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CHAPITRE XII

Fe/, i5 septembre 1904.

On peut faire, autour de Fez, un certain nombre de promenades intéressantes, à condition de rentrer en ville avant le coucher du soleil. Passé cette heure, en effet, les citadins musulmans et à plus forte raison les chrétiens courent le risque de faire une mauvaise rencontre et de recevoir d'un chenapan une balle ou un coup de -poignard désagréables. Il y a constamment des Berbères des environs qui sont en quête d'une malhonnête aventure, et le défaut absolu de police ne peut que les encourager à vivre de vols et de crimes. Le jour, ils sont tenus à une certaine réserve par l'affîuence des caravanes, des marchands et des campagnards qui parcourent les chemins dans la banlieue de Fez- On voit alors ces bandits se promener de long.

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en large le long des pistes, portant paisiblement leur msil sur Tépaule, regardant les passants -de leurs yeux cruels qui animent leurs physionomiesde brutes impassibles, et attendant Theure propice où les routes se clairsèment de plus en

Çlus à mesure que le soleil décline vers Thorizon. [ne rafle exécutée par quelques bons gendarmes aurait vite fait d*épurer le pays des pillards qui paralysent son développement commercial et entravent la liberté de son parcours.

En sortant de Fas-el-Jedid par Bab-Segma, on se dirige, à l'Ouest, vers les pentes d'une colline boisée d'oliviers et de nguiers, qui domine le nouveau Fez d'une centaine de mètres et d'où on a une vue d'ensemble très nette de la ville officielle. Pour y arriver, on laisse à gauche le marabout de Sidi-Amara et la Mecella ou oratoire du Sultan, sorte de cour allongée, entourée de murs très blancs où les fidèles viennent faire des prières publiques les jours de grandes fêtes religieuses.

Avant de gravir les premières rampes de la •colline, on longe un petit champ inculte et nu, entouré de quelques aloès rabougris et qui passerait tout à fait inaperçu si on n était averti vpar celui qui vous conduit ; c'est le cimetière •européen, concession accordée il y a quelques mois par le Makhzen.

Quand nous y sommes passés, la première fois, un léger renflement du sol mdiquait qu'il y avait là une tombe, une seule, celle d'un Anglais assassiné par des Marocains, premier Jhabitant de ce champ des morts isolé dans la

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banlieue de Ténorme cité musulmane. Depuis quelques jours, un petit coin de terre remue auprès de ce tombeau indique qu'ils sont maintenant deux disparus qui reposent sur cette parcelle d'Europe perdue dans l'immensité de l'empire marocain. Un autre Anglais, instructeur des troupes, frère du docteur Verdon si sympathique et si honorablement connu à Fez, vient, en effet, de succomber brusquement, dans des circonstances fort tristes, à la suite d'une chute grave.

La Mort, dont la besogne implacable et incessante laisse indiffèrent dans nos grands centres ceux qui ne sont pas atteints dans leurs affections intimes, a été ici une occasion de plus, pour les quelques Européens disséminés dans Fez, d'affirmer leur solidarité humanitaire d'Aryens, cette solidarité qui les réunit en face du monde islanique où ils se sentent si petits et si humbles. Un enterrement est chose banale en nos paj^s. Ici, les tristes obsèques du jeune officier atteint en pleine vie furent particulièrement poignantes. Dans les étroites rues de Fez, au milieu de la foule bigarrée et tumultueuse, il ne pouvait être question d'un convoi funèbre accompagné par un groupe d'Européens qui aurait attiré la curiosité inaiscrète et choquante des flâneurs et des vagabonds marocains. On se donna rendez-vous sur le terre-plein du petit champ aride battu par les vents, desséché par ie soleil ardent en été, inondé par les pluies en hiver. Le cercueil fut amené par une voie détournée et, là, une quinzaine d'hommes la

