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CHAPITRE XIV

En sortant au Sud par la porte du Grand- Sokko et en prenant à droite dans la direction •des coteaux verts qui épaulent leur tertre riant à la colline de Tanger, on franchit un premier dos ■d'âne au bas duquel s'écoule vers la mer l'oued El-Ihoud en arabe, VArroyo de los Judios en ■espagnol, le Ruisseau des Juifs en français. Après -avoir gravi une avenue en pente raide et pavée ■de cailloux glissants on atteint, au milieu des "villes enfouies dans une abondante végétation, des chemins charmants et rustiques, sinueux sous leurs berceaux de branchages. De temps en temps une trouée lumineuse laisse apercevoir un ■coin de mer bleue et rien ne rappelle ces sentiers pittoresques enveloppés d'un riaeau de fcuîHag.sombre comme ces « chemins romains » qui

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serpentent le long des coteaux touffus de Mustapha à Alger.

Une route tourne à gauche, à peu près entièrement pavée, et qui un jour sera facilement carrossable : c'est la route du cap Spartel qui. ondule sur la croupe des mamelons noirs au milieu des broussailles calcinées par les incendies, de défrichement. A droite, une très mauvaise piste, mais beaucoup plus pittoresque, suit les découpures du littoral qui domine le détroit en falaises gréseuses et escarpées. Des quartiers de roc barrent ce chemin qui, parfois, escalade les. déclivités grises du plateau surplombant les vagues d'écume. En bas, presque au niveau de la mer,une petite plate-forme terreuse se découpe en. carrés réguliers de )ardins potagers arrosés par une source fraîche jaillie de la paroi verticale. La mer déferle en lames courtes qui se brisent sur des fragments écroulés de la montagne,, éparpillés en autant d'îlots bruns que la tempête a déchiquetés. A environ six kilomètres dé Tanger, le chemin en corniche côtoie à gauche un mamelon en pain de sucre recouvert de bosquets épais et dont le sommet supporte un élégant bordj de style mauresque donf^la forme rappelle les vieux donjons byzantins de la vallée du Danube et les châteaux - forts arabes qui s'élèvent encore en Syrie. C'est la villa Perdicaris, certainement la mieux située des environs de Tanger, où le riche propriétaire qui l'habitait fut capturé par le brigand Er-Raïsouli dans les conditions que l'on sait. Actuellement, les volets de cette demeure, désormais historique, sont

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Kermétiquement clos, le siic est empreint d'un calme à la fois majestueux et triste. On prétend que M. Perdicaris a fait don de sa superbe habitation de campagne aux chcrifs d'Ouezzan qui Tont protégé de leur mieux... mais on prétend tellement de choses au Maroc. . .

Un peu plus loin, le chemin qui s'est élevé le long du rebord du promontoire en dominant le détroit, descend par une rampe rapide vers un vallon qui débouche sur la mer glauque, parsemé de jardins frais et coquets où pointent des petites maisons blanches habitées par quelques lîspagnols et par de nombreux Arabes de la banlieue. C'est Agla, faubourg rural qui termine la zone des maisons de campagne. Sur ce point de la côte, le long des fondrières de la route dépavée, à travers les vergers touffus, du milieu des rocailles entremêlées de buissons, on trouve desamoncellements de pierres, des ruines de constructions très anciennes, des vestiges de bâtisses aux larges assises qui repèrent confusément les traces d'une ville de l'antiquité romaine.

Par un sentier sinueux, on reprend l'arête angulaire de la côte capricieuse et découpée qui aboutit à un monticule presque vertical tacheté de broussailles et de bouquets d'arbustes, dont la bas2 massive s'avance comme un coin dans la mer plissée par le vent d'Ouest. C'est le Djebel- Achgar. A mi-côte, sur un tertre qui domine à la fois le détroit de Gibraltar jusqu'à la Méditerranée et l'immensité de l'Océan verdàtre^ s'élève un phare carré et blanc de neige au milieu d'un blockhaus moghrebin, le phare du

