CHAPITRE X
Fe/, 10 septembre 1904.
Fez, la capitale actuelle du Maroc, n'a pas •encore été effleurée par la civilisation ar3'enne. A six jours de marche des rives de TOcéan, protégée par la difficulté des communications, par le fanatisme et Tinsécurité du pa3's, elle reste isolée et muette, loin du progrès moderne, avec 5es 100.000 Musulmans et Juifs marocains au milieu desquels vit, ignorée, une douzaine d'Européens dispersés dans quelques maisons arabes. Pendant longtemps encore, Fez sera, pour les -voyageurs curieux d'impressions neuves, le type -de la ville exotique et étrange, indemne du <:ontact des sociétés contemporaines, le type de la cité islamique médiévale^ dont l'aspect s'est à peine modifié depuis des siècles.
Pour avoir une idée d'ensemble de la ville.
be
1 20 Fe'{
pour admirer le spectacle grandiose qu'offre cette masse de pierre, il faut gravir les hauteurs qui la dominent, au Nord ou au Sud. En sortant par Bab-el-Gisa, par exemple, on accède facilement au sommet d'un mamelon élevé : la colline des tombeaux des Beni-Merîn. On a en face de soi, au Nord, le Djebel -Zalak aux crêtes vives, qui s'élève à pic au - dessus de la capitale et la surplombe de ses 900 mètres abrupts, mont rocheux, stérile et grisâtre. A ses pieds, coule l'oued Âlalah qui, grossi de l'oued Bou-Kherrareb (la rivière aux caroubes), va se jeter dans, le Sebou, à quatre kilomètres à Test. Le Sebou est déjà très large en cet endroit où il serait navigable en hiver ; comme il n'est obstrué ni par des barrages ni par des rapides, on pourrait donc venir en bateau, si le Makhzen le permettait^ depuis Méhédia à l'embouchure jusqu'à Fez.
L'été, cette navigation, pourrait se faire sur un? parcours de cent Kilomètres. A l'ouest du Djebel- Zalak, après une dépression brusque, s'allonge la crête également nue du Djebel-Kebkab, sur le versant opposé duquel campe la tribu berbère des Lemta.
Si, de la colline des Beni-Merîn, on se tourne du côté de la ville, on a une vue magnifique sur Fas-el-Bali^ le vieux Fez, qui s'étend au fond d'une cuvette entourée de jardins nombreux et de coteaux argileux. A l'Est, en dehors des.
remparts, apparaissent d'immenses parcs aux ombrages touffus, des maisons de campagne enfouies dans les bosquets, toute une végétatioa luxuriante d'essences variées qu'arrosent des.
Fe^ 1 2 r
eaux courantes qui se croisent en tous sens. Cequ'il y a en effet de remarquable à Fez, ce sont les eaux abondantes qui affluent par toute la> ville, qui y pénètrent en ondes rapides et ruisselantes, Toued Fas^ Toued F^-Ziioun (la rivière des oliviers) appelé aussi l'oued Fl-Kebir et qui,, avec l'oued Bou-Fekraii (la rivière aux tortues),, devient l'oued Masmouda^ traversent en canaux multiples Fas-el-Bali et se rejoignent en sortant, jaunes et sales de toutes les ordures qu'ils ont balayées, pour former l'oued Bou- Kherrareb.
Un système compliqué et primitif de canaux,, d'égouts, de ruisseaux voûtés répartit ces eaux fraîches et bouillonnantes entre tous les quartiers. Sous chaque maison, elles se précipitent et s'engouff*rent, ébranlant les fondations de leur courant vagabonda Dans chaque habitation, lerv latrines consistent en une trouée béante et noire au fond duquel roule un torrent impétueux qui emporte dans un « tout à l'égout » rudimentaire les immondices du logis. Des moulins arabes, mus par ces cascades souterraines, utilisent cette force qui ne leur coûte rien, car il n'y a point de syndicat des eaux à Fez. Enfin, les jardins reçoivent plus qu'il ne leur en faut le liquide bienfaisant qui abreuve constamment les arbres^ et les fleurs altérés par un soleil de plomb.
