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CHAPITRE XVI

Tétouan, 28 septembre igoj.

De Ceuta, une route qui se transforme bientôt €n sentier muletier se dirige vers le Sud en longeant la plage orientale qui borde le petit territoire espagnol et franchit la . frontière hispano-marocaine trois kilomètres après la ville à l'embouchure du Ruisseau des Bombes(^rro;'o de las Bombas). En chevauchant au pas mais à bonne allure on peut faire le trajet jusqu'à Tétouan en 5 ou 6 heures. Là aussi il faut, pour traverser le H'ouz qui termine le territoire des farouches Andjera, s'assurer de l'escorte amicale d'un chérif du pays sans quoi on risquerait des aventures désagréables. Le chemin, dans sa première moitié, utilise le sable gris-clair de la plage, laissant à droite El-Fenidek (le Petit Fondouk), masure où les indigènes de la région

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trouvent le gite pour eux et leurs bêtes. C'est par cette voie que Texpédition espagnole de 1859 pénétra à la conquête du territoire maro-cain : c'est aussi par cette route qu'elle revint sans avoir rien- conquis'^^dn tout.

La piste traverse un premier oued, qui, en été, n'écoule vers la mer qu'un mince filet d'eau cherchant son passage au milieu des broussailles et des arbustes, l'oued Mtammes, que l'Espagne a surnommé le Rio-Negro, par analogie sans doute avec le cap Negro (le Monte Negron) qui coupe

Elus loin de sa masse brune et allongée la nappe leu lavande et mollement ondulée de la Méditerranée. Un autre cours d'eau, que les Rifains appellent oued Es-Smir (la rivière aux Joncs) ou l'oued Bou-Zor'lal (la rivière de l'Homme Agile), se termine par un petit lac où le gibier d'eau abonde. Ensuite, le sentier gravit doucement la pente de la Montagne Noire (le Monte Negron) qui tranche perpendiculairement le rivage nettement incliné vers le Sud et s'avance au loin dans la mer. Après avoir dépassé VAtalaya (sentinelle), tour-vigie en ruine, comme on en voit tant sur les côtes escarpées du Maroc septentrional, on franchit la croupe noirâtre du Djebel'Ait-el'Koda (c'est le Moîite Negron) par un col peu élevé et entouré d'arbres au feuillage vert sombre. Si on gravit, par des sentes de chèvres, les hauteurs rocheuses du promontoire efflanqué et triste, on a, du haut de la crête sinueuse, une vue magnifique sur la plaine verdoyante du Rio-Martil que les clartés du matin inondent de l^umière pâle. Dans une vallée légè-

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rement encaissée, Toued Tittaouin,que les Arabes appellent aussi l'oued El - Helou (la rivière Douce) et que les Espagnols surnomment le Rio-Martîl, déroule ses anneaux bleutés dont les eaux calmes et abondantes vont se confondre avec la mer limpide. Au Sud, l'horizon est barré par de hautes montagnes qui s'élèvent brus-

auement au-dessus de la plaine et la dominent e leur masse déchiquetée et menaçante. Ce sont les monts des Beni-Ouzmar, des Beni-Hassan, amas chaotique qui précède les escarpements du Rif proprement dit et où le soleil, se jouant, aux différentes heures du jour, dans les creux et sur les aspérités blanchâtres, engendre toute la gamme des teintes, depuis le rose pâle de l'aurore jusqu'au violet pourpre du ciépuscule. Aussi, pendant les éclaircies joyeuses de l'hiver, les artistes qui viennent s'installer à Tétouan, trouvent-ils sur leur palette des coloris inattendus dont ils imprègnent leurs toiles ensoleillées.

De ces montagnes se détache un . chaînon ramassé qui plonge son éperon dans la Méditerranée : c'est le Djebel-Mazari terminé par la pointe Adelaou ; lui aussi borne l'horizon du côté de la mer et donne a celle-ci les apparences d'un lac emprisonné entre le Monte Negron et le cap Mazari. Lorsqu'un orage éclate sur les cimes des Beni-Ouzman et des Beni-Hassan, les crêtes aiguës qui se couronnent d'un crêpe noir de jais dont l'auréole de nuages gris, traversée par les échappées ternes du soleil à demi caché, obscurcit la plaine ; les eaux de la rivière qui prennent une teinte cendrée ; la mer qui

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s'assombrit et se strie de frissons inquiétants^ tout cela rappelle singulièrement la Suisse, un coin de lac de Genève à la fin de Tautomne.

