CHAPITRE XI
l'ez, 12 Septembre 190J.
Lorsque, de la petite colline aride où s'élèvent les tombeaux croulants des Beni-Merin et qui domine au Nord Fas-el-Bali, on se dirige vers rOuesî, le long des pentes qui surplombent les remparts de la ville, on passe d'abord devant le bastion nord, énorme forteresse carrée, flanquée de tours en losange semblables à celles de Larache, dont les murailles épaisses se terminent en arêtes angulaires menaçantes comme un éperon de vaisseau. Ce fort fut sans doute construit par des esclaves chrétiens dirigés par un architecte portugais. Plus loin, s'étend une immense esplanade en pente douce, ordinairement nue et déserte, qui est le Souk-el-Khemis ou Marché du Jeudi. Ce jour-là, cette place est très pittoresque, comme tous les grands marchés de l'Afrique du
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Nord. On v vend seulement des bestiaux et en très grande quantité. Plus loin encore, la kasba ■de Cherarda^ immense plate-forme carrée de 3oo mètres de côté, enfermée par des murailles crénelées et absolument en dehors de Fez qu'elle ne touche que par un angle. Au milieu, campent des cavaliers du Makhzen, des caravanes, des marchands. Sa destination est indécise, comme tout ce qu'on voit au Maroc. Ce fut autrefois la caserne ou plutôt le lieu de campement des recrues fournies par la tribu voisine des Cherarda. Elle est maintenant encombrée de gens couchés, indolents, de bêtes de somme qui dorment debout et efflanquées sous le soleil qui darde, de fumiers desséchés. En plein midi, alors que tout est assoupi sous la chaleur brûlante d'août, alors qu'une poussière jaune, impalpable, frissonne au-dessus du sol, que des milliers de mouches agaçantes inquiètent les êtres vivants, que Tair surchauffé papillotte devant les yeux, le spectacle est plein de saveur exotique, mais l'endroit insupportable.
Entre les murailles de la kasba de Cherarda et celles qui protègent Boii-Jeloud^ s'étend le cimetière musulman le plus important de Fez : celui de Sidi-Bou-Bekr-Ben-El-Arbi. Ce cimetière, ainsi que la kaska et Souk-el-Khemis dominent au Nord le flanc d'une vallée étroite remplie d'arbres et de jardins et enserrée par les mêmes remparts qui entourent Fez. C'est Bou-Jeloud, sorte de faubourg intermédiaire séparant les deux villes, qui appartient au Sultan et où coulent à profusion les eaux vives de l'oued Fas, divisé là
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en trois branches rapides. On appelle aussi cet endroit le Bein-el-Medoun (entre les deux cités),
Puisqu'il est situé en effet entre Fas-el-Bali et as-el-Jedid.
On sort de Bou-Jeloud au Nord sur Souk-el- Khemis par Bab-el-Meh'rouk' (Porte du Pauvre Diable). Près de là se trouve la mosquée de Bou- Jeloud et la kasba du même nom qui contient les réservoirs de grains du Sultan. Son « parc aux bestiaux » s'étend sur la gauche. Toute cette vallée est très riante à cause de la verdure qui l'embellit. Le public ne pénètre pas facilement dans les jardins, car on y conduit parfois les femmes du harem en promenade. C'est là que commencent les quartiers officiels, car Bou- Jeloud touche de près Fas-el-Jedid, occupé principalement par les palais, les bâtiments et les jardins de ^. M. Ghérifienne, comme on dit en langage de cour.
Fas-el-Bali, situé dans un bas-fond, est dominé d'une centaine de mètres par un plateau uni qui s'étend du Djebel-Trat au Nord jusqu'au pied des monts de Sefrou au Sud. Le long de la pente finale de ce plateau s'étagent Fas-el-Bali, puis; Bou-Jeloud et enfin Fas-el-Jedid sur la terrasse même du plateau, à l'Ouest. Les Mérinides, dynastie berbère maîtresse du pays à la fin du xiii^ siècle, pour tenir tête au vieux Fez qui se révoltait constamment, bâtirent en face et sur un tertre supérieur le nouveau Fez, Fas-el-Jedid . Là, ils installèrent leurs palais, leurs casernes et leurs soldats. C'est le sultan Abou Yousef Abd el Hakk qui, en 1276 de notre ère, eut cette initia-
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tive prudente. Et, depuis, le Fez officiel, mieux entretenu et mieux blarichi que Tautre, s'élève fièrement avec ses nombreux minarets : et c'est lui seulement qu'on aperçoit d'abord, abrité derrière ses hauts murs en pisé crénelé, lorsqu'on arrive dans la plaine par la route de Tanger.