Fas-el-Bali se divise en trois gros quartierstribus, souvenirs historiques dont l'appellation s'est maintenue sur la vieille ville : El-Limtim au Nord, quartier qui fut peuplé par la confédération berbère des Lemta, située non loin de là ; El-Audalouç au centre, entre l'oued Fas eti
122 Fci
roued El-Kebir : El-Andalouç parce que des Juifs andalous très nombreux seraient venus s'y établir sous les Edrissites ; la plupart de ces Juifs se seraient convertis à Tislamisme (il est de [ait que plusieurs grandes familles musulmanes de Fez portent des noms dont Torigine juive ne fait aucun doute) ; au Sud-Est, El-Adaoua : c'était autrefois le quartier d'Adaoua el Karaouïn, dénomination venue de ce que des gens de Kairouan s'y étaient établis.
Ces trois grandes divisions de Fas-el-Bali qui n'ont d'ailleurs plus de limites précises se subdivisent elles-mêmes en sections de quartiers qui présentent toutes le même aspect de ruelles enchevêtrées et très étroites, serpentant au milieu •de maisons élevées, à deux étages généralement. Depuis fort longtemps, on ne blanchit plus les habitations à Fez, ce qui donne à la ville un ton jaune cuivré sur lequel les mosquées, mieux entretenues, forment ça et là des taches laiteuses Les rues sont très mal pavées ou même pas du tout, sales, boueuses en été : ce qui laisse à penser dans quel état elles doivent être en hiver. Les sections de quartiers continuent à se fermer le soir par des portes massives et à partir d'une •certaine heure on ne peut plus circuler à travers la ville. Ceux qui sortent dans leur quartier sont •obligés de se faire accompagner par des domestiques munis de lanternes pour ne pas se rompre le cou, car l'éclairage fait complètement défaut.
Chaque section a un mokaddem chargé du bon ordre, des moeurs et de la propreté (?). C'est une sorte dé commissaire de police qui juge proba-r
fV^ 123
blement ses attributions trop étendues pour songer à en exercer une seule. Ces chefs de •quartier ont, en principe, toutes sortes de responsabilités ; mais ils savent s'en dégager avec une <:ertaine désinvolture. Cependant, lorsaue le ministre des finances ou son second a un besoin immédiat d'argent, il prévient le pacha de la ville qui donne ses ordres aux mokaddem. Ceuxci prélèvent une collecte dans leur quartier, suivant la fortune de chacun, naturellement au delà de la somme demandée ; ils gardent le surplus pour eux et remettent à leur supérieur le montant de ce qu'il leur réclame.
Le grand (quartier des Lemtiin a accès à l'extérieur de la ville par Bab-el-Gisa dont j'ai parlé plus haut. Il se subdivise en nombreuses sections qui sont les suivantes : Fondouk -el- Ihoudi (le caravansérail du Juif) où se trouve une grande bâtisse de belle apparence qui est la maison du càïd Mac Lean ; Tala (la fontaine) où on rencontre la kasba et la mosquée des Filali (gens de Tafilalet), ainsi que la médersa de Mouley ben Anan. Remarquons en passant que les médersas sont des sortes d'hôtels privés où les étudiants se réunissent, mangent et couchent. Ils n'y font aucune étude. L'enseignement en effet ne se donne que dans les mosquées. Non loin de là, le quartier de Cherabliin où s'élève une élégante mosquée du même nom ; Ain-el-Khil (source de chevaux) où se trouvent les consulats allemands et anglais, ainsi que la maison d'El Menebhi, actuellement sous scellés. Un des murs de cette maison est criblé de balles. Il parait qu'en face
demeurait un Egyptien monomane qui passait ses journées à tirer des coups de fusil sur la muraille d'El Menebhi. Malgré Tapathie qui les caractérise, les autorités de Fez finirent par enfermer ce fou dangereux et lui confisquèrent son habitation par la même occasion.
