CHAPITRE XIX
Le plus sur chemin de Fez à Oujda, sinon ie plus court, passe par Tanger et par Nemours.
C'est cette voie indirecte que les représentants et les soldats du Makhzen prennent depuis deux ans, depuis que la route de Thaza est coupée
far les tribus révoltées et par la présence du 'rétendant. Les négociants, les voyageurs suivent la même voie, utilisent nos bateaux pour gagner Nemours et nos diligences pour atteindre Lalia-Marnia par l'excellente route si pittoresque et sinueuse qui passe à Nédroma. Ce petit voyage à travers un coin d'Algérie serait excellent pour noire influence si soldats, commerçants ou diplomates se laissaient impressionner par les facilités de déplacement et la sécurité que notre civilisation leur oH're. Mais le raison-
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nement par comparaison n'est pas encore entré <{ans les cerveaux marocains.
• « Le Maroc commence à Marnia, me disait un gros marchand de Tanger en souriant, puisque a partir de là la piste commence et la route carrossable cesse. » Il est de fait que la pénétration pacifique et économique que l'on destine ^u Maroc devrait déjà avoir fait toutes ses preuves en Algérie, surtout dans les confins de la province d'Oran. Depuis longtemps déjà une voie empierrée, semblable à celle de Tlemcen, devrait conduire au moins jusqu'au territoire marocain. D'aucuns prétendent même qu'une interruption brusque de cette route à la frontière aurait nettement indiqué que là où s'arrêtait le service des Ponts-et-Chaussées, là commençait la barbarie. Il eût encore mieux valu pousser les travaux jusqu'à Oujda ; personne ne s'y fût certainement opposé et aujourd'hui on pourrait continuer le tronçon plus avant, au lieu d'en être encore à la construction d'une route qui, partant de Marnia, se dirige sur Oujda. C'est un retard très appréciable.
Il en est de même du chemin de fer. Depuis plusieurs années la locomotive devrait siffler à Marnia, au besoin conduire jusqu'à la frontière, pour être prête à s'élancer sur le territoire étranger dès le jour où on aurait pu arracher •du Makhzen un lambeau d'autorisation. Au lieu de cela, la construction d'une voie ferrée Tlemcen-Marnia est à peine décidée depuis quelques mois, et on en est encore à la période des études sur le terrain. On ne tardera pas à se
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rendre compte combien ces atermoiements qui ont trop longtemps duré sont préjudiciables.
Qui donc nous avait raconté qu'une belle route conduisait à Andja et que, pour marquer leur mépris à l'égard de l'administration française, les Marocains affectaient de marcher à côté, en pleins champs. C'est une légende qui a circulé dans les conversations et que de grands journaux ont même reproduit. Une mauvaise piste semée de grosses pierres tout' le long de ses vingt-huit kilomètres relie Marnia à Oujda. Elle franchit deux oueds et quelques marécages. Au printemps et en été, la sécheresse permet de passer en voiture et d'v être secoué comme dans un panier à salade. En hiver, on est obligé d'avoir recours à un mulet ou à un cheval. Les représentants du Makhzen et les habitants d'Andja tolèrent, tout en faisant la grimace, la venue dans leur ville des deux ou trois voitures de louage de Marnia qui amènent de temps à autre quelques voyageurs marocains débarqués à Nemours ou un touriste français arrivé de Tlemcen. Un service régulier faciliterait cette excursion, carie prix du transport revient encore assez cher.
Il est interdit à une charrette d'aller à Oujda, sous prétexte qu'elle pourrait concurrencer les muletiers et les chameliers. Il y a dix-huit mois, un charretier espagnol qui avait enfreint ce règlement et qui avait conduit à la ville marocaine une voiture de pastèques se vit, une fois qu'il eut pénétré dans les murs, entouré par une foule menaçante et hurlante qui profita de son
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embarras pour lui piller ses pastèques. Ahuri^ menacé de mort, le malheureux conducteur fut mis à l'abri par les autorités dans la prison de la Kasbah. Uamel (gouverneur) lui fit une verte semonce, lui infligea une forte amende, et ne lui rendit charrette et attelage qu'à la condition de partir sur le champ et de ne plus jamais revenir. Ceci se passait à quatre lieues du territoire français, mais personne ne se soucia d'intervenir.