Les portes de Fez sont toujours en voûtes coudées, de sorte que l'on fait plusieurs détours dans une sorte de vestibule élevé pour franchir le rempart. Au Nord, on pénètre dans Fas-eU Jedid par Bab-Segma. De là, une avenue poussiéreuse, terrain vague où pourrissent des cadavres de mulets et d'ànes, conduit jusqu'à une autre porte dont Tarceau est orné de florescences délicates et colorées en mosaïque. Elle ouvre sur le nouveau Méchouar, immense place allongée et pavée de cailloux gris, enfermée entre quatre murs et où le Sultan se rend lorsqu'il veut donner audience à un Européen qui l'a sollicitée de lui. Depuis longtemps, cette cour de réception est inutilisée, car le Sultan a pris la détermination de ne plus recevoir désormais que les personnages officiels : il a en effet été trop joué et berné par les particuliers et leurs offres industrielles.
Contre le mur de droite de cette esplanade au niveau inégal, s'élève une porte architecturale de style européen vulgaire, digne tout au plus de servir d'entrée à une caserne de vingt-cinquième ordre : elle consiste en deux épaisses colonnes carrées, surmontées chacune d'un boulet de pierre ; au-dessus, le mur porte un fronton de fort mauvais goût, et le tout est bariolé en simili marbre violacé ; ce qui produit un piteux effet
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iiu milieu du décor oriental de Méchouar avec ses grands murs sombres crénelés et ses deux énormes portes de pur style arabe. Ce spécimen de la bâtisse européenne sert d'entrée à Tarsenal italien. Là, on fabrique des armes de divers modèles, des fusils, des baïonnettes, et aussi bien •d'autres objets qui n'ont rien de commun avec l'armée ou la guerre. On y fait surtout des réparations, car les fournitures de guerre sont en général achetées directement aux maisons européennes.
Fas-el-Jedid se divise en six quartiers : Mouley- Abd-Allah^ où se trouve la mosquée élevée par ce prince, située immédiatement au sud de la fabrique d'armes. A l'Ouest, s'étend une immense place, le vieux Méchouar, au fond duquel s'élève la Mehakma ou palais de Justice. Une foule de gens assis à l'ombre, plaignants, accusés, plaideurs, cités à comparaître, attendent, immobiles dans leurs djellabas, leur tour d'être appelés devant le grand cadi. Du quartier de Mouley- Abd-Allah on accède directement vers les quartiers officiels. Immédiatement après, commence en effet le Dar-el-Makhien ou palais du gouvernement En réalité, c'est un amas inextricable de bâtisses coagulées les unes aux autres, toutes construites à des époques différentes, liées entre elles artificiellement par des corridors coudés ; cela rappelle beaucoup les vieux palais, entassements désordonnés de pierres et de moellons, que l'on démolissait encore dernièrement au Bardo de Tunis. Une partie des bâtiments est réservée au pacha et à ses mekhaïui^ gendarmes
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toujours à Taffùt de l'événement qui leur rapportera un pourboire. Constamment, des Marocainsde tout âge et de toute caste entrent et sortent^ circulent à leur aise dans les vestibules, s'interpellent, se disputent ; on se croirait dans un caravansérail plutôt que dans un sévère palais administratif. Toutes ces constructions sont sans style extérieur et ne présentent aucun intérêt au point de vue architectural.
