes sèches. De ci de là, -des chaumes coupés indiquent la récente moisson -d'orge ou de blé dur. Au moment où nous passons, on vient de récolter les maïs, principale culture de ces populations, et les troupeaux de bœufs, de chèvres et de moutons broutent à leur ^ise au milieu des tiges sans épis.
A partir de Djerifi, le chemin se poursuit -constamment à travers des collines et des mamelons. Il passe devant Chemmakha, importante niala sise au milieu de nombreux oliviers. Un sentier escarpé descend de là jusqu'au douar de Medmada qui a pour toute verdure une superbe treille de vigne. Au moment où nous passons, un at't'ar^ sorte d'épicier-droguiste ambulant, assis sur son âne, débite aux ménagères marocaines la série de ses produits avec une vélocité et une habileté de charlatan. Plus loin, des petites plaines riches en pâturages, précèdent un pays caillouteux, sablonneux et aride que la chaleur d'août rend encore plus pénible à traverser. On arrive ensuite à la plaine de l'Oued-Redat, ensoleillée et large à perte de vue, défrichée partout. Les plaines de toutes les régions que nous avons
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traversées présentent cette différence avec les nombreuses terres encore incultes du Tell algérien, qu'elles sont à peu près purgées des ronces et des jujubiers sauvages.
L'oued Redat coule au fond de deux berges élevées et symétriques dont les pentes sont recouvertes de végétation ; ses rives ne sont pas, comme celles du Chéliff par exemple, des falaises de terre abruptes que les eaux rongent tous le^^ ans. Ses eaux sont calmes et limpides. En dehors des endroits où on la franchit à gué, la rivière est assez profonde pour que les chevaux qu'on y baigne perdent pied et soient obligés de nager. Et cependant l'oued Redat est un modeste affluent du Sebou. Pendant toute la période d'été, les populations riveraines de ces rivières aux eaux profondes passent leur temps à se baigner et à laver leurs chevaux et leurs mulets» Les troupeaux eux-mêmes, en allant boire, se plaisent à séjourner longtemps dans l'eau jusqu'au poitrail, s'éclaboussant à plaisir. Ces ablutions continuelles durant la saison chaude ne peuvent être que très saines pour les gens et les bêtes.
Sur les bords de l'oued Redat s'élève la n^ala du même nom. A midi, le soleil y darde de méchants rayons. D'ailleurs, au mois d'août et au mois de septembre, il faut compter, sur la route de Fez, passer toutes ses après-midi avec 40 degrés sous la tente. Des dépiqueurs vannent leur blé à la pelle en le lançant en l'air au gré du vent et des joueurs de tam-tam sont près d'eux, qui les activent de leurs chants aigus et
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du bourdonnement de leurs instruments. C'est une époque rémunératrice pour les escouades de musiciens qui circulent dans le pays, car, après les moissons, il y a souvent des fêtes chez les particuliers, des mariages, des aubades aux caïds. Toute la nuit durant les flûtes, clarinettes et tambourins font rage, et c'est là un nouvel élément de trouble pour le sommeil du malheureux voyageur. A Kedat, la soirée fut particulièrement orageuse. Des chameliers, qui campaient près de nous, eurent avec les gens du douar des discussions futiles qui s'envenimèrent,, comme s'enveniment toutes les conversations en pays arabe, et ce fut un beau concert de vociférations. Ce village est d'ailleurs réputé comme très querelleur et, dernièrement, un commerçant de nos amis eut l'occasion de calmer l'irritation d'un des notables du pays en lui faisant prendre un bain forcé dans l'oued Redat.
En continuant plus au Sud, on rencontre de nombreux champs de maïs où hommes et femmes procèdent à la récolte des épis. Des enfants^ grimpés sur des piédestaux en bois, effraient de leurs cris et de leurs frondes les moineaux et les tourterelles qui pullulent dans la région. Après quelques collines incultes, on arrive à la vallée fertile de l'oued Ouergha. L'oued Ouergha est le principal affluent du Sebou. Très large et très profoncl, sauf aux endroits où il est guéable^ il offre déjà l'aspect d'un fleuve avec son cours lent et régulier, ses eaux bleues qui s'étendent en nappes immobiles et reflètent les rives escarpées. Sur les berges, des roues hydrauliques en bois>
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de fabrication assez grossière, actionnées par le courant, élèvent l'eau de la rivière jusqu'à des canaux en bois qui répandent cette eau dans des jardins de melons et de pastèques. Le système ^st ingénieux et ne coûte rien comme entretien. Il n'a même pas besoin d'être surveillé. Ces grandes roues en bois qui, de loin en loin, s'aperçoivent le long des berges du Sebou et de rOuergha sont les seuls exemples d'utilisation pratique des cours d'eau par les indigènes.