Mais lorsqu'un souffle tiède suivi d'un coup de soleil ardent chasse les nuées annoncelées, l'illusion disparaît comme par enchantement, car là-bas, vers l'Ouest, sur le flanc légèrement incliné du Djebel - Darsa s'élève, blanche et sereine, la masse compacte de Tétouan où pointe le minaret élevé et svelte de la grande mosquée, tandis qu'aux environs, au milieu de la verdure des jardins de citronniers et d'orangers sont parsemées les élégantes villas des riches bourgeois maures ; et ce spectacle irradié de nuances claires et crues suffit pour faire oublier les décors de l'Helvétie.

Deux sentiers conduisent à Tétouan depuis le cap Negro : l'un qui va directement vers la ville à travers les terres en côtoyant le flanc des collines arborescentes, l'autre qui reprend la plage caressée par la brise marine et qui aboutit à l'embouchure de l'oued Titaouin. C'est là ce qu'on est convenu d'appeler le port de Tétouan ; la ville en est distante de 12 kilomètres 4 Les quelques navires qui relâchent devant ce mouillage ont soin de se tenir à distance car, depuis des siècles, le Rio Martil ensable le goulet par lequel il communique avec la mer. Lorsque le temps est calme, en général tout l'été durant, le transbordement des marchandises et des passagers s'opère sans trop de difficulté par des barques rudimentaires entre le point d'atterrissement situé sur la berge intérieure de la rivière

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et les vapeurs qui relâchent au large. Mais si la mer devient houleuse, elle forme une barre assez dangereuse en franchissant le banc de sable qui obstrue le havre de la petite rivière et rend la navigation des chaloupes impossible. Quand on débarque par calme plat, à marée basse (car rinfluence océanique de la marée se fait sentir jusque-là), il arrive que les embarcations trop chargées s'enlisent sur le banc de sable où la profondeur de Teau atteint à peine 5o centimètres. Rien n'est curieux et désagréable comme cette situation critique sur une onde lourde comme de Thuile, méla-ngée de sable jaune où la barcasse s'immobilise malgré les efforts des rameurs dont les avirons entament le fond boueux sans trouver de point d'appui. Les matins de brume, lorsque la mer endormie et le Rio Martil presque stagnant ont des reflets métalliques d'un gris argenté et qu'un silence de mort plane sur ces rives désertes, rien n'est étrange comme un débarquement laborieux a travers le banc de sable où l'écho des eaux renvoie le son blafard du halètement des mariniers.

Les abords trop peu profonds de la berge empêchent d'accoster ; il faut ou se résoudre à prendre un bain de pieds ou bien se laisser saisir à bras le corps par un grand diable de Rifain retroussé jusqu'au ventre qui vous pose sans délicatesse sur le bord. Là, des douaniers marocains au masque impassible et au turban élevé inspectent les bagages avec un faux-air de gens incorruptibles. Non loin du point d'atterrissement s'élève le fort Martil, redoute carrée et

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blanche, isolée à Textrémité de la plaine qui se défendit vaillamment contre les Espagnols en 1860 ; elle était d'ailleurs commandée par des officiers anglais qui, comme chacun le sait, respectent à leur façon les promesses de neutralité.

La piste qui conduit à Tétouan passe devant les bâtiments de la douane, grosse maison badigeonnée en clair et sans style, où habitent les gabelous du Makhzen et leurs familles. Le chemin s'engage ensuite dans une plaine marécageuse où, après la moindre pluie, chevaux et mulets pataugent jusqu'à mi-jambe. Aussi l'hiver les communications sont-elles pour ainsi dire impossibles entre Tétouan et le havre qui lui sert de port. Bêtes et gens risqueraient de s'enliser dans les bourbiers, et les deux ou trois ponts en dos d'ànes élevés ça et là par les Espagnols au milieu des boues grisâtres ne servent à peu près à rien. D'autre part,' la mer souvent mauvaise de décembre à avril chasse les bateaux de ces parages dangereux et sans phares où ils pourraient trop facilement s'échouer. Enfin, du côté de la terre, la route de Tétouan à Tanger est absolument interdite aux caravanes de par la volonté des Andjera, tribu à laquelle il déplaît de voir s'opérer des échanges commerciaux.