La piste d'Oujda traverse un pays peu intéressant, région de plaines peu productives, caillouteuses, formées d'argiles rougeâtres, où les touffes grises des chaumes desséchés n'off'rent aux troupeaux qu'une maigre pitance. Nous croisons de nombreux Arabes montés sur de petits chevaux maigres et nerveux qui se rendent, le fusil en bandoulière, au marché d'Oujda. Ce sont des indigènes algériens de la frontière, des Beni-Ouassia, autorisés à être ainsi armés pour se défendre contre les attaques
Rossibles des tribus marocaines. Par contre, les [arocains ne sont pas admis à circuler avec des armes sur le territoire algérien. Mais il est fait de nombreuses dérogations à cette défense.
Nous arrivons à un campement de cavaliers indigènes qui sont chargés de faire la police pour notre compte sur la limite dès deux territoires. Ils dépendent du commandant militaire de Marnia et sont à la solde de la France. Leur accueil maussade et dénué de cordialité me rappelle celui des 7î:{ala sur la piste de Fez^ avec cette différence qu'ici nous sommes en Algérie. Quelques tentes en poil de chameau^
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un puits, un café maure, des chevaux entravés
3ui mangent un peu de paille, des hommes à emi nus couchés à l'ombre d'une haie d'épines ; tel est le poste sommaire qui surveille le cnemin d'OuJda à Marnia.
A partir de là, les tribus nomades qui circulent dans la plaine sont quelque peu indécises sur leur sort et sur le maître auquel elles doivent obéir. Il fut un temps où, après avoir fait pâturer leurs moutons et leurs cnameaux en Algérie, ■elles passaient au Maroc pour se soustraire à la collecte de l'impôt. Aujourd'hui, dans la crainte <lu Prétendant et des pillages qui suivent ses expéditions, elles ont placé leurs tentes à cheval 5ur la zone frontière et se trouvent prêtes en cas d'alarme, à se répandre en deçà de la limite algérienne. Les partisans du Roghi sont trop prudents pour venir les poursuivre jusque-là, Nous traversons les douars de ces pauvres diables toujours aux écoutes, toujours sur le point de décamper si à l'horizon, dans l'Ouest, apparaissent des cavaliers suspects. . ,
. . . Des indigènes se joignent à nous. Ils Tont aussi à Oujda faire quelques emplettes, •et surtout s'informer des dernières nouvelles. Bou^-Hamara vient de prendre Aïoun-Sidi- Mellouk et le bruit répandu de ce succès ne laisse pas que d'émouvoir les esprits. Les conver- •sations vont leur train, commentant avec une sîngulièce facilité et avec un verbiage inépuisable •des événements qu'ils connaissent très mal. De iîers arabes à cheval nous dépassent au galop,, sans mot dire. Des piétons qui poussent devant
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eux des ânes maigres se laissent distancer par nous en nous souhaitant bon voyage. Ils vont chercher à Oujda des petits pains de sucre enveloppés dans leur papier bleu moiré qui ont passé en franchise sur le territoire marocain pour les ramener en fraude en Algérie où ils tâcheront de les revendre aux épiciers de Nemours, de Nédroma ou de Marnia. Ils risquent gros jeu à ce métier, car nos douaniers sont intraitables, et quand ils peuvent mettre la main sur un contrebandier « ils ne le ratent pas », selon leur expression militaire.
Parfois, dans la plaine jaune tachetée de broussailles, on aperçoit un Marocain qui trottine, embarrassé par de lourds paquets dissimulés sous son burnous et sous sa djellaba. Soudain, il se met à courir plus rapidement, à grandes enjambées ; c'est qu'il a vu pointer au-dessus de la ligne d'horizon, deux uniformes vert-sombre chevauchant dans la zone frontière, et il essaye de gagner du terrain, tout en espérant qu'il ne sera pas aperçu. Mais les gabelous ont l'œil perçant ; ce burnous gris qui se hâte là-bas dans la brousse, ne leur dit rien qui vaille, et ils enlèvent leurs montures au "galop. Alors notre homme s'arrête deux ou trois fois, s'ac* croupit lestement, et repart d'un pas dégagé et placide. Quelques minutes après et les douaniers l'interpellent, lui enjoignent de s'arrêter. Lui^ docile, se laisse faire. On le fouille sans égards sous ses vêtements, on le houspille un peu et on le laisse aller, car on n'a rien trouvé sur lui. Les uniformes repartent et continuent leur tournée^
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tandis que le Marocain s'éloigne doucement, décrit un arc de cercle dans la plaine, revient à son point de départ, s'assure d'un coup d'œil qu'il n'y a plus de danger et va reprendre dans les touffes de jujubier sauvage les pains de sucre qu'il y a semés prestement au moment où il allait être pris. . .