Dans une grande cour dallée intérieure et entourée d'arcades, les ministres viennent le matin pour gérer les affaires de leurs départements respectifs. Chacun d'eux, homme grave, sobrement revêtu de sa djellaba, d'un blanc irnma culé, s'assied dans une pièce ouverte appelée Benika^ entouré de ses secrétaires que dirige le secrétaire de droite. Les plaignants de toutes sortes qui sont déjà passés chez le pacha et qui sont mécontents du résultat de leur démarche viennent exposer leurs doléances. Puis le ministre dicte à ses secrétaires les lettres courantes du jour. On écrit avec férocité au Dar-el-Makhieii^ sans cesse ni trêve, de ces belles lettres aux phrases aimables, flatteuses et redondantes, qui entretiennent les bonnes relations et font prendre patience aux gens qui attendent la solution de leur affaire. Un ministre s'emploie aussi bien à discuter un événement important que de mesquins intérêts ; il occupera aussi bien sa matinée à peser les difficultés politiques d'une grave complication qu'à marchander une paire de babouches pour le Sultan. Il n'existe aucune hiérarchie, aucune répartition du travail analogue
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à ce qui existe dans les administrations d'Europe. Au-dessous des ministres, il y a les amiîi : un nmiîi est un vague fonctionnaire dont la situation n'est pas définie. Il peut être chargé d'un viceministère, comme il peut très bien n'exercer que des fonctions de garde champêtre. La bureaucratie n'existe pas plus au Makhzen qu'ailleurs. D'aucuns penseront que c'est peut-être un bien pour le Maroc. Cependant, en cette circonstance, la simplicité du procédé est évidemment exagérée. Les lettres que l'on reçoit comme celles dont on conserve le double sont enveloppées dans des chiffons et empilées dans des caisses^ sans aucun classement. Ce sont là des archives au moins rudimentaires. On s'imagine ensuite quelles lenteurs doivent exiger les recherches. En Turquie, on ne procède d'ailleurs pas autrement. Pour un Musulman, le temps ne compte pas. Qu'importe si l'on perd deux jours à rechercher au fond d'une malle une facture de vingtcinq sous. Dieu est le maître du temps ! On pourrait ajouter que les Marocains du Makhzen sont les maîtres de la paresse. Leur indiff'érence à la lenteur des affaires explique comment le Maroc a reculé à mesure que les siècles avançaient.
Derrière le Dar-el-Makhzen s'ouvre le palais du Sultan, palais dont l'entrée est interdite, non parce qu'il est un repaire de mystères, mais à cause de la quantité de femmes qui y vivent. On assure qu'il y en a près de trois mille, en comptant naturellement les escouades nombreuses de servantes et de négresses. La mai-
ïonnée de la mère du Sultan, morte récemment, compte pour une bonne part dans ce chiffre énorme. Il y a aussi des quantités de malheureuses de tout âge, favorites des règnes précédents, courtisanes délaissées, suivantes inutiles qui vivent là misérablement. Sur le nombre, il reste, faisant vraiment partie du harem d'Abd el Aziz, quelques douzaines de femmes, très jolies, parait-il, Circassiennes pour la plupart, dont <leux ou trois sont les favorites du jour. L'existence de tout ce personnel féminin se passe, la plus grande partie de la journée, dans les jardins et dans des cours intérieures où ces grandes enfants s'amusent à détraquer les jouets dont le Sultan a charmé sa jeunesse,
Abd el Aziz, lui, ne mène pas une vie bien'
gaie. Il va le matin au Dar-el-Makhzen ; là, il
assiste de temps en temps au Medjlès ou Conseil
des ministres. Le plus souvent, indifférent, il
écoute nonchalamment les discussions sans y
prendre part. D'autres fois, au contraire, une
question l'intéresse subitement ; alors il donne
son avis impératif et la question est réglée, car le
Sultan a beaucoup d'esprit de suite, pour ne pas
dire de l'entêtement. Il paraît que souvent, avant
la mort de sa mère, ses décisions n'étaient pas
étrangères aux avis que lui donnait celle-ci,
femme très clairvoyante. Abd el Aziz ne se laisse
jamais influencer par un ministre et n'aime pas
e conseiller trop intime ; cependant, en ce
it-ci, Hadj Omar Tazi, jeune homme de
comme lui, qui est son confident et favori,
tuation définie à la cour, paraît avoir sur
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lui un certain ascendant. L'après-midi, Sidna (c'est ainsi que les indigènes appellent couramment le Sultan au Maroc), suivi d'EI Hadj Omar, se promène à pied dans son palais, dans ses Jardins, va visiter le travail des maçons du palais, s'intéresse au montage d'une machine à glace, au creusement d'un nouveau canal. On le voit arriver, très modestement vêtu, tenant à la main une ombrelle rouge qui l'abrite du soleil ; il pose des questions sur les travaux en cours, cause avec les ouvriers et plaisante même avec esprit. Ceux qui ont approché de près Abd el Aziz le disent en effet très intelligent et très fin, saisissant aisément la pensée de son interlocuteur et sachant répondre du tac au tac dans les conversations les plus subtiles. Ce qui lui manque, -c'est une véritable éducation de prince. Malheureusement, son éducation a été compliquée de tous les mystères, de toutes les intrigues qui agitent sans utilité une cour marocaine ; son enfance et son adolescence se sont passées au milieu des femmes et des jouets exotiques. Son instruction a été très négligée. Abd el Aziz ne parle qu'arabe et c'est une erreur de croire qu'il sait quelques mots d'anglais. Il lit et écrit médiocrement l'arabe ; il est insuffisamment instruit en arabe littéraire pour s'intéresser aux publications arabes d'Egypte et d'Orient, pour suivre de près le mouvement de réforme de l'Islam qui caractérise les musulmans orientaux. Il reçoit un certain nombre de journaux illustrés anglais et français dont les gravures l'intéressent. Il connaît l'Europe par les images, par les pro-
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jections lumineuses pour lesquelles il possède des milliers de clichés, par le cinématographe. Les graphophones lui apprennent ce qu'est lu musique et le théâtre européens.