Dans ces conditions, la situation économique de Tétouan est très critique en hiver et cette ville, qui pourrait être un centre naturel d'importation considérable pour tout le Rif occidental, voit tous les )ours le commerce se détourner vers les ports plus accessibles de Tanger et de Melilla.

En ce qui concerne les communications entre

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la ville et le fort Martil, les 12 kilomètres à franchir pourraient l'être * commodément si le Maroc était administré par quelaue chose de moins inerte que le Makhzen. Quelques travaux de drainage bien compris suffiraient à assécher les parties de la plaine qui sont constamment inondées. L'établissement d'une chaussée empierrée coûterait peu de peine et peu d'argent, car il y a à proximité de la pierre excellente. Un petit chemin de fer Decauville serait très facilement construit, car les Maures et les Juifs de Tétouan sont assez tolérants et ne sont pas des ennemis de tout progrès. Cette première ligne ferrée servirait d'ailleurs d'amorce, familiariserait les Marocains avec ce genre de locomotion et pourrait être poussée plus loin. Enfin, le Rio Martil (ou oued Titaouin), qui est navigable même en été et qui passe à proximité des murailles de la, ville, pourrait, après quelques travaux d'aménagements, être remonté ou descendu par des chaloupes à vapeur traînant des chalands à leur remorque. La mise à exécution de ces projets si simples serait rapide et peu coûteuse, mais jusqu'à cette époque les étrangers qui ont sollicité l'appui ou même la simple autorisation du Makhzen se sont heurtés, là comme ailleurs, au mauvais vouloir opiniâtre et souriant du Makhzen qui veut à tout prix éviter la pénétration européenne.

En approchant de Tétouan, on croise de près sur la route, les premières maisons de plaisance d'une blancheur de neige qui s'élèvent au milieu des orangeries et des bosquets, et on est surpris

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de remarquer combien ces élégantes bâtisses carrées aux fenêtres* grillagées et aux portes massives cloutées de bronze ressemblent aux riantes villas mauresques qui sont éparpillées dans la verdure de Mustapha-Supérieur, près d'Alger. C'est qu'en effet, beaucoup de riches Maures d'Alger quittèrent cette ville ' après la conquête et ayant cherché un pays où la douceur du climat et la proximité de la'mer, en même temps que l'absence complète d'Européens, leur rappellerait l'Alger avant i83o, ils trouvèrent Tétouan et s'y installèrent. Les uns y vécurent de leurs rentes, d'autres firent du commerce, d'autres enfin importèrent dans leur nouvelle patrie les industries d'art dans lesquelles ils excellaient. Plusieurs d'entre eux firent construire, d'après les plans des villas de leurs pères, les maisons mauresques qui égaient la campagne autour de Tétouan.

La ville, blanche et pimpante, s'étale sur le flanc légèrement incliné d'un plateau qui termine le Djebel-Darsa. En revenant de la mer, on pénètre en ville par une poterne qui passe sous un fort massif, dont les bastions aux larges assises sont badigeonnés de chaux et surmontés '^de canons nombreux aux allures menaçantes mais peu dangereux. Toutes ces batteries sont tenues dans le plus piteux état, jamais nettoyées, jamais réparées. La rue pavée et glissant-e grimpe presque verticalement ce qui assure un équilibre instable aux montures et surtout aux cavaliers. La porte par laquelle nous sommes d'abord passés est appelée Porte de Ceuta ou

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bien encore Bab de la Reina (Porte de la Rcine)^ mélange barbare d'arabe et d'espagnol, qui rappelle l'entrée triomphale des généraux espagnols en 1860. Après une grimpée périlleuse on tourne à gauche dans une ruelle garnie de boutiques où se trouve la Poste française et le siège de notre agent consulaire, et on finit par atteindre une large place ensoleillée ; c'est le Fedhan^ entouré de maisons mauresques retouchées de mauvais style hidalgo. Tout près de là, se trouve l'Hôtel Calpe, l'unique auberge européenne de la ville, tenue par des Espagnols qui lournissent à des prix raisonnables le vivre et le coucher.

