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CHAPITRE XV

Tt'louan, rcptcmbre iQOi.

Quand on quitte Tanger par la plage échan- <:rée qui s'arrondit en demi-cercle en face de la ville blanche dont les maisons se pressent sur 'les flancs de la colline allongée, la marche vers l'Est est d'abord entravée par une dune de sable «rouge et fin qui alourdit les pas du voyageur, comme s'il voulait lui faire regretter de partir •ainsi vers l'inconnu. Après cette étroite bande de désert qui est venue se perdre dans des parages ♦européens, on traverse l'oued El-Hak'k sur un pont de pierre, objet qui surprend les gens ^accoutumés à toujours traverser à gué les rivières marocaines. Ce pont est d'ailleurs très grossier, -comme les trois ou quatre autres constructions •de son espèce dont s'honore l'administration du Maroc. La maçonnerie, primitive et délabrée,

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est l'œuvre de maçons espagnols : ce qui ne les recommande pas à la postérité. Le tablier, soulevé par le milieu, forme un dos d'àne aux déclivités rapides qu'un pavage raboteux et entrecoupé de fondrières rend encore plus périlleux. Pour y accéder et pour en sortir, il faut franchir une marche élevée dont l'utilité ne m'a jamais été démontrée. C'est à croire vraiment que ces ponts ont été bâtis à dessein avec le maximum d'impedimenta pour dégoûter à jamais les Marocains des bienfaits de la civilisation européenne. Aussi évite-t-on en été ces casse-cous dangereux et n'en profite-t-on qu'en hiver, lorsque les eaux sont grosses.

Un peu plus loin, sur un mamelon au flanc dénudé que couronnent des haies de figuiers de Barbarie, s'élève un village de gourbis éparpillés <lont les habitants cultivent, plus bas, dans la plaine irriguée, des jardins maraîchers. C'est Tendja-Balia^ le vieux Tanger, dont le nom expressif laisse supposer que Tanger eut d'abord là ses premières assises. On ne trouve point de ruines qui le prouvent, mais la position naturelle des lieux peut à la rigueur être une source d'arguments. Une petite bourgade élevée sur le sommet de ce tertre isolé avait en effet la faculté de se défendre aisément à la fois contre les^ incursions des tribus de l'intérieur et contre les attaques des pirates de la mer, dont elle était distante d'un mille environ. De plus, ces paragesdelà baie sont plus profonds et surtout beaucoup mieux abrités contre la tempête que le mouillage 'u vrai Tanger exposé à tous les caprices du

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Détroit. Ce ne sont cependiint là que des conjectures. On n'a point, sur les causes d'un déplacement possible de la position de Tanger, de documents précis, et les légendes arabes l'expliquent mal ou même pas du tout.

Ces problèmes historiques importent d'ailleurs fort peu aux naturels de Tendja-Balia qui, comme tous les indigènes du Fah'ç, sont des Berbères arabisés et parlent Tarabe avec un accent et une intonation étranges. Ils aiment assez la facétie. Ils la poussaient mèmeil y a une dizaine d'années jusqu'à tirer des coups de fusil sur M. Harris, le correspondant du Times^ lorsqu'il revenait à sa métairie en longeant le bas de la colline. Leurs recommandations à la prudence seraient empreintes du meilleur esprit si elles se justifiaient par des preuves évidentes : « Si tu vas là-bas, me disaient-ils en me montrant du doigt un village situé non loin de là sur la pente des premiers versants de l'Andjera, et dont les gourbis pointaient à travers les cactus d'un vert poussiéreux, si tu vas là-bas, les gens te tueront, car ils détestent les chrétiens. » Et comme, assez sceptique, j'étais allé « là-bas » le lendemain, les autres qui ignoraient mon passage à Tendja- Balia me répétaient les mêmes choses en me désignant le vieux Tanger : « Méfie -toi de ses habitants, s'exclamaient-ils, ne les approche pas, ils te feraient un mauvais parti. » En France, on appellerait cela de la politique de clocher. . .

... De ces monticules qui précèdent des hauteurs plus escarpées et plus sauvages, on aperçoit une dernière fois le profil élégant de Tanger

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•qui se détache nettement sur le bleu limpide de l'espace tandis que le vert transparent de la baie reflète Timage vacillante de la ville aux ■ couleurs fraîches.