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cap Spartel, la Farola disent les Espagnols et les Marocains. Le cap, qui termine le Djebel- Achgar, constitue la pointe extrême Nord-Ouest du continent africain. 11 délimite nettement la courbure brusque de la côte d'Afrique qui, jusque là, allait d'Est en Ouest, 'face à l'Europe et qui, subitement, se détourne vers le Sud, battue par les vagues énormes de TAtlantique. Le phare est de premier ordre. 11 a été construit en 1864 par le Makhzen de concert avec les légations européennes de Tanger. 11 est gardé et fort bien entretenu par un Autrichien qui sait très aimablement faire les honneurs de son domaine. De la tour élevée, chaq^ue nuit, un feu blanc fixe éclaire à vingt-cinq milles à la ronde les eaux noires de l'Océan et du Détroit, tandis qu'en face brillent dans Tombre les phares de Gibraltar, de Tarifa et de Trafalgar. Le matin, lorsque la rosée a lavé le ciel et l'horizon, lorsque les rayons du soleil levant ont fait tomber les brumes grises, le panorama est merveilleux sur ce promontoire rocheux d'où nous apercevons d'un seul coupd'œil toutes ces expressions géographiques qui ont frappé notre enfance au milieu de nos premières études distraites : la Méditerranée, berceau de l'humanité occidentale ; les colonnes d'Hercule, caprice de la Nature déifié ; l'Afrique aux rives âpres et redoutées des voyageurs ; le Détroit, tant de fois, traversé par les conquérants du Nord au Sud et du Sud au Nord ; l'Europe, emblème de la civilisation ; Gibraltar, Trafalgar, mots historiques sonores ; l'Atlantique insondable dont

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les lames mousseuses s*ccrasent au-dessous de nous sur la grève jaune et aride...

. . . Une sente de chèvres dégringole une pente de cailloutis et se dirige vers le rivage de rOcéan, larges bandes de sable entrecoupées de petites falaises qui terminent des collines incultes. Par les temps les plus calmes, les Hots, au lieu de venir mourir mollement et sans bruit sur Tarène humide, comme le fait si gracieusement la Méditerranée, se brisent en un perpétuel ressac à cause du manque de fond et sont toujours hérissés d'un léger bouillonnement écumeux en déferlant sur la poussière fauve de ces bords désolés. La marée se fait sentir de plus en plus dans ces parages et laisse en se retirant plus de deux cents mètres de plage striés de varechs mouillés et de débris de toute sorte. On ne peut s'empccher d'évoquer, en parcourant ce littoral attristant baigné par des eaux désertes au reflet grisâtre, les premières pages de Robinson Crusoë où le héros relate ses aventure sur la « Côte des Maures » ; sa description des ban'des mornes qui limitent le brisant écumeux des lames routant sur les hauts-fonds de sable rappelle tout à fait l'aspect des rives occidentales du Maroc.

... A environ trois kilomètres du cap Spartel, une petite masse rocheuse interrompt sur une courte distance la bordure sablonneuse de la plage : c'est la voûte de larges souterrains taillés dans le grès et que les Européens appellent les Grottes d'Heixule. Ces excavations, très vastes et très curieuses, s'ouvrent par des baies déchi-

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quetées sur rimmensiié de TOcéan. Leur origine première est due sans doute au travail lent et opiniâtre des vagues qui ont découpé dans le roc les premiers couloirs évasés. La main de rhomme a fait le reste Depuis des générations nombreuses, depuis des siècles, les indigènes du petit village voisin de Mediouna suspendu aux flancs du Djebel-Achgar viennent creuser dans ces cavernes des milliers de petits moulins à bras qui s'exportent partout, jusqu'en Algérie et jusque dans TExtrême-Sud marocain. Sur toutes les parois des grottes se dessinent des empreintes concaves qui marquent la place des cylindres de pierre détachés de la roche pour être convertis en larges disques régulièrement taillés qui s'élèvent rangés les uns sur les autres en attendant qu'on les emporte : ce qui leur donne l'aspect, dans leur demi-obscurité, de fromages de Gruyère empilés avec soin. Les ouvriers marocains qui ont la concession de cette carrière souterraine ne se servent que de deux instruments, un marteau et un ciseau à froid, pour modeler les petites paires de meules à la surface craquelée...