Le quartier d'El-Andalouç comprend plusieurs subdivisions : El-Aioun (les sources) où s'élève, entre autres riches maisons, celle du caïd ou pacha de Fas-el-Bali ; car chacune des deux villes a un gouverneur particulier. Près de là, s'agite Souiket ben Safi, rue marchande très fréquentée. El-Andalouç est en effet la ville commerçante, où abondent les rues couvertes, remplies de petites boutiques ; cela ressemble beaucoup aux souks de Tunis, mais en plus tumultueux et surtout en plus sale. Comme dans toutes les villes orientales, les négociants, assis dans leur boutique élevée d'un mètre au-dessus du niveau de la rue, petit cadre étroit où ils ne peuvent se mouvoir au milieu des marchandises de toutes sortes, assistent impassibles au spectacle de la foule qui défile grouillante et criarde. C'est le quartier de Kdiceria qui est le plus pittoresque ; on y vend surtout les objets de prix, les v^êtements brodés, les bijoux, les poteries bleues marocaines. On y est moins bousculé que dans les artères où se débitent les denrées alimentaires, où se tiennent les cuisines en plein vent aux odeurs fortes, et où la foule affamée se rue pour s'approvisionner.
C'est a Kaïcera que se trouve le sanctuaire de Mouley-Edris, le patron de Fez, le saint redou-
Fe^ 123
table et inviolable dont le m3'sicre plane sur tout le Maroc. Il est interdit aux Européens et aux Juifs de s'approcher du tombeau vénéré et même de circuler dans les rues avoisinantes. Les gamins se chargent d'ailleurs de les avertir par leurs cris et leurs gestes significatifs. Il est inutile -d'insister sous peine de se faire écharper, sans ^rand avantage. pour la science ni pour Thumanité. Hors de la ville, du haut des collines, on plonge aisément sur la mosquée de Mouley- Edris ; avec une bonne longue-vue, on scrute sans peine tous les détails de l'extérieur. Le Roiidh-el-Kartas^ la chronique classique du Maroc, donne sur ce temple renommé des détails iibondants qu'il est peu facile de contrôler, mais qui renferment certainement la série d'exagérations dont sont coutumiers les historiens musulmans. Suivant la chronique, ce ne vsont •que colonnades de marbres, galeries immenses, coupoles d'onyx, d'or et d'azur ; elle cite aussi un mihrab dont l'éclat aveuglait les fidèles, et .autres merveilles... Pour l'instant, Mouley- Edris est une mosquée ordinaire, d'assez grandes -dimensions, avec un minaret élevé mais d'architecture quelconque. Au centre s'élève le sanctuaire qui renferme le tombeau du grand saint, recouvert d'un toit quadrangulaire aux tuiles vertes. D'ailleurs, tous les lieux vénérés de Fez, au lieu d'être abrités sous des coupoles, se cachent sous des toits pointus. Mouley-Edris, avec sa blancheur crue qui ressort au milieu des maisons Jbasanées, ressemble vaguement à une pièce montée de pâtisserie, saupoudrée de sucre blanc.
1 26 Fei
Au dehors, cet édifice produit beaucoup moins d'effet et de prestige que les précautions des fanatiques voudraient lui en donner. L'intérieur est, parait-il, assez finement décoré, de cet art décoratif si particulier à Fez, qui cherche ses effets dans les mosaïques de faïence et les dentelures de plâtre. Les Musulmans racontent naturellement que les parties les plus merveilleuses ont été blanchies à la chaux pour ne pas distraire les fidèles de leurs prières. La légende ne perd jamais ses droits. En faitde mobilier, on y trouve surtout des pendules à musique et autres objets de mauvais goût.
Tout autour se mêlent confusément les quartiers populeux de Sara^ de Blida^ de Karaouin où se dresse la fameuse mosquée du même nom, célèbre par la réputation de centre intellectuel qu'on lui a faite : c'est là, en efl^et, que se concentre l'enseignement supérieur du Maroc ; c'est là que les meilleurs professeurs donnent leurs cours et qu'une bibliothèque importante se dissimule aux yeux des infidèles. (Il est, en effet,, superflu d'ajouter que l'accès de n'importe quel sanctuaire, fût-ce un petit marabout délabré, est interdit aux Européens.) Pendant longtemps, la science musulmane a compté Fez et particulièrement la mosquée de Karaouïn comme un de ses plus solides piliers. Dans tous les pays islamiques, le seul nom de Fas évoquait aussitôt l'idée d'une université célèbre, d'une source de science et de progrès intellectuel. Il en est resté quelque chose, car actuellement encore on cite en Orient le niveau relevé des études à Fez.
