CHAPITRE XVIII
Melilk, 2 octobre 1904.
Melilla fut prise en 1496 par le duc de Medina-Sidonia et, depuis, elle a toujours appartenu à TEspagne, non sans avoir été parfois attaquée avec acharnement, notamment en 1 563 et en 1774 où elle faillit retomber aux mains des Marocains. Ce rocher, soudé à un lambeau de terre ferme, a été, comme Ceuta, une cause de bien des soucis et bien des dépenses pour les Espagnols. La royauté y installa un bagne pour justiiSer devant les Cortès les saignées que reiitretien de cette « colonie » et des autres du même module causaient à un budget déjà si mal équilibré. Actuellement encore la position de Melilla ne lui fait pas augurer un avenir brillant, cjuand bien même sa zone d'influence s'étendrait dix kilomètres plus loin, elle n'englo-
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berait que quelques collines incultes de plus^, quelques misérables hameaux de gourbis, car elle est greffée sur une des régions les plu$ ingrates du Rif septentrional.
Melilla entretient des rapports à peu près réguliers avec les petits presidios au moyen d'un vapeur qui fait un service de va-et-vient hebdomadaire. Il met une nuit pour atteindre Tîlot le plus éloigné à l'Ouest, Penon de Vêlez de Gomera, piton de roche noirâtre qui s'élève à une centaine de mètres d'altitude dans la baie de Badis, tout près de la côte qui le surplombe de deux mamelons massifs, en face de l'embouchure de l'oued Talambadis.
Auprès de cette embouchure il y avait, au début du xvu^ siècle, une petite bourgade marocaine qui s'appelait Badis et que les Espagnols surnommaient Vêlez de Gomera. En i5oo, un vaillant capitaine, don Pedro de Navarre, bâtit sur le rocher une forteresse d'où il braqua de gros canons sur le rivage : ce qui le rendit quasi-maître de la ville. Il eut alors son Penon devant Badis comme deux ans plus tard il devait avoir son Penofî devant Alger. Avec cette différence que celui d'Alger ne devait pas durer quarante ans, tandis que celui de Badis existe encore. Moula-el-Mansour qui commandait la petite cité voulut se débarrasser de la présence importune des Espagnols. Il fit hisser quelques bombardes au sommet des deux pics qui dominent l'îlot et essaya de pulvériser la forteresse ennemie ; mais celle-ci qui avait de meilleures canons réduisit les Moros au silence.
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En i322, un autre caïd, Moula-^Iohammed, s'empara du Penon par trahison et réussit à le garder. En i554, les Turcs qui faisaient la course le long des côtes barbaresques entrèrent dans la place et la conservèrent pendant dix ans jusqu'au jour où les Espagnols revinrent en nombre, saccagèrent Badis et reprirent le Penon qu'ils ne lâchèrent plus. Depuis, l'emplacement de la bourgade marocaine n'est qu'un amas de ruines et les Rifains qui habitent dans les environs n'ont plus aucun souvenir historique se rattachant à ces lieux. La région est très sujette aux tremblements de terre et il est probable que le rocher de Gomera s'est détaché un jour du littoral à la suite d'un violent cataclysme sismique. L'étroit chenal qui le sépare du continent met la garnison à l'abri d'une incursion des Bokkoya et autres mauvaises tètes rifaines.
Sur le sommet du pain de sucre s'élève une forteresse et des prisons flanquées de quelques ouvrages militaires qui les étayent contre la roche : tout autour, contre les flancs rocailleux, s'élèvent en spirale, le long de ruelles étroites, de vilaines petites maisons où s'abrite la population 'civile d'environ 3oo habitants, marchands et artisans, qui sont pour la plupart d'anciens forçats libérés. On compte en outre trois cents prisonniers qui alimentent le presidioet qui sont gardés par quatre cents soldats. Est-il besoin d'ajouter que l'existence est encore plus mortelle là qu'à Melilla, sur ce coin de rocher long de i5o mètres et large de 120 mètres d'où on ne peut sortir, sous peine de se faire massacrer :
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et cela pendant de longues, longues journées, tandis que les flots azurés de la Méditerranée clapotent doucement autour du bagne triste et muet, tandis que le ciel désespérément bleu, inondé des lueurs vives du soleil, invite au mouvement et à la liberté.
L'existence de tous ces gens exilés sur ce sol pierreux est précaire, car ils sont obligés d'attendre une semaine entière le navire q[ui doit les fournir de vivres et d'eau. Cette situation misérable poussa un jour Ferdinand VIT, qui avait abandonné à la légère bien des colonies autrement importantes, à offrir au Sultan de l'époque l'échange du Penon contre quelques chevaux marocains. Le Sultan refusa, estimant sans doute qu'il perdrait au change. En 1872, les Cortès décidèrent en principe l'évacuation de ce presidio. Mais les Cortès proposent et le roi dispose, car Penon de Vêlez de Gomera est toujours espagnol. Il pourrait l'être ainsi pendant des siècles que personne ne songerait à disputer à l'Espagne la possession de ce rocher tombé des falaises du Rif . . .