La France est représentée à Tétouan par un Marocain, Si Ben Abd El Latif, né de père algérien, riche commerçant doué d'amabilité et de prévenance, très loquace et plein d'humeur, mais qui ne sait pas un seul mot de français. Tant mieux pour qui sait parler arabe, tant pis pour qui ne sait pas. Dans ce cas, il faut avoir recours à l'intermédiaire d'un jeune Algérien^ chargé de la Poste et instituteur, Si Ben Kourdel, qui cause couramment en français. Ces deux agents de notre pays font un accueil empreint d'une grande cordialité à nos nationaux. C'est grâce à eux que j'ai pu visiter en détail des mtérieurs de maisons maures et je ne puis que leur être très reconnaissant de leur bonne volonté à me rendre service. Ce qui n'empêche pas que Tétouan, cité de trente mille âmes, la ville marocaine des côtes méditerranéennes la plus importante après Tanger, devrait être l'objet

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d'une grande sollicitude de la part de la France et aussi de l'Algérie et devrait être le siège d'un vice -consul français. Notre influence pourrait alors lutter pied à pied avec l'influence espagnole, et quelle influence ! L'Ibérie est représentée par une centaine de muletiers et de maçons administrés par un senor Gonzalez, consul d'Espagne, dont le bureau fait corps avec un couvent de huit Franciscains à robe de bure. Ce représentant de la Vieille Castille s'évertue à détruire toutes les tentatives que font nos agents musulmans dans le sens de la pénétration dite pacifique. Il s'efforce, par des moyens déloyaux, de dissuader les habitants de la ville d'envoyer leurs enfants à l'école indigène que la légation de Tanger a prescrit d'organiser. Un Marocain peu au courant des manoeuvres diplomatiques, un jeune Algérien timide et encore peu expérimenté, sont en réalité peu désignés pour tenir tête à un tel adversaire. 11 faudrait là un fonctionnaire français correct mais ferme qui saurait défendre la place avec le savoir faire et la dignité qu'il convient. . .

. . . Lorsqu'on vient de Tanger à Tétouan, la piste monotone qui abandonne le sentier de Ceuta (i) suit au Sud le territoire des Andjera et ondule facilement de mamelon en mamelon jusqu'au Fondouk, caravansérail où l'on couche lorsqu'on se laisse surprendre par la nuit. A partir de là, la route est plus accidentée et escalade des cols escarpés coupant deux chaînes tourmentées de l'Andjera qui se prolongent beau-

(i) Voir le chapitre précédent.

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coup plus au Sud. Deux heures avant Tétouan environ, on traverse un bouquet d'oliviers au feuillaçe noirâtre où fut signé le traité de paix après la campagne de 1860. Un peu plus loin on traverse sur Toued Bou - Sfih'a, affluent du Rio Martil, le pont de Buceja où les Espagnols portèrent un dernier coup aux Marocains en mettant complètement en déroute leurs forces de cavalerie. On pénètre en ville par la porte de Tanger également défendue par un bastionnementquadrangulaire et épais, hérissé de vieux canons rouilles. Les quatre portes sont d'ailleurs

f)rotégées de la même façon. Au Nord, celle de a Casba ; à TEst, celle de Ceuta ; au Sud, enfin, celle des jardins qui conduit aux métairies herbeuses et ombragées des environs. On l'appelle aussi, depuis Tannée dernière, Bab-A'lga (la -Porte des Crochets). C'est là, en etfet, que le pacha de la ville, homme de poigne, fit suspendre les têtes des rebelles tués par les troupes du caïd Mouley-Arafat : il fallait un exemple sévère, car Tétouan avait failli tomber entre les mains des partisans du Prétendant.

La porte de la Kasbah ou Bordj-Skala fait face à l'escarpement du Djebel -Dersa dont elle est séparée par un ravin encombré de ruines et de murs écroulés: il y avait là, en 1860, un faubourg populeux que les Espagnols détruisirent de fond en comble en faisant rouler, comme à Roncevaux, d'énormes quartiers de rochers du haut de la montagne. A mi-côte, adossée à la falaise s'accroche la Casba ou Bordj- Lefedh, forteresse blanche d'où pointent au-

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dessus de la ville, dans la direction des routes de Ceuta et de Tanger, des bouches à feu à Taspect redoutable.