Par un sentier de muletiers on pénètre dans le massif de TAndjera, petite Kabylie qui occupe presque toute la presqu'île allongée du nord du Maroc. Les tribus Tberbères de cette région ne parlent plus qu'arabe, mais sont .restées rifaines de mœurs et d'attitude. De tout temps, elles ont montré à l'égard du Makhzen une indépendance résolue et elles ont toujours efiTrayé, par leurs allures capricieuses et guerrières, Tétouan, Ceuta et Tanger. Les Andjera sont très jaloux de la possession de leur sol. Campés sur des collines escarpées d'où ils ont constamment sous les yeux le spectacle inquiéitant des côtes d'Europe qui se découpent abruptes et menaçantes à vingt milles en mer, ils redoutent, de génération en génération, la venue des hommes du Nord. Et la crainte qu'ont ces sauvages d'être envahis par le progrès indique suffisamment combien la civilisation est une force fatale qui, tôt ou tard, aura :raison des peuples encore primitifs.

Les Andjera ont une haute idée de leur puissance et de leur prestige. Il leur a suffi d'avoir .pu résister durant de longs siècles à des exi- .gences qu'un Makhzen impotent appuyait de forces dérisoires pour qu'ils aient la conviction fprofonde qu'un pouvoir organisé ne pourra [jamais les entamer. On ne peut que sourire de «cette prétention, et, à la rigueur, laisser ces

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orgueilleux somnoler dans leurs illusions puériles. Ni la France ni tout autre nation européenne n'a intérêt à mettre la main sur les collines broussailleuses au sol ingrat où vivent misérablement les Andjera. C'est, d'ailleurs, la stérilité du sol et l'insuffisance de ses ressources -qui ont de tout temps motivé la quasi-indifférence du gouvernement marocain à l'égard de ce petit pays montueux. Mais, ce qui est plus ^rave, c'est l'intransigeance farouche des Andjera à l'égard de tous les étrangers, fussent-ils musulmans, qui veulent mettre le pied sur leur territoire. Qu'ils défendent, à la rigueur, l'accès de leurs gourbis dépenaillés et de leurs hameaux souffreteux, libre à eux ; mais qu'ils poussent la «défense jusqu'à interdire le passage sur les chemins de Tétouan et de Ceuta, c'est évidemment exagéré et c'est un ridicule de plus à Tactif du Makhzen impuissant et humilié. De telle sorte qu'à moins de combinaisons subtiles et coûteuses on ne peut s'aventurer sans péril sur les pistes qui mènent de Tanger à l'une ou l'autre •de ces villes.

Les pachas de Tanger et de Tétouan, avouant leurfaiblesse,refusent aux voyageurs le concours -de leurs gendarmes d'escorte, ces inoflfensifs cavaliers armés de mauvais fusils qui offrent leurs services intéressés quand il s'agit de cheminer :s.ur des routes paisibles, c'est-à-dire chaque fois ou'onn'a pas besoin d'eux. Les Àndjeraqui, au iond,- ne spnt pas de mauvais diables,, se contentent généralement d'arrêter les touristes 4ssez téméraires pour être venus s'^àventurer

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sans autorisation sur le territoire prohibé, leur confisquant leurs montures et leurs armes^ et Tes laissant retourner à pied jusqu'à Tanger. Le lendemain, des émissaires discrets rapportent les objets confisqués à leur propriétaire et font accompagner leur restitution de leurs plus aimables sourires. Il n'y manque que la carte de visite des expéditeurs.