. . . Les derniers vallonnements qui nous cachaient Oujda, s'aplanissent et la ville apparaît dans sa ceinture épaisse de verdure qui tranche nettement au milieu de la plaine nue. Le feuillage sombre des oliviers domine ; des haies de roseaux abritent des jardins bien cultivés et irrigués par une eau abondante où poussent des figuiers, des abricotiers et des mûriers nombreux. Toutes les villes marocaines du reste se sont élevées au milieu des eaux courantes, là où une végétation verdoyante se massait sur un sol fertile et humide. C'est uniquement à cela qu'est due l'origine des cités que les princes berbères ont bâties dans l'intérieur du Maroc : Fez, Meknez, Oujda, Kçar-el-Kebir, points dénués de toute défense naturelle, dans des plaines très plates et parfois dominées par des montagnes élevées d'où les tribus révoltées peuvent s'élancer sans difficulté. Il est curieux de constater au contraire qu'en Algérie les villes étaient presque toutes des points stratégiques et bien abrités contre un coup de main : Mascara, Miliana, Médéa, Constantine, en sont des
exemples.
Ou)da n'est ni la clef stratégique d'une région, ni un point d'aboutissement écono-
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mique. Elle s'élève, grise et délabrée, derrière •ses murailles de pisé, dans la plaine des Angad, ^u sud des Beni-Snassen, à quelque distance de l'oued Isly. La piste de Thaza à Tlemcen passe non loin de là et, au temps où le chemin était à peu près sûr et suivi par les caravanes, Oujda -était une étape fréquentée. Très éloignée du véritable noyau du Blad-Makhzen qui se masse ^ux abords de l'Océan, séparée des territoires pacifiés par des régions indépendantes ou révoltées •qui ont toujours fait partie du Blad-Siba, cette petite ville végète misérablement depuis plu- ^sieurs siècles et c'est par pure tradition d'âges meilleurs que le Sultan y entretient des représentants de son pouvoir.
Il y régnait cependant une certaine animation sous le règne précédent de Mouley-Hassan. Le pays était calme, la route de Thaza et de Fez ouverte au commerce, de sorte que de nombreux "indigènes venaient s'approvisionner au marché d'OuJda et y entretenaient un mouvement économique de quelque importance. On y voyait des négociants de Fez, obèses et placides dans leurs vêtements légers et simples, irréprochablement propres ; des Berbères des Beni- Snassen oien râblés, armés d'une carabine à répétition, d'un poignard et d'un pistolet damasquinés, gesticulant et causant très fort, triant oeaucoup et achetant peu ; les Arabes Angad armés jusqu'aux dents également mais plus calmes, à l'aspect minable d'ans leur burnous loqueteux, amenant des petits bœufs TOUX et des chèvres étiques. Mais depuis la
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période d'anarchie qui est née avec ravénement du Sultan actuel Abd-el-Aziz, et surtout depuis la révolte du Prétendant qui a jeté le désarroi dans ces existences routinières, Oujda a été de plus en plus désertée. Les muletiers et les chameliers sont restés dans la région de Fez et ne sont plus venus chercher ou apporter des marchandises ; les Beni-Snassen et les Angad, soupçonnés non sans raison d'avoir des sympathies pour le Roghi ont été tenus à distance par le Makhzen. C'est en effet un usage courant dans les villes marocaines que d'interdire aux tribus douteuses l'accès des marchés ; c'est surtout un moyen infaillible pour se les mettre à dos et s'assurer leur hostilité. Enfin, depuis que Bou-Hamara et ses partisans évoluent aans la région d'Oujda, depuis qu'il a failli prendre la ville d'assaut et qu'il s'est emparé de la Kasbatêl-Aïoun^ la petite bourgage est complètement désemparée.