Ces deux grandes rivières qui coulent parallèlement avant de se rejoindre sont séparées, dans la région où nous passons, par une chaîne •de mamelons recouverts de chaumes. Une fois ces hauteurs traversées on arrive sur les bords •du Sebou à l'endroit appelé Hadjerouakef {pierre debout). C'est un énorme rocher, très curieux, gris et dénudé, qui s'élève en pain de sucre à une hauteur de trente mètres, et qui est isolé dans la plaine. Aussi s'aperçoit-il de très loin. A ses pieds poussent deux palmiers vivaces qui ombragent un sanctuaire blanchi à la chaux.
Le Sebou qui, en cet endroit, est distant de i5o kilomètres de son embouchure, coule de pleines eaux entre ses berges espacées. Aussi large que la Seine à Paris, il a déjà des apparences de grand fleuve et laisse deviner ce qu'il est en réalité lorsqu'il s'approche de la mer, grossi de nombreux affluents, de l'oued Ouergha enparticulier.il faut le traverser avant d'atteindre la fi'ialaAe Cherarda, résidence d'un caïd influent. Chevaux et mulets sont mouillés jusqu'au poitrail, et les cavaliers doivent lever leurs pieds
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tien haut pour ne pas les laisser tremper dans feau. En été, la traversée des rivières et des fleuves est toute simple ; mais en hiver c'est une ^utre affaire. Par suite des crues, les gués sont impraticables, et c'est sous la pluie qui tombe a torrent, parfois durant des semaines entières, ■qu'il faut soutenir des luttes homériques contre les éléments avec des procédés assez rudimentaires. Une barque, et, le plus souvent, un radeau de paille et de branchages qui risque de chavirer à chaque instant, passe les gens, les marchandises, et les bats des animaux. Quant aux bêtes de somme on les précipite dans la rivière qu'elles doivent passer à la nage II est très difficile et dangereux de descendre, le long •des berges glissantes et argileuses, pour atteindre les eaux jaunâtres et écumantes qui roulent des •débris de toutes sortes et des cadavres d'animaux. On perd un temps infini à traverser les oueds. De temps à autre, un mulet ou deux sont emportés par le courant et noyés. Une fois sur l'autre rive, •on reconstitue tant bien que mal sa caravane avec les bêtes qui ont atterri et les bagages qui gisent dans la boue et sous la pluie. Outre cela, les plaines basses sont inondées. Pour les éviter, il faut suivre le flanc des collines où on enfonce jusqu'aux genoux dans les terrains marneux. Les torrents boueux sont ce qu'il y a de plus pénible à traverser.
Lorsque toutes ces vicissitudes concourent -ensemble, en décembre ou en janvier, un voyage à Fez dure facilement de vingt à vingt-cinq jours. Il arrive en etfet que, durant toute une journée.
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on effectue une étape insignifiante en pataugeant dans les marécages. En été, les étapes sont dequarante à cinquante kilomètres, que Ton fait en une seule traite dans la matinée jusqu'à i ou 2 heures de l'après-midi, pour camper ensuite jusqu'au lendemain.
Du Sebou, la route s'incline vers le Sud-Est,, gravit et descend de nombreux monticules, puis, traversant de vastes pacages, atteint le pied de collines assez élevées, premiers contreforts da Djebel-Zerhoun derrière lequel s'élève Meknès. Des jardins d'arbres fruitiers arrosés d'eau courante, avec la n^ala des Beni-Amar limitent la piste sur la droite. Cette nzala appartient à la Kasbades Beni-Amar, gros bourg bâti en pierres qu'on aperçoit suspendu aux flancs escarpés de la montagne, au milieu de nombreux bois, d'oliviers, semblable à un village kabyle. Les habitants sont des Berbères dissidents, comme dans tout le Djebel-Zerhoun. Us ne laissent pénétrer personne dans leur Kasba, ni Européens, ni gens du Makhzen. Ils sont partisans du prétendant qui est d'ailleurs né dans cette Kasba des Beni-Amar.
