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CHAPITRE PREMIER

Melilla est la première ville du Maroc où le paquebot jette l'ancre en venant d'Algérie. Par une anomalie des évc-nements historic|ues, Melilla est une ville espagnole en territoire maro- ■cain, tandis que Gibraltar, l'escale suivante est un port anglais en territoire espagnol. Depuis ■quatre siècles, l'Espagne entretient à Melilla une forte garnison qui est à la fois garde- ■chiourme d un imponam presïdio et sentinelle indolente de l'enclave qu'elle a réussi à se tailler sur un rivage ennemi. L'aspect de la ville «st très curieux. Une presqu'île étroite et abrupte, battue et rongée par les flots de la Méditerranée, sert d'abri à de nombreux ouvra-

fes et bâtiments militaires qui la recouvrent de as en haut. Les constructions se massent com

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pactes les unes contre, les autres avec cet enchevêtrenient de ruelles dont seules les villes, orientales et espagnoles ont le secret.

Au delà, sur la droite, s'étend une plaine inclinée qui aboutit à des coteaux surmontés de forts aux allures menaçantes. C'est sur la crête de ces coteaux, c'est-à-dire dans un rayon d'environ quatre kilomètres, que s'arrête la frontière espagnole. Dans la partie plate, le vieux Melilla a débordé depuis quelques années de sa presqu'île. 11 existe même un faubourg hors desmurs d'enceinte. Les quartiers neufs sont relativement propres et coquets. Le long du rivage s'étend, dans un seul corps de bâtiments sans étage, une succession de magasins multicolores, oii les habitants peuvent se procurer des objets, d'usage courant et les voyageurs des cartes postales. Par exemple, il n'y a ni port, ni v^arf ; à peine un embryon de quai où les barques peuvent accoster par temps calme. Le marché est couvert et spacieux, les rues pavées et bierb entretenues ; on pourrait se croire dans unebourgade d'Espagne, si les nombreux Rifains qui circulent dans les artères commerçantes ne venaient rappeler les touristes à la réalité.

En dehors de la ville, on rencontre parmi les- .édifices nouveaux Buen Accuerdo^ vaste bâtiment pour loger les officiers, un . théâtre où pendant l'hiver une troupe de Malaga vient de temps à autre distraire la garnison de son mortel ennui. 11 y aussi des arènes qui ont bonne tournure. Précisément, le dimanche qui suivait notre passage il devait y avoir une corrida

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annoncée à grand fracas par des affiches voyantes. Les taureaux sont amenés en bateau de Ceuta ou de Tétouan et se ressentent, paraît-il, des fatigues de la traversée.

Après -les dernières maisons éparpillées s'étend, au bord de la mer, au d là du Rio de Oro [Oued ed Deheb)^ une petite plaine inculte où campent pour l'instant des réguliers du sultan, qui, battus par les troupes du prétendant, sont venu>> chercher un refuge sur le territoire neutre. Les Espagnols ont pris à leur charge cette mehalla, El Campo comme ils disent, et fournissent à chaque personne deux kilos de pain par jour. C'a été l'occasion pour une bande de faméliques venus de la montagne, qui n'avaient rien de commun avec l'armée du sultan, d'accourir vers El Campo et de s'y installer pour y vivre aux frais de la générosité espagnole. Les réguliers n'ont aucun uniforme et rien, dans leurs vêtements, ne les distingue des autres Rifains. Leurs protecteurs leur ont confisqué leurs fusils, ou du moins les quelques armes qu'ils avaient conservées. On les a logés sous de grandes tentes en toile. Pendant la journée, les hommes roulent la ville et les cafés maures ; les femmes et les enfants restent au camp et se laissent approcher sans méfiance.

C'est un spectacle assez lamentable qui n'offre rien de belHqueux. Tous ces misérables vivent dans la saleté et la pauvreté. Ils n'ont aucune idée du sort futur qui leur est réservé et attendent patiemment le cours des événements.