Sur les 8.O0Q, habitants qui peuplaient Oujda, la plupart des commerçants sont partis avec leurs familles et leur petit avoir, notamment ceux qui étaient originaires de fez et de Tanger. Seuls sont restés les jardiniers, quelques marchands, les douaniers, et enfin les pauvres diables qui n'avaient rien à perdre. . .
: . . En venant de Tlemcen, on pénètre dans Oujda au Nord, soit par la porte de la Zaouïa ou de Sidi-Abd-el-Ouaned. Les remparts encore bien conservés sont entourés d'un large fossé d'enceinte autour desquels s'étendent les jardins ombragés d'oliviers magnifiques, de saules
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feuillus, de mûriers très verts et de figuiers noueux. Des cultures maraîchères s'entremêlent aux luzernières et aux carrés de vignes ; desseguia bien entretenues répandent à travers cette végétation Teau bienfaisante qui Tabreuve sous un soleil de plomb, au gros de l'êtes L'intérieur de la ville est triste et morne ; il sent l'abandon et la faillite. Il s'en faut de peu qu'il ne rappelle le mortel silence d'Arzila, la 'cité ruinée où le commerce est prohibé.
Trois autres portes donnent accès dans Oujda au Sud : Bab-Sidi-Aïssa, Bab-el-Aïoun (porte des Fontaines) et Bab-el-Khemis. Au Sud-Est, débordant des murailles, un rectangle fortifié forme le quartier de la Kasbah. Là, autour d'une place au niveau inégal, s'élève Dar-el- Makhzen, agglomération de bâtisses où vivent ceux qui détiennent le pouvoir. Uamel (gouverneur), le commandant des troupes qui s'abrite prudemment en ville tandis que l'armée déguenillée vagabonde dans la campagne, le cadi, les secrétaires et les chaouchs. Tout ce monde là mène une existence oisive qui se partage entre le sommeil, les repas, et l'absorption continue d'innombrables tasses de thé.
A proximité s'élève une maisonnette mal bâtie qui a été généreusement offerte à la mission militaire française. Cette mission comprend un capitaine d'infanterie, un lieutenant de tirailleurs, un sergent de zouaves et quelques tirailleurs qui ont adopté le costume civil marocain. Elle est en principe chargée d'instruire les troupes de la garnison d'Oujda. Les
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premiers temps de son séjour elle fit en effet pivoter tant bien que mal les recrues marocaines, leur apprit la manoeuvre du canon, et contribua certainement par sa présence et son attitude résolue à la résistance qu'Oujda opposa au siège du Prétendant qui dut se retirer.
Mais, depuis de longs mois les soldats du Makhzen ont évacué la ville pour mener campagne contre le Roghi et ont dressé, très loin de là, leurs tentes qu'ils déplacent constamment. De sorte que la mission française qui a reçu des ordres pour rester à Oujda est complètement inactive et mène une existence dénuée d'intérêt. Il est presque impossible à ses membres de pousser une promenade un peu loin des remparts sans risquer d'essuyer un coup de feu d'un fanatique dissimulé dans la broussaille. Outre cela, nos officiers dépendent de la légation de Tanger, à l'autre extrémité du Maroc. Ils ne doivent avoir aucune attache officielle avec le Gouvernement Général de l'Algérie et naturellement avec le commandant du cercle de Marnia qui réside à quelques lieues. Pour communiquer par lettres ou par télégrammes avec notre Mmistre à Tanger, ils envoient un cavalier spécial à la poste de Marnia. Lettres et dépêches passent par Tanger et par Oran. On voit d'ici l'ingéniosité de cette combinaison ! Ça durera jusqu'au jour où on s'apercevra que c'est ridicule.
Les membres de la mission n'ont donc qu'à se croiser les bras. Il faut cependant savoir gré au lieutenant Mougin de ne pas vouloir rester
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inoccupé et de se livrer à des travaux de recherches en rapport avec la situation qu'il occupe. Il a pu communiquer à M. de Flette de Roquevaire, pour sa nouvelle édition remarquable de la carte du Maroc, les plans d'une exactitude très minutieuse d'Oujda et d'Aïoun Sidi^Mellouk . . .