Plus loin, s'ouvre un défilé dangereux, infesté de coupeurs de routes à partir de 4 heures de l'après-midi, au moment où les caravanes deviennent rares. Il y fait de plus une chaleur torride ; l'air s'y encaisse et n y circule pas. Ce passage est très pénible en été pour les caravanes qui arrivent du Sebou et sont déjà fourbues par la longueur de la route ; aussi les chameaux^ exténués de fatigue, y meurent-ils comme des.
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mouches et la piste est jonchée des carcasses de ces malheureuses bêtes.
Le défilé débouche sur la vallée d'une petite rivière, Toued Mekkaç, qu'on traverse sur un pont de pierre en maçonnerie grossière, le premier depuis Tanger. Du campement d'Oudaïa, situé à quelque distance, on distingue parfaitement tous les détails du Djebel-Zerhoun et du Djebel- Kannoufa, aux pentes rapides et aux populations farouches et cruelles.
A partir d'Oudaïa, le chemin se dirige franchement à l'Est jusqu'à Fez. Après de nombreux valonnements, il accède à un vaste plateau, véritable plaine dominée au Nord par le Djebel- Trat. De ci de là, quelques lambeaux d'énormes murailles s'élèvent aux abords de la piste. Ce sont, disent les indigènes, les ruines de murs qui s'étendaient autrelois de la montagne jusqu'à l'oued Fas. Je donne cette explication pour ce qu'elle vaut. Bientôt, on côtoie l'oued Fas qui, clair et rapide, roule ses eaux abondantes et fraîches entre les joncs et les roseaux. Il déploie ses nombreux anneaux dans la plaine avant d'apporter à la ville ses ondes ruisselantes qui se précipitent en mugissant dans des canaux souterrams. Sa source jaillit d'une sorte de château d'eau, construit et sévèrement gardé par le Makhzen,car autrement les Berbères viendraient par méchanceté détourner la rivière pour essayer de priver la capitale des eaux qui l'alimentent et la vivifient.
F'ezapparait de loin avec ses remparts crénelés, hàlés par le soleil et le temps, derrière lesquels
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s'élancent vers le ciel azuré de nombreux minarets d'un blanc de lait, qui se découpent finement sur rhorizon transparent. C'est Fas-Djedid^ avec ses palais et ses mosquées, avec les jardins du Sultan que des bosquets touffus, entourés de murs élevés, laissent deviner, silencieuse ville d'Orient que ni le roulement des voitures, ni le sifflet des locomotives, ni tout ce qui évoque la civilisation moderne ne vient troubler. Pas de hautes cheminées d'usine dont les panaches obscurcissent le ciel, pas de ces faubourgs mesquins et lamentables qui, aux abords des grandes villes européennes, se dessinent crûment à travers les décombres des terrains values. Au dehors, à l'Ouest, la plaine nue et jaune par laquelle nous approchons puis, tout d'un coup, la ligne ocre des remparts de pisé qui s'élève brusquement entre la campagne stérile et la ville habitée. Toutes ces murailles sont criblées de trous où viennent nicher des millions d'hirondelles et de martinets qui, toute la journée, volent en groupes compacts, se poursuivant en poussant des cris stridents et agitent constamment l'air d'un froufroutement original. Les remparts entourent étroitement la ville et leurs contours capricieux suivent les déclivités des quartiers construits de bric et de broc. Aux abords de Bab - Segma^ entrée principale de Fas-Djedid, des murs croulants, des vestiges de constructions signalent la présence d'anciens remparts qui protégeaient cette partie de la ville il y a plusieurs siècles.
L'aspect de Fez, à l'arrivée, est bien tel qu'on se l'est imaginé d'avance : celui d'une ville
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islamique qui se serait endormie au moyen âge et qui s'éveillerait brusquement au moment où nous en approchons. Derrière les enceintes fragiles qui protègent la capitale contre les insurrections probables des tribus montagnardes, s'élève la cité de AIoiiley-EdriSj patron de la ville et du Maroc, la cité dont le nom est empreint d'un Je ne sais quoi de mystérieux qui inquiète les Musulmans des pays orientaux plus civilisés et leur laisse entrevoir un monde intermédiaire entre leurs ancêtres et eux-mêmes.