Cette confédération de tribus est très redoutée des paisibles citadins marocains <le Tanger et de Tétouan et se complaît à perpétuer par des paroles menaçantes, sinon par des actes, la légende qui la garantit contre la répression du Makhzen. Elle pousse même la forfanterie jusqu'à manifester l'intention d'être consultée dans les; affaires politiques. Lorsque les navires de guerre^, français vinrent, il y a quelques nlois, jeter l'ancré dans la rade de Tanger pour assurer, par leur présence, une sécurité qui n'était d'ailleurs pas troublée, les Andjera s'émurent ; ces instruments de guerre leur déplurent et; gâtèrent, paraît-il, l'esthétique du paysage maritl qui se déroulait sous leurs yeux. Des meetings ardents se tinrent sur les crêtes des collines et ce petitpetit peuple de sang berbère frémit d'indigriâ-tion. 11 eut en plein jour, sur la route d'Èl- Kçar, avec les tribus du Fah'ç, uil cohciirabule d'entente au milieu duquel lé marquis d'è Ségonzac qui chevauchait par là farllit passer un mauvais quart d*heure. Oncotivînt d*'èiivQyer au pacha de Tanger une délégation d-e qudqujes; centaines d'hommes, armés de fusils àrépétitron,* pour soutenir plus éloquemnlent leurs récla-

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mations, et d'exiger le départ des navires français qui, en mouillant dans les eaux marocaines, au bas des collines de TAndjera, jetaient un défi à rindépendance des tribus. Le départ fut tumultueux et accompagné de cris de guerre, les fusils s'agitèrent au bout des longs bras bronzés, et les Djellabas se retroussèrent beaucoup plus haut que le genou : signe de préparatifs graves. Mais en route, comme de juste, il y eut des hésitations, la petite troupe se clairsema et se trouva réduite, aux portes ae Tanger, à quelques unités qui se bornèrent à faire, auprès du pacha, des protestations atténuées et plus empreintes de respect que d'arrogance.

Les Andjera sont de grands enfants, seulement, quand ils prennent des caprices, il leur faudrait une correction sévère. L'expédition de Tétouan parles Espagnols en 1860 leur servit de leçon, et jusqu'à 1 année dernière ils se montrèrent paisibles et tolérants, laissant les voyageurs isolés parcourir les sentes qui traversent leur territoire. On a dit, peut -être avec raison, que les Marocains, peuple barbare, avaient besoin qu'on leur montre les dents deux ou trois fois par siècle pour les obliger à avoir une attitude au moins polie à l'égard des étrangers. Il est certain que jamais les Européens n'ont circulé aussi librement au Maroc que durant les années qui ont suivi les batailles d'Isly et de Tétouan. L'avenir nous apprendra si ces moyens coercitifs d'éducation étaient réellement blâmables.

Les Andjera ont la tête près du bonnet, mais

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ils sont aussi maniables que d'autres. Certains des leurs sont des auxiliaires dévoués d*Er- Raïsouli et s'obstinent à vouloir maintenir rimmunité de leurs chemins au point d'en interdire Taccès à tout le monde. Quelques bonnes mesures de police vigoureusement exécutées les ramèneraient sans peine à des sentiments plus sages. En attendant, ils jouissent pleinement du monopole que l'anarchie leur a donné. Ils traitent de gré à gré avec ceux qui veulent pénétrer sur leur domaine et exigent toujours beaucoup plus qu'ils ne donnent.

M Buchet en sait quelque chose. M. Buchet est un savant distingné, naturaliste et géologue qui, établi à Tanger depuis quelques années en q^ualité de corresponclant du Muséum, s'est spécialisé dans l'étude scientifique du territoire des Andjera qu'il a parcouru en tous sens. Il a pu évoluer dans ses régions grâce à son amitié avec lin chérif du pays, grâce aux relations qu'il a ' noué par cet intermédiaire avec des gens influents de la région, et surtout à cause des concessions de toutes sortes qu'il a faites à ces montagnards hirsutes. En dehors des largesses pécuniaires et des cadeaux qu'il lui a plu de distribuer, les Veilles de marché il met le hall vitré de son vaste laboratoire à la disposition de ses sauvages ;amis qui couchent là, y boivent durant la nuit force tasses de thé et y chantent leurs mélopées barbares. C'est un spectacle fort curieux que ce campement d'hommes bruns à la face de bandits au milieu du décor d'une charmante villa européenne. A tel point qu'on a pu dire en plaisantant

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que rhabitation de M. Buchet était un repaire d'Andjera. Mais ce qu'on avait exprimé sur le ton de la plaisanterie honnête a été pris au sérieux par certaine presse qui s'est servie de ce thème pour insinuer contre l'honorable naturaliste des accusations maladroites et fielleuses. Les gens intelligents n'ont pu qu'en hausser les épaules.