... Il y a cinq autres quartiers dans la ville séparés, comme dans toutes les cités marocames, par des portes bardées de fer. Comme ailleurs, chaque quartier a son Mokaddem qui gère les biens de la communauté : mosquée, bain maure et fondouk, et qui est chargé de fonctions policières. Les rues sont d'une saleté repoussante et ne laissent rien à envier sous ce rapport aux artères de Larache ou de Kçar-el- Kebir. Cependant, à Pâques 1904, lors de la venue de M. Etienne, on a enlevé des immondices qui pourrissaient là depuis des années, et ce nettoyage éphémère a enlevé un excès de fumiers qui, cinq mois après, n'a pas encore eu le temps de se reformer.
' Auprès de la Kasbah, se trouve le quartier de Ghekiane qui ouvre à l'extérieur par Bab- Zaouïa. On y trouve la grande mosquée avec son minaret élevé et svelte qu'on apercevait de très loin, mais qui de près n'offre aucune délicatesse d'architecture. Plus au Nord, dans le quartier des Oulad-Amran, se croisent les ruelles marchandes qui aboutissent à Kàiceria^ le véritable centre de négoce, petite place entourée d'une sorte de mur d'enceinte auquel sont adossés, circulaircment, des petits magasins
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élevés au-dessus du sol. Mais actuellement, la plupart des boutiques sont fermées, cadenassées ; le marché est désert ; les débitants ont presque tous émigré, les chalands ne viennent plus, et là comme à El-Kçar, comme dans bien d'autres centres, le commerce se meurt faute de sécurité. A droite, c'est le quartier réputé le plus ancien, celui d*Ahl-Oujda, où s'étend une vaste esplanade ensoleillée et couverte de détritus desséchés. C'est la place des caravanes ; seulement, il n'y a plus de caravanes. A gauche, c'est le quartier des Oulad-Lhassem et, non loin du marché, le Meltah ou quartier juif, dont la plupart des habitants se sont enfuis, dans la crainte du- Prétendant. Le peu qui en reste est dans une grande misère car les affaires ne vont pas et l'argent ne circule plus. Ils sont revêtus du costume uniforme des Juifs marocains des villes : tunique noire, ouverte par devant, serrée à la taille par une ceinture brune, calotte noire qui recouvre à demi leurs cheveux huileux et longs d'un doigt. Au Nord-Ouest enfin, le quartier des Oulîïd-el-Kadi, côtoyant des vergers touffus qui ont pénétré jusque dans l'enceinte de la ville.
En dehors des murs, une fois qu'on a franchi la ceinture de verdure qui les entoure, c'est la plaine inculte, limitée à l'horizon par les lignes violettes des montagnes. Au Nord, on aperçoit dans le lointain, les crêtes des Beni-Snassen, tandis qu'au premier plan se détache, à une dizaine de kilométrée, le Djebel-Mer'ris au bas duquel coule vers l'Algérie TOued Isly. C'est là
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qu'en 1844 nos troupes infligèrent aux troupes marocaines venues au secours d'Abd-el-Kader la défaite que Ton sait. Apres cette journée décisive qui, jointe au bombardement de Mogador et de Tanger, nous mettait vis-à-vis du Sultan du Maroc dans une posture des plus favorables, nous aurions pu nous assurer des garanties et une situation privilégiée pour l'avenir. Il en serait résulté pour notre politique extérieure des avantages que, de longtemps, nous ne pourrons retrouver, par suite de la tournure compliquée qu'a prise la question marocaine dans ces dernières années, question que les traités avec l'Angleterre et avec l'Espagne n'ont pas solutionnés aussi clairement qu'on pourrait le croire. Au lieu de cela, nos générauxdiplomates furent bons princes et les conséquences de la bataille d'Isly aboutirent à un traité enfantin de délimitation qui commençait par ces mots : « Les deux Empereurs. . . etc. » Au Sud, les massifs de Ras-Asfem et du Djebel-Msitla barrent l'horizon de leur croupe grise, tandis qu'à l'Est, le long d'une large vallée, où la plaine ondule mollement en manielons aplatis, la piste de Fez sillonne en droite ligne les champs dévastés par l'anarchie des tribus et la guerre de partis, la piste qui conduit à la fameuse trouée de Thaza, route naturelle de l'Algérie à l'Océan, vers laquelle depuis cinquante ans, les esprits conquérants essaient vainement d'entraîner la France dans une entreprise hasardeuse.