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tête découverte, assistèrent en silence et la gorge serrée, à la mise en terre du compagnon de la veille. Ce fut la seule cérémonie, le seul adieu au mort. Pendant un instant pénible, sur ce petit coin d'Europe qui les réunissait pour accomplir un douloureux devoir, ces quelques étrangers se sentirent encore plus isolés, plus loin de leur pays d'origine où, avec le drapeau national, flottent la Civilisation et la Liberté. .* ... Non loin de là, campe une méh'alla du Sultan. C'est un camp de soldats dont les grandes tentes blanches sont alignées en forme de cercle autour d'une tente beaucoup plus vaste, tachetée de dessins en drap noir, celle du caïd en chef. Comme à Tanger et comme dans toutes les villes de garnison, il règne la plus grande liberté dans ces campements où les soldats, négligeant leur uniforme, revêtent la djellaba des civils ; où la désertion, ainsi que la vente d'effets et d'armes, reste impunie ; où la discipline la plus élémentaire est a peu près inconnue, sauf lorsqu'il s'agit d'aller rendre les honneurs au Sultan sur le parcours de son palais à la mosquée. La paie insuffisante et irrégulière oblige les hommes à exercer divers métiers en ville pour gagner leur vie L'instruction militaire est faite par deux officiers français et un major anglais ; mais leur rôle se borne à celui d'instructeurs, ils n'ont aucune autorité sur les soldats, et ils ne vont à la manœuvre que lorsque le Makhzen veut bien qu'il y ait exercice. Le jour où nos offi.ciers, plus nombreux et secondés par des subalternes^

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<iuront entre les mains quelques parcelles de discipline et auront de plus un droit de contrôle sur l'administration de Tarmée, ce jour là seul la réorganisation des troupes du Sultan aura -quelques chances d'aboutir. On peut, en contournant les remparts de Fas-el-Jedid, franchir Toued Fas sur le pont appelé Kantra Kebira^ se diriger vers le sud en longeant le mur des nouveaux jardins et atteindre Dar- Debiber. villa de plaisance du Sultan, entassement de bâtisses, caché derrière des peupliers ^t des arbres fruitiers de toute nature.

De là, en traversant Toued Aamh\ on atteint la piste qui conduit, par le Blad Sja,-vers Sefrou, petite ville berbère indépendante, soumise aux Béni Metir qui, jusqu'à Meknès, sont en état •de révolte contre le Makhzen. Aussi un Européen doit-il se garder d'aller au-delà du territoire des Oulad el Houari, c'est-à-dire à plus de quinze kilomètres de Fez, à moins de se dissimuler sous des vêtements indigènes : ce qui ne lui assure d'ailleurs qu'une sécurité relative. Les Berbères, €n effet, ne se font pas scrupule d'attaquer les Marocains des villes. Aussi, les gros bourgeois de Fez, qui circulent paresseusement assis sur les selles rembourrées de leurs mules, ont-ils très peur des coupeurs de routes, et, sauf lorsqu'ils sont obligés d'accomplir un lointain voyage, on ne les voit jamais faire hors de la ville des promenades un peu longues. A cet égard, ils sont beaucoup plus prudents que les nçara v(chrétiens).

En suivant les crêtes des collines qui dominent

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la ville immédiatement au Sud, après avoir franchi Toued Adhem (la rivière noire) on a sur Fas-el-Jedid, sur Bou-Jeloud et sur Fas-el-Bali de superbes vues d'ensemble : c'est de ces points que M. de Ségonzac a pu prendre les vues panoramiques qui se trouvent dans son ouvrage. Là campe aussi une mehalla plus importante que la première qui garde les canons de campagne avec lesquels les artilleurs marocains, manœuvrent. On arrive de la sorte au Bastion Sud qui surveille Fas-el-Bali avec ses murailles épaisses et ses épaulements massifs. Au bas des pentes, on rentre en ville par Bab-el-Fetouh. Plus au Sud on peut pousser jusqu'aux collines des Cherarda et jusqu'à la vallée des Oulad-el- Hadj au fond de laquelle le Sebou se déploie en trois superbes méandres. Le fleuve est déjà très large en cet endroit où il pourrait être navigable pendant l'hiver. Un vieux pont de pierre, le seul qui franchisse son cours, permet de traverser le fleuve non loin de là : t'est la route qui va à Taza, vers Taza la maudite où la présence du Prétendant, si diminué soit son prestige, suffit pour inquiéter le Makhzen qui a encore sur le cœur les jours de panique où Fez. faillit tomber entre les mains des partisans de Bou-Amara. Non loin, au delà du Sebou, com-^ mencent encore des régions dangereuses à parcourir sur lesquelles le Makhzen n'a presque plus d'autorité, tant il est vrai que cette autorité se borne aux pistes battues par les caravanes dans le Blad-el-Makhzen, aux capitales et aux illes du littoral Ouest. De sorte que pour se