Pour pénétrer chez les Andjera, il faut donc avoir recours à la protection d'un chérif dont on s'assure les bons offices par des procédés divers ; il faut en outre demander l'autorisation du caïd de la confédération, et, muni de la réponse et de son guide, on peut s'aventurer sans crainte dans le pays interdit.

Trois mauvais chemins, dès les premiers contreforts, bifurquent dans des directions différentes ; le premier, au Nord, longe constamment le littoral du détroit, suspendu aux falaises noires et surplombantes, et se dirige sur Ceuta après maints détours sinueux en suivant les caprices de la côte escarpée. Il est très dangereux à parcourir à cheval et passe par la bourgade ruinée d' E l-Ksaf^-es-Sriî^ (le Petit-Chàteau) le point de l'Afrique le plus rapproché de l'Europe dont il n'est séparé que par treize kilomètres. Vers le Sud-Est, une piste qui fut très fréquentée jadis conduit à Tétouan par le Fondouk, halte où l'on passait la nuit lorsqu'on s'était attardé en route.

Entre ces deux chemins, un sentier primitif conduit, lui aussi, à Ceuta, à travers les broussailles et les roches désagrégées, à travers les

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vallées encaissées et les chaînes dénudées des collines abruptes. Il taut au moins cinq ou six heures d'escalades périlleuses et de descentes risquées pour atteindre le sommet d'une montagne rocneuse, presque verticale, au flanc de laquelle s'accroche Djema'a-Bidha, hameau de chaumières misérables qui fait aux voyageurs un accueil moins que sympathique.

De la plate-forme étriquée qui domine ces hauteurs rocailleuses on revoit avec satisfaction, par une trouée lumineuse, le bleu profond des eaux du Détroit qu'on avait perdu de vue dès les premières rampes incultes. Le panorama est merveilleux, dominant au bas une vallée verdoyante qui s'étend avec ses vergers arrosés par un ruisseau bleuté, tandis qu'à l'Est s'élève, menaçant, le piton, séparé en deux par une énorme fissure verticale, du Mont aux Sinees {Djebel-Mousa)^ colonne d'Hercule qui semolc défier sa rivale, la Montagne de Gibraltar [Djebel- Tarik), A l'Ouest, du côté de Tanger, la série de crêtes arides que l'on vient de franchir se déroule comme le moutonnement gris de vagues énormes subitement pétrifiées.

Le chemin se poursuit, de crête en crête, de vallonnement en vallonnement, dans la direction du Djebel - Mousa dont la croupe chauve, surinontée d'un pic rocailleux, paraît inaccessible. Et cependant la sente contourne cette masse de pierre grise et la gravit en spirale jusqu'au moment où elle atteint un col étroit, sorte de goulet où le vent s'engouftVe en tourbillon et qui franchit le Mortt aux Singes à l'ombre de sa cime

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aiguë. Par cette échappée le coup d'œil est spiendide et on s'attarderait en ce lieu si on n'était désagréablement fouetté par la bise rapide qui siffle dans le corridor encaissé. En bas, vers le Nord, c'est encore le Détroit, strié de courants marins, qui teintent ses eaux de toutes les nuances du bleu et du vert. Au delà, c'est l'Espagne^ où l'œil plonge très loin, jusqu'aux cimes neigeuse» de la Sierra -Nevada, avec l'éperon orgueilleux de Gibraltar qui se dresse immobile à quinze milles de là. A TEst, le soleil aveuglant du matin embrase des collines de chênes-lièges entremêlés de pins ; il pénètre dans les moindres replis de terrain, et l'ombre trouve à grand'peine un refuge dans les ravines broussailleuses. Au bas de ces hauteurs que couronnent des fortins espagnols apparaît Ceuta, dont les maisons d'un blanc cru se tassent sur une langue de terre allongée, presqu'île basse et si étroite qu'il semble que le choc d'un cuirassé pourrait la couper en deux. Au delà de la ville, à l'extrémité du promontoire, s'élève un mamelon épais et massif, le Hacho^ épanouissement rocheux surmonté d'une forteresse hexagonale et terminé par la pointe extrême d'Afrique qui fait face à Gibraltar : la Punta de la Almhia.