. . . Puis la grève roussàtre continue le long de la haute mer qui écume en se brisant sur le bord et côtoie, toujours vers le Sud, l'Atlantique infini. Une rivière à l'embouchure très large et très profonde arrête subitement notre marche : c'est l'oued Tahaddart. En temps ordinaire, c'est-à-dire il y a quelque dix-huit mois, alors que la sécurité régnait au Maroc accompagnée de uelques vestiges d'organisation, une barque

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.passait les vojageurs et leurs ballots d'un bord ♦il l'autre tandis que les bêtes de somme suivaient tant bien que mal à la nage. Mais, en même temps que paraissaient les traités' européens et leur entente sur la pénétration pacifique avec t:outes ses nobles conséquences, s'est dessinée la tyrannie d'Er-Raïsouli et de sa bande, des Béni- Arous et des Andjera, autant de gens qui se réservent le droit d'interdire l'accès de YAkhat- ^I-Hamra^psissage naturel de la route de Tanger à Arzila, Larathe et El- Kçar. Pour éviter le "brigandage et ses inconvénients indiscutables, il était donc logique que l'on fit un détour par l'oued Tahaddart, le long du littoral Atlantique où le manque d'habitants assure une tranquillité parfaite. Mais cela ne fit point l'affaire d'Er- Raïsouli qui enjoignit au batelier,un sien cousin, -de cesser son métier de passeur. Alors les caravanes furent dans l'alternative ou bien d'aller se fourrer dans là gueule du loup ou bien de se jeter à l'eau. C'est ce second et sage parti que nous primes, et nos braves bêtes nagèrent vigoureusement vers la berge opposée, non sans nous faire prendre un bain copieux. . .

... Il faut .encore passer l'oued El-Akouas puis, après une chevauchée rapide h l'extrémité «d'une plaine" large et féconde, on ne tarde pas à -atteindre Arzila, la ville en ruines, la bourgade abandonnée et frappée à la fois par l'injustice de la Providence et le doigt vengeur d'un Makhzen invalide. Pour je ne sais quel méfait oublié, Arzila, comme Agadir, est un port fermé, c'està-dire privé de cet embryon d'administration

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qui règne en maître dans tous les ports ouvert» du Maroc. Pas de douanes, pas d'acconiers, pas de Rais - el - Marsa^ et, déduction naturelle,, défense absolue de faire du commerce par mer.. Les navires européens passent au large sans relâcher comme s'ils fuyaient un lieu maudit ; seules, deux ou trois barques à voiles se hasardent,, en fraude, à entretenir quelques relations maritimes avec Tanger. Et maintenant que les communications sont à peu près coupées par terre, soit à cause de la difficulté de traverser Toued Tahaddart, soit à cause de l'insécurité funeste de la Montagne Rouge, on voit d'ici à quelles extrémités en est réduite la population besogneuse de la petite ville délabrée.

Arzila est une bourgade croulante qui respire la moisissure et la destruction ; il y végète environ deux mille habitants où les Juifs paraissent être plus nombreux que les Maures. Les guerres continuelles qui ont ravagé ce pays depuis des siècles ont sapé les fondations de toutes les constructions. Remparts, anciennes maisons, vieux édifices publics, presque tout est abandonné aux injures du temps après avoir été ébréché par les boulets de fer. De ci de là, quelques bâtisses jaunes récrépies servent de logis aux habitants de ce triste heu. Les restes de fortifications ont encore quelque apparence du côté de la mer où ils sont flanqués de batteries lézardées, hérissés de canons rongés par la rouille. Ailleurs, les murs d'enceinte crénelés s'étendent en brèches profondes et terreuses. Un calme pesant de cloître règne à l'intérieur de la ville. Les ruelles

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sales et encombrées d'immondices sont désertes- Les quelques jeunes gens qu'on croise au milieu du Jour sont taciturnes et maussades : Juifs revêtus de noir et rasant les murs, Maures au-, teint blafard qui se rendent sans mot dire à la prière, leur petit tapis rouge à prière plié en quatre sous le bras. Tout respire la mélancolie sombre, la misère muette, le silence du cimetière abandonné.

Arzila, suivant les historiens, fut un comptoir phénicien qui portait le nom de Zilis et que par similitude les Romains appelèrent Julia, Possédée précairement par les Goths d'Espagne, elle fut prise par les Arabes au viii*^ siècle et fit partie du Khalifat de Cordoue. Alors commencèrent, au milieu de l'anarchie et des guerres, sesnombreuses vicissitudes. Maintes fois elle fut saccagée, démolie, reconstruite, rasée à nouveau' pour être encore réédifiée. En 1471, elle tombiv entre les mains des Portugais qui la défendirent deux siècles durant contre les attaques répétées des tribus marocaines. Reprise par les sultans, Arzila, à demi ruinée, vit son port obstrué, fermé à la navigation, pour empêcher les Européens d'y accéder sans doute. Dès lors elle végéta,, misérable, au milieu des monceaux de décombresoù vivaient péniblement un millier d'habitants^ Aujourd'hui, elle n'est plus que le tombeair écroulé d'une cité disparue et, seule, la proximité de champs fertiles lui donne encore un souffle de vie. Toujours menacée par les Beni-Arousde la banlieue, elle vit en mauvais rapports avec ces campagnards. Ceux-ci ont manifesté, il n'y

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a pas très longtemps, leur mécontentement en assassinant le pacha d'Arzila, ce qui a vivement ému le Makhzen, incapable de manifester autre chose que. cette légitime émotion.