La ville se divise en un certain nombre de quartiers : le Mellali^ < uartier juif très important et relativement bien t^^nu, séparé du reste de la cité par de fortes murailles et encore fermé, le soir, par des portes solides. La population juive de Tétouan est très cspagnolisée : elle descend d'Israélites chassés d'Espagne au xv*^ siècle, elle parle le plus pur castillan. La jeune génération revêt en général le costume européen et fréquente assidûment Técole de l'Alliance Israélite qui compte 14 professeurs et enseigne le français comme langue fondamentale. Les Juifs de Tétouan forment près du tiers de la population sur un total de 3o.ooo âmes environ. Ils détiennent presque entièrement le commerce d'exportation et d'importation de la ville, notamment celui des denrées alimentaires et des objets manufacturés ; à tel point que, pendant les périodes de fêtes israélite où les Juifs s'abstiennent de tout négoce et ferment boutique, la douane du Rio Martil arrête aussi son travail, clôt ses portes et se repose. Les autres sections de Tétouan sont : El-Aioini (les Fontaines) ; Trenk'at ; Eç- Çia?^'iu (les bijoutiers), quartier où les orfèvres travaillent habilement les métaux et où les lâabin (armuriers) damasquinent les armes de prix ; Rebat-Se/Ia (quartier d'en bas) où s'entre-croisent des rues marchandes pittoresques : rue des Nattes, des Babouches, des 7errt7^/« (brodeurs en or), de la Poissonnerie.

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Tétouan, parmi les villes du Maroc, est une des mieux entretenues et des plus propres : tous les matins, des femmes de peine, rétribuées par le caïd de la ville, nettoient les ruelles avec de petits balais en palmier nain et emportent les ordures dans des couftes de sparterie. La plupart des maisons sont blanchies de frais. Il se dégage de cette ville policée une impression de calme, de douceur, de bonne tenue qui rejaillit sur ses habitants, Maures paisibles et doux, Juifs travailleurs et polis. Les rues ont un cachet tout particulier, plus larges et mieux alignées qu'ailleurs, convenablement pavées ; les unes sont recouvertes de voûtes sombres et plafonnées au-dessus desquelles s'étagent de riches habitations ; d'autres passent sous de curieux arceaux de pierre qui, de loin en loin, arc-boutent les murs épais des maisons silencieuses Les ruelles marchandes sont gaies et claires, parcourues par une foule bigarrée mais peu bruyante. Par les portes des ateliers ouverts on aperçoit les tisserands en soie ou en laine qui manœuvrent leurs métiers rudimentaires où s'entre-croisent des fils aux vives couleurs ; les savetiers qui, de leurs petits marteaux ronds, frappent les semelles flasques à coups saccadés. Tout est exotique et coquet à la fois, de cette coquetterie sobre et discrète qui caractérise les souks de Tunis. Les villes d'Orient seules possèdent ce charme paisible de la rue livrée aux seuls piétons, exempte du vacarme des véhicules lourds et tapageurs, de l'allure étourdissante de l'automobile qui déconcerte les tranquilles promeneurs.

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Les intérieurs des maisons cossues, sans offrir à rœil captivé le fouillis inextricable d'ornementation qui caractérise Tart architectural de Fez, méritent cependant d'être visités et admirés. La principale différence avec le style Fasi consiste en ce que les surfaces non recouvertes de mosaïques au lieu d'être sculptées finement en nokchat hedidat sont en plâtre stucké lisse et uniforme. Cette disposition a du reste son cachet particulier. J'ai parcouru en détail les habitations de très riches commerçants maures :

Abd el Kader Rezini et Hadj Mohammed Bricha ; d'un rentier aisé, Si Mohammed el At't'ar^ et un petit palais que l'on finissait pour le compte de Si Er Rekina, l'ex-commandant des troupes du Makhzen à Oudjda en ce moment en villégiature. L'intérieur d'une de ces demeures consiste en un très large patio carré, pavé de fines florescences en mosaïque émaillée au milieu duquel une vasque d'eau fraîche crépite sous la pluie d'un jet d'eau abondant. Autour, une galerie de colonnades marquetées comme un aamier de brillantes mosaïques rouges, noires, vertes et brunes sur fond blanc. Au premier et au deuxième étage, des galeries également qui forment balcon avec une balustrade en bois sombre sculpté d'arabesques : c'est en somme la disposition d'une Jolie villa mauresque d'Alger avec cette particularité que l'ornementation artistique est purement marocaine et se rattache au style capricieux dont Fez a le secret.