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rendre de Fez à Merrakech, la Cour, au lieu de suivre la voie directe qui consisterait à franchir les pays indépendants de Zemmour et de Tadla a, de tout temps, gagné Rabat, port de TAtlantique, suivi la côte jusqu'à Mazagan sur un parcours de 1 5o kilomètres, pour revenir ensuite sur Merrakech à travers des tribus soumises.

Cette autorité précaire et élastique du Sultan sur des lambeaux de territoire disjoints rappelle beaucoup la situation des princes féodaux d'Europe qui, au x^ siècle, pour visiter leurs possessions, souvent séparées les unes des autres par de longues distances, étaient obligé de traverser des provinces ennemies avec lesquelles il fallait livrer combat. Au moins avaient-ils avec eux une armée à peu près organisée, une forte garde d'hommes dévoués et intrépides qui, sans lâcher pied, défendaient jusqu'à la mort les droits et la personne de leur maître. On n'en pourrait certesdire autant du Makhzen.

Au sud de Fas-el-Jedid, outre les remparts et et les mamelons environnants, s'étendent desterrains vagues, où pourrissent sur des fumiers sans nom des animaux domestiques abandonnés là sans souci des émanations pestilentielles qui se dégagent de ce charnier. Tout près se trouvent de nombreuses briqueteries où les Marocains confectionnent des briques grossières en argile grise qui sèchent au soleil. Plus à l'Est, des branches éparpillées de l'oued Zitoun se précipitent pour irriguer des jardins très bien entretenus où les jardiniers font plusieurs récoltes, par an, tant le terrain est fertile et bien arrosé.

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ï^n ce moment, c'est le chanvre aux hautes tiges jaunissantes qui occupe tous les carrés de culture. Au bas de Bou-Jeloud, un immense réservoir d'où les eaux débordent en cascades pour se répandre dans les campagnes sert de lavoir public. Là, des Marocains bronzés et à demi nus, des nègres aux dents blanches piétinent énergiquement des paquets de linge entassés sur les larges bords cimentés du bassm.

Des collines qui dominent Fez à la fois au Nord et au Sud, on peut admirer la ville sous tous ses aspects, à toutes les heures du jour, au moment où le globe étincelant du soleil s'élève derrière les montagnes de Taza pour illuminer brusquement la ville endormie et terne au fond de sa cuvette sombre, comme à l'instant où les .rougeurs flamboyantes du soleil couchant,embrasant le ciel du côté de Meknès, colorent la plaine du Sais, les remparts et la cité elle-même d'une teinte orangée qui s'oppose aux nuances violacées des montagnes voisines. Mais on peut, montant plus haut encore, accroître le champ de ce panorama merveilleux. Par des sentiers de chèvres, sinueux et pénibles, on peut gravir la muraille .abrupte du Djebel-Zalak et atteindre à 875 mètres sa crête allongée et coupante comme un couteau. Au fond de la vallée, tapie comme une bête fauve dans un buisson, s'étend au milieu de sa verdure serrée Fez la Sainte où pointe une tache blanche, MoiileyEdris^ le tombeau du saint mystérieux qui protège le Maroc et assure son inviolabilité contre les chiens de chrétiens. Plus loin, à gauche et à droite apparaissent les rubans azurés

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de Toued Fas et du Sebou. Au Nord, c'est encore le Sebou qui profilé et qui reflète le ciel bleu là-bas dans la plaine, longeant le pied du Djebel-Seddina. Et si on veut avoir devant les yeux des horizons nouveaux, si on veut connaître un peu de cette région tourmentée par la nature où des hommes sauvages et irrités supportent avec peine la domination d'un gouvernement trop vieux, il faut escalader les flancs escarpés du Djebel-Trat, du Djebel-Kebkab, de TAkbatel-Mesajen (la Montée des Prisonniers) qui, à rOuest, séparent la plaine du Sais qui se termine à Fez de la plaine des Ouled-Djemâa. C'est d'ailleurs en été qu'il faut profiter de ses heures de loisir pour faire toutes ces promenades et bien d'autres encore, car dès que la saison des

Çluies a commencé, presque tous les environs de ez sont impraticables par suite du défaut absolu de quelque chose qui ressemble aux Ponts et "Chaussées des pays civilisés.