Tout cela Tamuse, mais il se lasse rapidement de ces distractions artificielles et mécaniques. Malgré sa soif de choses nouvelles, il s'est cependant rendu compte de l'influence néfaste qu'ont eu sur lui certains étrangers admis dans son: entourage et dont la politique consistait à le distraire des occupations sérieuses par des joujoux: et des bibelots européns. Très perspicace et devenu très méfiant, Sidna ne veut plus être berné et se tient sur ses gardes. Seulement il s'ennuie dans ces palais dont il ne peut franchir le seuil, prisonnier comme un Pape dans son Vatican. Il soupire après les belles promenades à cheval qu'il pourrait faire hors la ville ; il voudrait s'enivrer un peu de grand air et de liberté. Sa distraction favorite, celle dont il ne se lasse pas, c'est la photographie, sport dans lequel il excelle et où il est devenu un artiste consommé, manipulant tout de ses doigts agiles et collant lui-même ses épreuves. Il sait lire les caractères latins et s'essaie, paraît -il en ce moment-ci, à lire et à écrire un peu de français. En réalité, Abd el Aziz n'a jamais eu auprès de lui une direction sérieuse. Habitué à être joué par ceux qui l'approchent, il ne veut plus admettre l'influence de personne, et, le jour où on aura réussi à placer à ses côtés un conseiller véritablement intègre et désintéressé, la difficulté sera de persuader le Sultan que l'on veut son
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bien et non pas son argent. Sidna ne sort de son palais que le vendredi matin, à onze heures^ pour se rendre à la mosquée qui s'élève à quelques mètres. En se n>èlant à la foule qui fait la haie sur ce parcours réduit un Européen peut arriver à voir la physionomie de S. M. chérifienne. C'est la vision fugitive d'un jeune homme à cheval, enveloppé de draperies d'une blancheur éclatante qui encadrent son visage bronzé aux yeux vifs et ardents. Le minaret de la mosquée tiu Sultan est caractéristique. Beaucoup plus haut que les autres, il s'élève frêle et' mince, revêtu d'entrelacs en mosaïques vertes qui se détachent nettement sur le bîanc neigeux des parois, profilant sur le ciel bleu sa structure fragile et élégante qui lui donne un aspect noble *et artistique et qui attire les regards lorsqu'on aperçoit de loin Fas-el-Jedid.
Derrière le palais du Sultan, au Sud -Ouest, commence une série de magnifiques jardins remplis de peupliers, de C3'près, d'oliviers, d'arbres fruitiers très variés, de parterres de fleurs qu'arrosent des ruisseaux d'eau rapide et transparente. Ces eaux sont amenées par un aqueduc et par deux machines élévatoires hydrauliques, Er-Reh'at^ qui fournissent aux jardins et aux bâtiments le liquide bienfaisant. Les jardins déjà anciens de Lalla-Mina et d'Agdal (mot à mot « la prairie ») sont intra-muros ; de là, un portail privé conduit hors des remparts à de nouveaux jardins abondamment irrigués, qui s'étendent sur plus de deux kilomètres de long, entourés de murailles également et que Ton peut visiter sans
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difficulté. Tout près de là, par une autre porte privée, sort du palais du Sultan une petite voie Decauville qui se dirige au Sud, en longeant les nouveaux jardins et l'aqueduc, jusqu'à Dar- Debiber, villa de campagne de Sidna^ située à quatre kilomètres. Cette modeste voie de chemin de fer, installée au grand dépit des gens de Fez, n'a jamais fonctionné, car la locomotive est arrivée emballée sans ses roues et on n'a jamais pu savoir ce qu'elles étaient devenues.