Fe:{ 127
En réalité, cette réputation est très surfaite ; surtout si on l'analyse avec une mentalité européenne. Certes, on travaille beaucoup à Karaouïn et dans quelques autres mosquées ; les professeurs sont conscienceux et les élèves nombreux et assidus. Mais comme la méthode de travail procède encore des habitudes scolastiques du moyen âge, les résultats obtenus n'ont pas grande valeur. Il s'agit pour les étudiants d'emmagasiner dans leur mémoire la plus grande quantité de textes possible. C'est ainsi qu'ils apprennent par cœur des traités de grammaire renommés, le Coran et les commentaires théologiques, Sidi- Khelil pour la législation, un peu d'histoire, d'arithmétique et c'est tout. Cette méthode produit des savants^ c'est-à-dire des jeunes gens qui connaissent à l'avance par cœur la réponse qui convient à telle ou telle question toujours posée de la même façon. Ils peuvent réciter d'une traite le Coran, à l'endroit ou à l'envers, au gré des amateurs ; ils peuvent débiter mille vers sur les difficultés de la grammaire arabe, et autres tours de force qui fatiguent inutilement le cerveau, l'engourdissent et le rende inapte à s'assimiler les progrès de la science moderne. Les t*olba passent des examens qui leur confèrent des titres et leur permettent même de professer lorsqu'ils ont atteint un certain degré de connaissances.
A Karaouïn, il y a quatre classes de professeurs qui reçoivent des traitements différents. Leur valeur se distingue à la place qu'ils occupent dans la mosquée : ainsi, ceux qui font leur cours sous le minaret appartiennent à la première
128 Fei
-classe. Ces procèdes d'études donnent des stylistes très médiocres et des gens ignorants en •sciences proprement dites. Parmi les suivants les plus intéressants sont encore les muezzins qui, •en haut de leurs minarets, se servent du cadran solaire, de Tastrolabe et des tables de logarithmes pour déterminer Theure exacte ; tout cela, il est vrai, avec des procédés empiriques qu'ils appli- 'quent par routine et dont ils ne sauraient expli- <quer le mécanisme scientifiquement parlant.
Citons encore comme quartiers d'El-Andalouç : Ketcaniin, Guernii, Kalkliin^ Ras-Jenan. C'est ■dans cette partie que commencent les villas de plaisance et les jardins suspendus ; c'est là que 5ont la plupart des maisons particulières des ministres et aussi le consulat de France avec son 'jardin intérieur, sa cour et sa véranda joliment décorées de fines mosaïques Fasi^ ses vasques et ^es bassins où une eau limpide se renouvelle •constamment. Il y a des intérieurs magnifiques à Fez, ornés, comme la villa Harris, de Tanger, •dont j'ai eu l'occasion de parler, avec des décorations de mosaïques faïencées, desnokch hadidat ^ur plâtre blanc, des boiseries sculptées et fouillées, délicatement enluminées.
Devant la façade intérieure de leur habitation, les riches propriétaires ont des bosquets suspendus. Des terrasses élevées, souvent longues -d'une centaine de mètres, sont recouvertes d'une couche de terre végétale où poussent de grands .arbres au milieu de parterres de flieurs aux vives nuances. Dans un kiosque aux boiseries dentelées •et artistement colorées, les invités qui absorbent
Fei I 29
du thé très sucré, assis sur des divans moelleux, appuyés sur des coussins d.e soie, passent de longues heures paresseuses à reposer leur regard et leur esprit sur cette campagne artificielle où de nombreux merles viennent siffler du matin au soir égayant le calme de ces lieux. Des jets d'eau, en gerbes ruisselantes, retombent dans de larges vascjues en marbre d'où Teau claire déborde en pluie pour aller ensuite serpenter en murmurant au milieu des parterres de fleurs. Certaines de ces villas sont de véritables petits palais orientaux, et on croirait presque, en les voyant, lire une page des Mille et Une Nuits.
De la rue, on n'aperçoit que des murs nus, tristes et fauves, sans fenêtres, percés d'une seule porte grossière blindée de zmc. Quand cette porte s'ouvre lentement, après des coups répétés, on s'attend à pénétrer dans une prison et non dans un lieu enchanteur. Le contraste n'en est que plus frappant. On sort de ces quartiers aristocratiques vers la banlieue, remplie de jardins cultivés et de canaux d'irrigation, par Bab-el- Hedid (Porte de Fer) et Bab-el-uedid (Porte Neuve).