L'existence à Fez n'est pas gaie. Les Marocains eux-mêmes, surtout ceux qui ont visité les grandes villes d'Europe, avouent que « ça manque de distraction » . On n'y voit point, <:omme à Halfaouin de Tunis, de places pavées 'et entretenues proprement avec de beaux cafés maures où les riches indigènes viennent s'installer pour deviser, drapés dans leurs gandouras de couleur, des événements du jour. Les places, ou plutôt les terrains vagues de Fez, sont sales €t pleines de fumier, comme les rues. Les cafés maures sont des réduits obscurs où les négo*ciants ne se commettent pas et où ne vont que

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les pauvres hères et les soldats. Les gens aisés^ pour se distraire, donnent des fêtes, des repas plantureux, des soirées où des danseuses salariées, des violonistes marocains, des phonographes qui jouent des mélodies arabes et des polkas russes essaient de charmer les yeux et les oreilles des invités. Enfin, quand il" est seul, le riche bourgeois marocain a la ressource, pour oublier la monotonie de l'existence, de se griser jusqu'à tomber ivre-mort avec du Champagne, du cognac et autres crus de notre noble France. Les Européens qui habitent Fez ont un certain mérite. Pour eux non plus la vie n'est pas gaie,, surtout pour ceux qui ne savent pas l'arabe ou qui ne s'intéressent pas aux choses musulmanes. A leur éloge, il faut reconnaître qu'ils ne se regardent pas en chiens de faïence, comme il arrive généralement en pareille circonstance, et qu'ils entretiennent entre eux des rapports très cordiaux. Le caïd Mac Léan et ses filles, la femme du consul allemand reçoivent assez, souvent leurs amis et s'efforcent par leur amabilité d'adoucir le triste effet produit par l'exil au loin du monde civilisé. 11 y a cinq Français en ce moment-ci, parmi lesquels quatre fonctionnaires. Le consul, M. Gaillard, mérite tous les éloges et toutes les sympathies, non seulement pour la réception si cordiale et si empressée qu'il fait à ses hôtes, mais encore pour l'œuvre française qu'il accomplit dans l'ombre et sans bruit, après avoir réussi à briser les méfiances des membres du Makhzen, à devenir leur intime, presque leur conseiller. Quant aux trois

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membres de la mission militaire que dirige le commandant Pariau, ils accueillent aussi leurs compatriotes avec une urbanité et des façons aimables dont on-ne peut leur savoir qu'infiniment gré.

Certes, la tache est lourde pour ceux qui représentent la France dans cette cité immense, sourdement hostile à toutes tentatives de progrès, et ils n'auront que plus de mérite à vaincre les résistances dont ils se sentent entourés de toutes parts. On quitte Fez avec une impression de soulagement. C'est une ville qui pèse sur les Européens de tout son passé de fanatisme et d'intolérance, de toute cette routine engourdie qui l'enveloppe depuis des siècles. C'est bien pour le chrétien la Medina-el-Kent^ la Ville du Désespoir, dont parlent les Musulmans. Jusqu'ici, elle n'a pu être que cela en effet. Mais, désormais et à mesure que le Maroc sera pénétré davantage, elle est destinée à recevoir de l'activité européenne et surtout de l'activité française un coup de fouet qui la réveillera. Il est nécessaire que beaucoup de Français aillent à Fez, non point seulement en touristes ou en archéologues, mais pour se rendre compte combien la situation géographique de cette capitale permettra à une action régénératrice de faire oublier son passé inutile et de lui assurer un avenir brillant.

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