Une autre de ces habitations consiste en un iardin quadrangulaire planté <i'arbres au feuil*

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lage vert-clair, de fleurs abondantes et nuancées de couleurs éclatantes, sillonné d'allées étroites tapissées d'un amalgame vitrifié de petits carreaux en céramique, entouré sur trois côtés de chambres à galeries dont les portes vitrées s'ouvrent à chaque extrémité des sentiers de mosaïques. Sur un des petits côtés, au bout du Jardin, le salon des hôtes apparaît garni de sofas moelleux avec sa large porte ouverte à deux battants. Devant, les eouttes argentées d'un bassin de marbre enguirlandé de lierre se répandent en pluie fine et s'écoulent dans un ruisseau qui murmure doucement. Même pendant les fortes chaleurs du mois d'août, il se dégage de tout cela une impression de fraicheur et de bienêtre qui pénètre mollement les sens. On comprend alors d'autant mieux la subtilité étrange des descriptions des Mille et Une Nuits ; on se familiarise davantage avec certains chapitres des récits de Sindbad le Marin.

Le palais d'Er Rekina lui aussi contient des

f)etites merveilles, des boiseries fouillées en staactites et délicatement nuancées, des appliques brillantes de mosaïques en losanges multicolores, des sculptures dentelées dans le plâtre neigeux, des portes et des fenêtres aux boiseries précieuses et ouvragées. Malheureusement, la pièce d'honneur, immense salon dont les larges baies éclairées dominent le panorama de Tétouan, qui aurait pu, à l'aide de l'ornementation maghrébine, être un modèle d'art architectural marocain, a été confiée à de mauvais maçons espagnols par le frère d'Er Rokina. Ceux-ci, pour donner

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une haute idée de leur savoir-faire et surtout de leur mauvais goût, ont badigeonné les murs et les plafonds comme une salle d'auberge avec des motifs criards qui veulent représenter des grappes de raisins s'échappant de cornes d'abondance rutilantes : le tout encadré d'ors crus et de tonalités flambantes et affreuses, véritable caricature de la décoration européenne. . .

... Le Djebel - Béni -Hozmar, qui forme la vallée du Rio Martil au sud de la ville, mérite une ascension. Ce sera sans doute un jour le rendez-vous d'excursionnistes comme les Gorges de la ChifFa en Algérie. On y trouvera même quelques singes. Avant l'expédition espagnole de 1860, ils pullulaient au milieu des rocailles de la montagne ; mais les coups de canon et les fusillades nourries qui retentirent dans la plaine au moment de la guerre les firent presque tous émigrer vers des sites plus sauvages de l'Est. Du sommet de la crête on domine presque à pic, au-dessus d'une gorge sombre, les orangeries vert-émeraude qui s'étendent au bas, tachetés de petits cubes laiteux : ce sont les villas du syle algérien que nous avons déjà vues. Sur l'épanouissement ascendant du large plateau qui domine la muraille du Djebel - Dersa s'étend nonchalamment Tétouan la Blanche, aux maisons élevées, aux coupoles très rondes, aux minarets graciles. A droite, la plaine s'allonge, .fauve et pointillée de bosquets sombres, jusqu'à la mer et jusqu'au Monte Negron qui la limite de sa muraille brune et coupante^ Au second plan, un désordre de croupes violacées et

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bleuâtres dominées par un pain de sucre cendré : ce sont les montagnes qui s'accumulent dans la direction de Tanger surmontées du Djebel- Mousa chauve et altier. A TEst, les chaînes du RifFse succèdent dans une bigarrure de teintes claires et noirâtres, nimbées de vapeurs brumeuses* Au delà, bien loin, on pressent Melilla sur son rocher aride, Thaza la maudite, Oujda la sacrifiée et, enfin, TOranie, la province française d'où viendront plus tard les idées généreuses et civilisatrices.

IVlILi-lLi-rt.

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