Vue de la mer, la presqu'île de Ceuta paraît ■être la carapace de quelque énorme bête marine qui flotte endormie sur les confins de la Méditerranée. Rien de plus curieux que cette anornalie de la nature, masse allongée de terre, presque détachée du continent qui la retient par une plate-forme où se creuse en arc de

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cercle la baie de Ceuta. C'est sur cette plateforme qu'est bâtie la ville, baignée à droite et à gauche par l'indigo des flots ondulés.

Du col du Djebel-Mousa, la vue s'étend sur l'immensité de la Méditerranée vers l'Orient. A l'Est de Ceuta s'ouvre un vaste golfe terminé par la masse sombre du cap Négro qui avance fièrement dans la mer ses épaulements déchiquetés. Au Sud, vers Tétouan, vers le Rif et aussi dans la direction de l'Océan, à perte de: vue se déroulent des crêtes de faible hauteur entrecoupées de vallons sauvages. De ci de là, des taches jaunâtres qui pointent sur les fondsbruns indiquent des villages de l'Andjera. Des ramures touflues recouvrent de leur manteau vert sombre les versants et les crevasses de cette région tourmentée. . .

. . . En reprenant le sentier îrrégulier qui dégringole du Mont aux Singes jusqu'à Ceuta,. on ne tarde pas à arriver sur le territoire espagnol qui précède la ville de quelques kilomètres,, mamelons verts qui terminent la région montueuse que l'on vient de traverser et que les Espagnols appellent Sierra Bullones.

La limite du territoire coupe la base élargie de la presqu'île sur une distance de cinq kilomètres environ ; elle part, à l'Ouest, de la Bahia. de Beti^u ^Baie d'Abençour), pour suivre constamment VArroyo de las Bombas (le Ruisseau des Hombes) jusqu'à l'embouchure de ce torrent sur la face Est du promontoire. Les petits fortins cubiques qui font semblant de prolonger les derrières de Ceuta, bâtis sur les hauteurs

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qui se succèdent en gradins, dominent tristement la solitude de ces parages. Il y en a une dizaine dont les noms sonores espagnolisent ce petit coin de terre marocaine. C'est le Reductode Ben\u^ qui protège la baie de ce nom, le Reducto del Renes^ado^ le Reducto de languren (la Redoute des Andjera), les Redoutes : du Djebel-Andjera, d'Isabelle II, de Saint-François d'Assises, du Prince Alphonse, de Prim, de Mendizabal.

La route qui descend de la région montagneuse de l'Andjera pénètre sur le territoire espagnol par la Boquete de Ramera (la Brèche de la Femme Galante), dénomination au moins bizarre dont on n'a pu m'indiquer l'origine. A droite s'écoule le Ruisseau des Bombes par le Barranco de las Calmenas (le Ravin aux Ruches), encaissement pittoresque et sauvage. Le chemin atteint bientôt les faubourgs parsemés de petits jardins et de petites maisons jaunes : le Seralla (le Sérail) et l Elvira. La presqu'île se rétrécit de plus en plus à cet endroit et n'est plus large que de deux kilomètres. A droite coule vers la mer, entre des roseaux qui ondulent sous la brise,^ r^rrcy^o del CanaveraL A gauche s'étend une large plage au sable blond entrecoupée de ruisseaux qui, en hiver, se transforment en torrents aux eaux jaunâtres et rapides : les Ruisseaux du Chagrin, de l'Enfer, de Bénite, de Fez (pourquoi ce nom ?) Enfin le faubourg du Vieux Ceuta précède la ville proprement dite qui s'étend sur une lagune de terre basse et étroite, YAlmma, longue de 4.500 mètres, large

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de 400, entourée de fortifications et complètement isolée du gros noyau de la presqu'île et de son extrémité, le Mont Hacho.