Quand on les interroge, ils répondent que le

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sultan est grand et qu'il viendra les délivrer un jour. D'autres ne savent pas de quel sultan on veut leur parler, du vrai (aguellù) ou du faux (roghi) : ceux-là sont venus se faire héberger aux dépens d'Alphonse XIII. Tout ce- monde là n'a d'ailleurs pas l'air d'avoir la notion bien nette de ses droits, de ses devoirs et des compétitions des belligérants. Ils demandent surtout la paix et la tranquillité : ils l'ont pour l'instant.

J'ai fait le tour de Melilla et des environs dans des conditions particulièrement intéressantes. J'avais, en effet, pour compagnons de voyage, aimables s'il en fût, M. Auguste Terrier, secrétaire général du Comité du Maroc à Paris, €t M. de Segonzac, accompagné d'Abd el Aziz Zenaghi, jeune Tlemcénien qui est répétiteur d'arabe à l'école des langues orientales. M. de Segonzac, qui nous avait, au cours de la traversée, minutieusement retracé ses itinéraires au moyen de cartes détaillées dressées par lui, a pu nous désigner du doigt les chemins qu'il a parcourus dans la région montagneuse qui entoure Melilla. En ville, il nous a montré une borne sur laquelle il s'était reposé alors qu'il était déguisé en Rifain et oii un jeune voyou espagnol, le prenant pour un mot^o^ était venu l'insulter et lui cracher dessus. Les Espagnols n'ont, en effet, aucun égard pour les indigènes du pays et les maltraitent avec une grande facilité. C'est une des raisons pour lesquelles ils sont si détestés aux alentours.

A un kilomètre à Test du Campo de los

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Moros^ c'est-à-dire de la Mehalla des réguliers réfugiés, sur la limite même du territoire de Melilla, se trouve la douane marocaine. C'est un grand caravansérail délabré, aux murs de pisé, dont un Européen ne voudrait pas pour ses écuries. Là, des oinnana^ employés du sultan, prélevaient un droit sur Tentrée et la sortie des marchandises et conservaient les fusils des Rifains qui se rendaient au marché de la ville. Mais, depuis que les troupes du prétendant ont gagné une bataille dans les environs, les oumana ont été chassés et ce sont des gens du roghi qui prélèvent les droits de douanes et confisquent momentanément les fusils des passants. Les employés du maghzen n'avaient alors rien trouvé de mieux que d'organiser à la porte même de la ville une seconde douane, où ils se faisaient

Sayer une nouvelle redevance. Comme les Lifains, dans ces conditions, désertaient peu à peu le marché, les Espagnols, en gens pratiques, réembarquèrent les otimaua pour Tanger, reconnaissant ainsi officiellement les droits du .prétendant sur la douane... tandis qu'à une courte distance ils protégeaient, non moins officiellement, les troupes du sultan. C'est quelque peu burlesque.

D'ailleurs, à Melilla, cette petite ville en façade, avec sa campagne étroite, où les voitures circulent sur trois kilomètres de route, avec son petit champ de manoeuvres et ses fortins sans canons, avec ce camp du makhzen d'un côté et cette douane du prétendant de l'autre, tout semble truqué, tout paraît être comédie. D'autant

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que la plus grande sécurité règne dans tous ces milieux et que ces éléments disparates font l'effet de s'entendre comme larrons en foire.

En apparence, rien de plus paisible que les environs de Melilla. Sur le territoire marocain, des champs cultivés, des gourbis environnés de vergers, des koubbas entourées de petits villages. Je suis persuadé qu'un Européen peut s'y promener sans encombre, à condition de ne pas être espagnol. Le titre de Français exerce déjà quelque prestige et permet des libertés qu'un autre n'obtiendrait pas. Rien de plus tranquille que la douane du roghi où des gens à l'allure farouche nous ont servi un excellent café et nous ont complaisamment renseignés. Plusieurs d'entre eux se sont proposés pour aller vers le prétendant (ils disent : le sultan) nous chercher une autorisation écrite de se rendre chez lui. Nous avons dû décliner l'oftre faute de temps.