Le caïd ou pacha d'Arzila, enfermé dans la petite bourgade fossile^ commande en principe à presque tout le Fah'ç. On appelle Fah'ç toute la partie occidentale delà péninsule qui s'allonge au nord d'Arzila à Tanger. Là vivent dissiminées des tribus d'origines très diverses^ Berbères du Rif pour la plupart, que Moulay-Ismaël^ au xvîi^ siècle, avait fait venir pour la défense du territoire contre une invasion européenne possible et qu'il avait installées en distribuant aux familles des concessions de terrain à usufruit perpétuel. Ces tribus, vivant côte à côte, se sont uniformisées dans leur costume et dans leurs mœurs. Elles ont à peu près complètement perdu leur dialecte berbère et ne causent plus^ qu'arabe avec des intonations et des expressions curieuses à entendre.

Plus au Sud, d'Arzila à Larache, les tribus du Sahel sont de même origine et dans la même situation. Le Sahel est une ondulation de -collines broussailleuses où les Indigènes ont défriché des champs de cultures et qui côtoient l'Océan jusqu'à Larache. Elles se terminent sur le littoral par des falaises brunes entrecoupées ■de plages rousses. A marée basse, le pied des falaises est découvert et le sable mou qui s'étend le long des parois rocheuses semble être la suite ininterrompue des larges grèves sur lesquelles on a chevauché depuis le cap Spartel. Il faut se

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garder de s'engager sur cette piste naturelle que le soleil du jour dessèche rapidement et qui serpente entre la mer et la paroi verticale de la côte escarpée. On peut être en effet surpris par le reflux et se trouver précisément à un endroit où, sur une très grande longueur, les falaises sont inaccessibles et dépourvues du plus petit sentier de chèvres. Jugez alors de Tangoisse des voyageurs qui activent à coups de fouets leurs montures dont la marche est déjà entravée par les premières lames de la marée montante. Le niveau de Teau s'élève rapidement, il atteint bientôt les genoux, puis le poitrail des mules, et les cavaliers très mquiets, cherchant un passage pour fuir le danger, scrutent en vain la ligne sombre des parois abruptes qui plongent dans Técume des vagues rapides et envahissantes. Ce sont là des moments cruels que des excursionnistes ont passés, mal renseignés par leur guide, et qu'il faut éviter de rééditer, à moins qu'on ne soit amateur d'émotions vives... ... Le littoral s'aplanit et fait bientôt place à un terrain sablonneux : c'est la dune blonde et nue qui commence, entre le dernier méandre de l'oued Sokkous et l'Océan, pour aller se terminer en péninsule anguleuse entre l'embouchure du fleuve et l'Atlantique. A gauche, les eaux immobiles et huileuses du Sokkous où dorment quelques petits navires à vapeur et à voile baignent la berge très basse de la langue de sable déserte ; à droite, la mer en courroux étale des flots d'écume sur les bords de la petite presqu'île, tandis qu'en face de l'estuaire roule,

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menaçant et perpétuel, le remous en dos d'àne de la barre qui dessine sur le gris-bleu des eaux ondulées, une ligne blanche et bouillonnante parallèle au rivage.

En façade, et bornant cet assaut des éléments, allongée sur le front nord d'un plateau étendu, s'élève pittoresque et curieuse avec ses bâtisses jaunâtres la ville délabrée de Larache qui domine en amphithéâtre tout ce panorama. Sa Kasbah semble vouloir contenir dans ses murs très élevés toute la hauteur du plateau surplombant, et les maisons, au lieu de s'élever en gradins, paraissent de loin empilées les unes sur les autres comme autant d'immenses édifices bizarres dont la base tremperait dans les eaux du mouillage et dont le dernier étage chancelant atteindrait la plate -forme de l'escarpement rocailleux.

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