De sorte que l'enclave espagnole de Ceuta forme trois parties bien distinctes. Les faubourgs pourraient s'étendre davantage si la ville prospérait, mais l'insécurité du paj^s des Andjera <jui coupe à peu près toutes les communications par terré avec Tanger et Tétouan s'oppose à ce <jue cette petite ville de garnison et de bagne soit un port de commerce avec des déboucnés dans l'intérieur. Ceuta pourrait être une place forte de premier ordre, située qu'elle est à l'entrée du Détroit en face de GiBraltar et au Nord des massifs montagneux du Maroc, c'estii-dire du Rif Occidental.

La ville, massée sur la bande de sable étriquée de YAlmina^ est une élégante bourgade espagnole, bien entretenue par les forçats, aux rues pavées et propres où circulent quelques fiacres d'un autre âge. Comme à Cadix, comme à Malaga ^t Algésiras, les rayons du soleil se jouent sur les terrasses des petites maisons blanches surmontés de leurs miradores. Comme à Cordoue, comme à Grenade, les jalousies et les persiennes closes abritent des yeux noirs qui scintillent, des sons de castagnettes et des chants andalous. Comme à Carthagène, les ruelles populaires retentissent des disputes de mégères, des intonations gutturales du chevrier qui passe avec son troupeau sonnaillant. Comme à Séville, le soir, quand tout est calme et que la nuit étoilée enveloppe la ville de son mystère, les sérénades discrètes

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glissent sur les cordes des guitares, sous les grillages des fenêtres entr'ouvertes. Et dans cette petite cité de i S.ooo habitants, c'est, depuis trois siècles, une vie intense espagnole qui s'exhale, comme si Ceuta avait été détachée de. la péninsule ibérique pour être soudée par un raccord artificiel au territoire marocain avec lequel elle semble n'avoir rien de commun.

Gomme Melilla, elle a des apparences de joujou, de chose qu'on a maquillée pour en faire un décor de théâtre. Pas de rapports avec l'Afrique et, au contraire, des communications fréquentes avec l'Europe. Tous les jours, un vapeur fait le va et vient entre Ceuta et Algésiras. Il met deux heures pour traverser le -détroit. Quand on arrive par mer de la côte ■d'Espaçne le spectacle est plein d'originalité. La coUme extrême qu'on aperçoit d'abord seule ■semble être un îlot qui s'élève dans les eaux marocaines. Peu à peu on entrevoit la baie qui s'arrondit avec son embryon de port et la ville toute en façade qui longe le iront de mer, •dominée, à gauche, par l'élévation rocheuse et aride du Hacho qui lui donne quelque ressemblance avec la principauté de Monaco, à droite par des mamelons élancés et verdoyants.

En revenant de Tétouan, l'ensemble n'est pas moins curieux sur l'autre versant. De là aussi, •on distingue la blancheur crue des maisons qui s'alignent le long d'une autre anse : la Baie de la Madrague, et Ceuta apparaît comme une rangée ■de maisonnettes pâles posées sur un môle battu par les flots.

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La ville se visite rapidement : une place du Gouvernement avec un palais du Gouverneur^ édifice quelconque, une artère principale qui traverse la presqu'île dans sa longueur, coupée de quelques ruelles enchevêtrées. Là circulent surtout des militaires, car Ceuta est une ville de garnison, des chasseurs à cheval en uniforme bleu clair, des soldats d'infanterie en coutil blanc ra3^é de bleu et en espadrilles, quelques Rifains de la garde indigène vêtus à peu prèscomme les zouaves. Des factionnaires s'ennuient à tous les coins de rue, placés là pour empêcher les forçats de s'évader vers le Portugal et vers Tanger ; ces derniers ne se gênent d'ailleurs pas pour prendre le large lorsqu'ils trouvent une occasion favorable. Tous ces prisonniers, comme à Mélilla, entretiennent sans conviction et sans difficulté la propreté de la ville et le bon état des chemins empierrés sur deux ou trois kilomètres, que Ips quelques voitures de touristes ne parviennent pas à fatiguer. Il y a, dans la ville, des cellules pour les forçats à la chaîne ; il y en a aussi dans la citadelle bâtie au sommet du Hacho et séparée de la cité par des retranchements et un fossé qui partent de la mer, à droite, et escaladent le flanc de la colline. Au bas de cette élévation pittoresque et grise, à l'Est également, une an$e étroite, la Cala Sarchal ronge la roche sur une profondeur de 200 mètres.