... Au retour, le petit vapeur touche à Alhucemas, autre exil non moins lamentable sur un îlot rocailleux à peine séparé de la côte par quelques brasses. Dans la baie de Nekour, au bas du territoire de Tamsouan, à peu près à égale distance de Melilla et du Penon, pointe un petit archipel d'une douzaine d'écueils noirâtres dont le plus gros a été livré aux Espagnols en i55';7 par le Sultan Mouley-Abdallah qui ne se souciait pas du tout de voir les Turcs s'établir
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dans les Hadjar-Nekour (nom arabe de Tarchi-
gel), comme ils l'avaient fait en face de Badis. tes de là, sur le flanc de la colline qui domine le littoral, s'élevait une petite ville riiaine appelée par les géographes arabes El Me^emma. Les Espagnols estropièrent ce mot et en firent Alnucemas, qui devint le nom de leur nouvelle possession.
En France, on ignorait cette occupation, peu apparente il est vrai, et une compagnie commerciale française qui voulait exploiter la côte du Rif résolut en i665 de s'installer dans la baie de Nekour sous le nom de « Compagnie d'Abouzème » (autre façon d'estropier El Me^emma).
Un de ses représentants, Roland Fréjus, se rendit même à Thaza porteur de lettres de crédit de Louis XIV pour avoir une entrevue avec le Sultan Mouley-Rachid. A cette époque le Makhzen, sous prétexte de ménager les susceptibilités, savait aussi bien faire lanterner les Européens que de nos jours. Au lieu de mettre au courant l'agent delà Compagnie d'Abouzème, on atermoya, on lui fit des promesses ambiguës. Impatienté, celui-ci revint, juste à temps, pour apprendre que le prince de Montesacro mstallait à Alhucemas un presidio pour le compte de l'Espagne. Après avoir vu de près les choses, le Rif, le Makhzen, et toutes les difficultés qui en ressortissaient, Roland Fréjus ne dut pas regretter d'avoir échoué dans sa tentative.
Aujourd'hui, El Mezemma n'est plus qu'un village au milieu de beaucoup de ruines et Alhucemas est un bagne encore plus mesquin
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que le Penon. La citadelle, les prisons, l'hôpital, Téglise et quelques maisons civiles se massent étroitement sur une plate-forme rocheuse et étriquée, peu élevée au-dessus du niveau de la mer. Deux cents soldats, autant de forçais et une cinquantaine de petits négociants forment la population de cette terre d'exil. Parfois, lorsque la mauvaise mer ou l'état de ses machines ne permet pas au vapeur de service de venir à jour fixe au presidio, la garnison est obligée de mettre son pavillon en détresse pour arrêter les navires qui passent et leur demander un peu d'eau douce. Ou bien alors elle est obligée de recourir aux Temsaman du rivage qui, en rechignant, livrent à prix d'or des mauvais vivres et de l'eau sale aux malheureux affamés. •. . . . Les îles ZaflFarines sont situées à 27 milles à l'est de Melilla, en face de l'embouchure de la Moulouïa. C'est un petit archipel de trois gros rochers bruns groupés en demi-cercle à environ trois kilomètres du rivage : l'île du Congrès, l'île d'Isabelle II et l'île du Roi. L'îlot du milieu, Isabelle II, est occupé par le Pénitencier où logent les forçats et par la caserne des soldats qui gardent le bagne. Un phare prévient les navires du danger qu'il y aurait à se jeter sur ces récifs. Le nom des Zaffarines {Chafai^iiios en espagnol) vient, dit-on, de celui de la tribu des Beni-Djàfar à qui elles furent échues en partage après la conquête arabe.
Entre la plage de la Moulouïa et le petit archipel la mer est presque toujours calme ; aussi, par les gros temps, les navires qui se trouvent dans
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ces parages viennent-ils se mettre à Tabri dans le chenal.
Jusqu'en 1847, ^^^ Zaffarines sont restées inoccupées. La France, malgré ses succès en Algérie, malgré sa main-mise sur la province d'Oran, avait négligé d'installer un poste sur ces îlots ; ce qui cependant pouvait avoir une grande utilité comme base de surveillance des populations marocaines très remuantes de la région. Enfin, on se décida à occuper l'archipel et le Véloce^ navire de guerre, fut chargé de l'opération. Mais, comme il arrive trop souvent, la chose fut ébruitée avant d'être mise à exécution et l'Espagne avertie envoya elle aussi, de Malaga, une frégate qui précéda de quelques heures le Véloce. Celui-ci, en voyant le pavillon de Castille flotter sur les rochers qu'il avait ordre de prendre, rebroussa chemin et revint à Oran.
L'entretien d'une garnison et d'un presidio aux Zaffarines, coûte très cher au gouvernement espagnol, comme d'ailleurs toutes ses possessions sur la côte rifaine. Les provisions et l'eau sont amenées par bateau, et le moindre retard met la petite colonie dans la plus grande détresse. Quant à aller se ravitailler sur la côte, c'est risquer des coups de fusil des Kibdana,* trop heureux de jouer un mauvais tour à ces chiens de chrétiens campés sur les hadjrat Kibdana, comme ils appellent les îles.