A l'Est, et toujours à l'intérieur des murailles, s'étend le quartier important d'El-Adoua, qui se répartit aussi en sections enchevêtrées : El- Àndalouç, où s'élève une mosquée blanche du même nom, au minaret large et bas, qui est presque aussi vénérée que celle de Mouley- Edris ; Keddar^ où se trouve la miara de Mouley- Edris, sorte de chapelle commémorative où on vient aussi prier le grand saint et qu'on visite à
Fei
l'époque de certaines fêtes. Près de là, se trouve par-dessus les eaux vives de l'oued El-Kebir, le pont de Béin-el'Medoun^ c'est-à-dire a entre les deux villes », ainsi nommé parce que le quartier primitif de Fas-el-Bali fut Èl-Adaoua qui resta longtemps séparé par un rempart des autres quartiers qui se construisaient sur la rive gauche de l'oued El-Kebir. Cette muraille fut définitivement rasée lorsque les Zenata eurent renversé les Edrissides. Il y a aussi les sections de Mokhfiay avec la maison de Si Fedoul Remit, le premier ministre, Famclert et Ras- el- Koliâ, Là, on rencontre des bâtiments délabrés qui appartiennent au Makhzen, où on emmagasine de la paille, de Torge, et dont les abords sont un vaste fumier. On peut sortir de l'enceinte à l'Est par Bab-el-Fetouh.
Tout ce quartier d'El-Adaoua n'offre aux promeneurs rien de bien intéressant ; il ne renferme que des maisons d'habitation à l'extérieur triste et silencieux, séparées par des boyaux d'un mètre de large où un cavalier bouche le passage à lui seul. Les malheureux piétons doivent alors se garantir de leur mieux dans les encoignures ou dans l'entre-bâillement des portes pour ne pas être écrasés. Si deux cavaliers se rencontrent dans ces ruelles impossibles, ils commencent par s'invectiver sur un ton aigu, puis le plus modeste va tant bien que mal à reculons jusqu'à ce qu'un élargissement de la rue permette aux deux montures de se croiser.
Les promenades dans Fez se font toujours à mule ou achevai ; sans cela, avec les distances
Fl'i 1 3 1
très longues qu'il faut parcourir parfois, on n*en finirait plus. Ne vont à pied que les gens de peu. Dans les souks ou rues marchandes, on descend pour vaquer à ses affaires et on laisse ses montures à garder par un '{er'^aï dans un carrefour fréquenté : ce qui ôte au ^er^aï la fâcheuse idée de partir avec les bêtes pour ne jamais revenir. A Fez, le zerzaï, c'est l'homme à tout faire ; il est portefaix, gardien de chevaux, commissionnaire : il se prête à toutes les besognes et rend des services de tous genres.
On a souvent parlé de TindifiFérence musulmane, de l'apathie et du manque de curiosité des disciples du Prophète. Il faut croire qu'à Fez cet état d'esprit fait exception, à en juger par le mouvement de curiosité et d'étonnement qui se dessine dans les rues fréquentées, lorsqu'il y passe par hasard un neçrani (chrétien). Parmi les dix ou douze Européens qui habitent Fez continuellement, la plupart circulent en ville avec des vêtements indigènes pour éviter d'attirer inutilement l'attention sur eux, pour s'occuper de leurs affaires et s'entretenir plus commodément avec les notables marocains qui n'ont pas de chaises à offrir et qui font la grimace quand on marche sur leurs beaux tapis avec des bottes crottées.
De sorte que le vêtement européen est un objet de surprise pour les gens, dans la rue, outre que sa coupe étriquée les choque profondément. Ils ouvrent de grands yeux devant le neçrani qui passe, s'arrêtent, tournent la têie pour le regarder encore, tachent de se renseigner
auprès de ceux qui l'accompagnent ; s'ils apprennent qu'il est Français, ils ont cette petite moue d'inquiétude de gens qui prévoient vaguement des temps nouveaux et des changements probables dans les rouages de la vieille machine.