A l'est des jardins de Lalla-Mina, dans une .sorte de faubourg annexe, entouré de hautes murailles et fermé par des portes massives, s'étend incliné vers Bou-Jeloud le Mellah ou quartier juif. A Fez, la vieille consigne est sévère et il est interdit aux Juifs d'habiter autre part que dans le Mellah. 11 ne faut pas s'étonner de* trouver ce quartier à Fas-el-Jedid. De cette façon, il est sous la protection immédiate du Makhzen et à l'abri des malversations des gens de Fas-el-Bali, réputés pour leur intolérance et leur esprit frondeur. De tout temps, les sultans et les gouvernements marocains ont protégé les Juifs qui étaient sous leur dépendance. C'était de bonne politique de leur part, car les Juifs leur rendaient d'utiles services commerciaux et leur servaient d'intermédiaires avec le littoral. A Fez, les Juifs appartiennent à cette catégorie spéciale d'Israélites qui vivent dans les villes de l'intérieur et diffèrent beaucoup, tant des Juifs espagnols de la côte que des fractions juives fanatiques et répugnantes, perdues au milieu des tribus berbères des montagnes. Ils sont âpres au travail et
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au gain, doux, soumis et résignés. C.cpcndant, dé moins en moins, ils sont assujettis à ces vieilles marques de servilité qui consistaient à se déchausser devant une mosquée, à raser les murs humblement, à se courber devant un dignitaire marocain, à se taire devant un musulman. Tous les hommes sont revêtus de la houppelande et de la chéchia noires. Les vieillards portent encore l'ancienne coiffure qui consistait en un mouchoir à carreaux bleus, noué sous le menton à la façon des femmes espagnoles de la basse classe : coiffure évidemment très disgracieuse. Il y a parmi les hommes de très beaux types. En général, ils ont un physique aimable et des traits assez réguliers. On ne voit pas de ces physionomies disgracieuses et maussades, de ces crânes allongés ou boursouflés,de ces /iïc/V^ désagréables et affligeants, comme il y en a sur d'autres points de l'Afrique du Nord. Les jeunes gens de la nouvelle génération, qui fréquentent l'école organisée par les soins de l'Alliance israélite, parlent tous français, sont habillés proprement, ont les mains et la figure lavées, en un mot, un aspect avenant et sympathique. Ce qui laisse supposer que l'école leur enseigne non seulement le français, mais encore les règles de l'hygiène. Le Mellah est néanmoins aussi sale et aussi mal entretenu que le reste de Fez. Les rues sont encombrées de fumiers et de décombres où grouillent les mouches et la vermine. Il y a des ruelles marchandes intéressantes, remplies de petites boutiques d'épiciers et de droguistes, où on arrive à trouver quelques produits à l'usage
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des Européens, alors qu'il est inutile de les chercher aux souks arabes. Fez-Mellah a un bureau de postes annexe. Dans les autres ruelles, s'alignent des quantités de petits ateliers tous pareils, où travaillent sans répit des ferblantiers, des bijoutiers, des serruriers, des menuisiers.
On pénètre facilement dans un intérieur juif. Il y a des habitations très luxueuses, dont les parois sont revêtues de faïences multicolores au vernis éclatant. La maison juive consiste en un étroitj[?a//o autour duquel se trouvent les galeries et les chambres où se tiennent les gens du logis. Les femmes ne se cachent pas comme chez les Musulmans. Toutes ont un type régulier ; elles vivent ensemble quatre ou cinq à la fois, assistées de servantes nombreuses quand elles sont aisées, car les Juifs de Fez sont polygames. Le costume des femmes se compose d'une jupe de couleur serrée à la taille, d'un corsage court par-dessus une chemisette en mousseline et, sur la tête, une coiffure « à la russe », sorte de diadème en soie noire ou grenat qui est très gracieux. Toutes ces femmes sont jolies, gaies et causent assez agréablement. Les petites filles qui ont aussi leur école parlent à peu près couramment le français.
. . . Les trois autres quartiers de Fas-el-Jedid sont : Zebbala (les ramasseurs de fumier) qui répond bien à son nom ; Djamâ-el- Kebir (la grande mosquée) et la Kasba. C'est une grande citadelle-caserne dont les murs élevés surplombent la vallée de Bou-Jeloud. Des canons alignés pointent par-dessus les jardins dans la direction de Fas-el-Bali, menace muette et permanente
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contre les tentatives de révolte. Tel est ce Fas- -el-Jedid où le Makhzen jouit d*un paisible repos, à proximité d'existences aisées de marchands repus et de vies misérables d'humbles et de malheureux, au milieu de basses intrigues, de ■compromissions, de chuchotteries et de mystères. Là fermente en silence la question marocaine j^ue de Fe\^ puisqu'il y a une question marocaine vue de Tanger et l'autre vue d'Alger. C'est à notre politique qu'il appartiendra de tirer un intelligent parti des éléments étranges qui constituent ce gouvernement d'un autre âge.