Un voyageur ne peut pénétrer dans Ceuta^ soit par mer soit par terre, sans présenter des Papiers d'identité. Il lui faut un permis dur

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général-gouverneur pour y séjourner plus de 24 heures et il doit faire viser ce permis avant de quitter la ville. Ces précautions exagérées singent celles qui sont prises à Gibraltar plus «discrètement et à coup sûr pour des prétextes plus sérieux. C'est un nouvel exemple de la vanité espagnole que de vouloir comparer Ceuta à la citadelle anglaise dont le port militaire sera bientôt estimé comme Tun des plus considérables <iu monde. Le presidio espagnol pourrait à la rigueur soutenir la comparaison s'il comportait des travaux de défense au moins aussi onéreux €t redoutables que ceux dont on a garni le rocher de Gibraltar. Mais il s'en faut que les choses en soient ainsi. Du côté de la mer, aucun ouvrage de défense. Quelques canons peu dangereux ont ^té hissés sur le Hacho ; d'autres, qui datent du xvn" et du xviii^ siècle s'étalent au soleil, sur le port, où ils servent de temps à autre à tirer une salve réglementaire. Vers le continent, trois enceintes compliquées de tout un système de voûtes et de ponts-levîs abrite aisément la ville contre un coup de main audacieux des Marocains. Ceuta, prise par les Portugais en 1410, fut cédée aux Espagnols par le traité de Lisbonne de 1668. Depuis cette époque elle a eu à soutenir maintes fois des sièges meurtriers de la part des indigènes. Aujourd'hui, amère dérision, elle tient tête à un Marocain, un seul, qu'elle surnomme le Fa//e«/e,et qui est quelquefois doublé 4e son trère irascible. Le Valiente est un Rifain facétieux qui a planté sa tente non loin de l'enceinte de la ville, qui prend plaisir à lancer des

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pierres aux paisibles bourgeois qui s'éloignent: de Ceuta et aussi quelquefois des coups de fusil qui ne font de mal à personne. Certains jours, il traite avec les autorités, leur promet son appui auprès des Andjera, assure à l'Espagne qu'il va lui amener la tribu pieds et poings liés et n'oublie pas de réclamer une juste récompense de ses bons services. Puis, les rapports se tendent^ et la comédie recommence.

Lorsque le roi d'Espagne est venu visiter Ceuta il y a quelques mois, le Gouverneur dé là ville, désireux de faire apprécier les résultats de ses efforts politiques, voulut présenter au jeune souverain lé caïd des Andjera, allié et ami de l'Espagne, entouré de ses plus vaillants com-^ pagnons. Des pourparlers s'engagèrent, au cours desquels le caïd en question refusa absolumeiit de venir à la réception royale avec ses lieu-»tenants, si ce n'est armé jusqu'aux dents. Et ilsvinrent eh effet, niontés sur de beaux chevaux fougueux et brandissant fièrement leurs carabines à tir rapide. Ce qui n'empêcha pas la presse espagnole d'annoncer à grand fracas que le chef de la Confédération des Andjera avait fait sa soumission au roi Alphonse XIII et qu'il lui avait même apporté ses armes en guise d'humilité; Comme quoi le caractère hidalgo a besoin de se nourrir d'illusions, de chimères et de pataqiiè^. Ces illusions, le Makhzen lui-même lés à perdues à l'égard de l'Espagne et il exprima son dédain en envoyant à Céuta, pour saluer le sou-^ verain nino de sa part, le nls de Mohamnied Torrès, un jeune homme de vingt ans, très

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gentil, mais sans fonctions et sans aucune qualité officielle pour ce genre d'exercice.

A Ceuta comme ailleurs la situation de l'Espagne est un fait acquis depuis quelques siècles, mais l'exiguïté et la faiblesse de cette situation sont ce qu'elles étaient il y a trois cents ans. Que les traités assurent à la nation î^œur la possession paisible de son rocher, rien de mieux ; mais qu'ils lui reconnaissent un droit d'extension au delà, c'est au moins singulier. Avant de reconnaître de nouveaux droits à quelqu'un il faut au moins être sur que le donataire sera capable de faire respecter ces droits.

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