11 y a seulement quelques années, tout Européen qui circulait dans les rues était accueilli par des malédictions et des injures ; on lui crachait même dessus et il ne pouvait s'opposer à rien i^ous peine de courir un véritable danger. Actuellement, les Marocains ne profèrent plus d'insultes et quelques fanatiques intransigeants se contentent de cracher de côté. Les agents consulaires conseillent à leurs nationaux de passage de ne pas répondre aux invectives qu'ils entendent, s'ils les comprennent. Je crois m'être aperçu au contraire que, si on leur rend brièvement la monnaie de leur pièce, on les arrête net et on les laisse assez penauds.
La population qui grouille dans les rues marchandes de Fas-el-Bali et particulièrement dans le quartier de Kaïcerid est très hétérogène. Marchands, portefaix, àniers, muletiers, Juifs du Mellah, acheteurs venus des tribus de l'intérieur, Berbères des montagnes et Arabes de la plaine, nègres Bouakher et soldats en guenille, tout ce monde se bouscule et s'entrecroise incessamment. Dans certaines ruelles, la circulation devient impossible. Entre deux rangées de petites boutiques, des femmes, nombreuses et alignées en rang d'oignon, accroupies par terre, vendent de vieilles broderies et de vieux bijoux. Elles sont moins fanatiques qu'on ne pourrait le croire à
Fe'{ 1 3 3
regard du flâneur européen qui vient se perdre dans ces milieux et engagent facilement avec lui une conversation d'où la plaisanterie n'est pas exclue. C'est au milieu de groupes compacts de chalands au'il faut se frayer un passage et ce n'est pas chose commode, car la comme ailleurs le musulman ne se dérange pas facilement sur son chemin. Cependant, la plupart d'entre eux s'écartent devant un neçraiii pour ne pas que leurs vêtements frôlent celui du chrétien. Ma foi, le chrétien profite avantageusement de cette marque spéciale de mépris ; ce qu'il perd en respect, il le gagne en sécurité contre la contagion des petites bètes. . .
... 11 y a deux Postes sérieuses à Fas-el-Bali, la poste française et la poste allemande, qui ont des rekkaç ou courriers à pied réguliers, trois fois par semaine pour El-Kçar. De là, d'autres courriers portent les lettres à Tanger. Ce service de la poste est très intéressant parce qu'il est tout spécial au pays. Les rekkaç forment une corporation de gens endurcis à la fatigue, revêtus d'une simple cnemise serrée à la taille par une ceinture de cuir et d'une djellaba en loques ; ils portent soit en bandoulière, soit attaché sur leur dos, un sac de cuir qui contient le courrier. Un bâton à la main, pieds nus, ils marchent jour et nuit, d'un pas ferme, sans s'arrêter un instant,
frignotant un peu de galette pour se nourrir^ uvant aux rivières qu'ils traversent. Ils font ainsi en moyenne de cinq à six kilomètres à l'heure, et cela pendant des durées continues de 40 à 3o heures. Ils n'ont sur eux aucune arme
Fei i33
Mouley Edris le Hosseïnite, père de la dynastie et premier iman des tribus d'Ouaraba. Cette fondation date de Tan 192 de l'hégire (808 de J.-C). Une quantité de légendes aussi invraisemblables et ridicules les unes aue les autres circulent de bouche en bouche, de livre en livre, sur l'origine du nom dé Fas. On prétend même que Mahomet avait prédit la fondation de cette ville. On dit qu'alors l'oued Fas roulait des perles (il a bien changé depuis), aue des sources salines des environs donnaient du sel de différentes couleurs, et autres contes merveilleux, comme les imaginations orientales savent en inventer, même lorsqu'elles ont été transplantées «n Occident. Les chroniques rapportent que c'est sous la dynastie des Almohades, c'est-à-dire au xii^ siècle de notre ère, que Fez atteignit sa plus grande splendeur ; par la suite, cette importance décrut.
Malgré cette décadence qui dure, suivant les annales du Maroc, depuis huit siècles, Fez conserve parmi les villes musulmanes une place respectable. Il suffirait qu'une organisation administrative lui assure l'hygiène et la propreté indispensables, que les procédés de la civilisation moderne, utilisant ses eaux courantes et sa situation entre l'Algérie, la Méditerranée et l'Atlantique, apportent à son commerce et à son industrie un essor nouveau, pour que. cette énorme cité endormie reprenne rapidement, parmi les premières villes du monde, le rang qu'elle a occupé autrefois.