A peu de distance de la douane, se trouve une ferme d'apparence européenne appartenant à la famille de Moreno, ce renégat espagnol, lieutenant du prétendant, qui fut tué, il y a quelque temps, dans un engagement. Plus à l'est, une lagune profonde, longue de 25 kilomètres, s'étend Jusqu'au territoire des Kiddana. Elle est dominée au Sud par une colline que les indigènes nomment Mezjouja et les Espagnols Talaîio. Non loin de là se trouve la kasba de Selouan. Du haut de la terrasse de la douane, M. de Segonzac nous a repéré tous ces endroits qu'il a traversés. On apercevait, en effet, distinctement la lagune, la bande de sable qui la sépare

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de la mer et le goulet de communication qui se trouve non loin du h'aouch de Moreno. C*est là Hin endroit dont on pourra faire dans l'avenir un excellent port de commerce naturel. Pour J'instant, une douzaine de barques rifaines y -sont mouillées. Des mariniers indigènes les utilisent pour la pêche et la contrebande. Nous -aurions pu nous rendre facilement sur les bords <le la lagune, soit en voiture, soit à pied. Mais, d'une part, notre cocher espagnol, très effrayé <ie cette idée que Ton pouvait s'aventurer loin -de la frontière, refusait de nous conduire ; de Vautre, les Rifains de la douane, soucieux de ■conserver le prestige du prétendant, affirmaient que nous ne pouvions nous passer d'une autorisation de ce dernier. Nous n'avions pas le -temps d'aller la chercher. Mais nous regrettâmes ensuite d'avoir pris conseil des uns et des 4iutres et de ne pas avoir poursuivi purement et simplement notre promenade. A Melilla, un officier espagnol nous affirma être fréquemment ^llé sur les bords de la lagune à cheval et avoir navigué dedans sur un torpilleur (sans doute xm torpilleur de passage, car il n'y a pas de défense mobile à Melilla).

Pour mieux nous rendre compte, nous som- :mes allés après déjeuner, dans une barque à ^^oile, vers la langue de sable qui sépare la Sebkha de la mer. Notre intention était de

Îénétrer à l'intérieur et de faire des sondages, [ous fumes mal secondés par le temps et par nos matelots. La mer était quelquepeu houleuse, <1e sorte qu'une barre assez forte et un brisant

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d'écume s'opposait à ce que nous débarquions sur la plage et à ce que nous approchions du goulet. Notre timonier nous assura qu'une ba^ lancelle de jaugeage moyen ne pouvait passer par l'entrée sans toucher le fond et s'ensabler : ce qui infirmait les racontars de l'officier espagnol. D'jautre part, l'existence du goulet que nous avons de nos yeux vu confirme le tracé de la cart.e de M. de Segonzac qui avait fait le relevé des rives de la Sebkha. Il convient d'ajouter que cette communication avec la mer avait été démentie il y a quelques temps par des auteurs, mal renseignés. Nous avons pu néanmoins faire, à quelque distance de la côte, des sondages qui nous ont indiqué seulement des profon-deurs de 2 m. 5o à 3 mètres. On voit que, si -on voulait utiliser la lagune comme port naturel, il faudrait d'abord creuser un chenal important. Avant notre retour au mouillage, une barque de Rifains, qui s'était détachée du bord,, s'arrêta un instant pour nous examiner, puis, repartit tranquillement dans la direction orien^tale du lac. . .

... Il paraît que, parfois, la garnison de Melilla reçoit des balles sur sa place d'exercice^ • Cette garnison se compose de 5. 000 hommes, d'infanterie (deux régiments et un bataillon),, plus un peloton de cavalerie et des détachements d'artillerie et du génie. Elle s'ennuie à mourir. Les officiers ne peuvent pas s'y sentir .et, bien que le séjour à Melilla leur compte comme campagne, ils ne désirent qu'une chose : retourner en Espagne. Il est en effet humiliant

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€t monotone de ne pouvoir évoluer au delà d'un rayon de trois ou quatre kilomètres sans risquer d*être le point de mire des fusils marocains dissimulés dans la brousse De temps à •autres, une petite attaque nocturne réveille de leur torpeur les troupes assoupies qui ne se tenaient plus sur la défensive. Alors, durant quelques jours, les sentinelles sont doublées, lès patrouilles et les rondes se succèdent... puisla parfaite sécurité qui revient ramène les hommes et leurs chefs à une oisiveté déprimante.

Il y a un journal local, El Telegrama del Rify qui se tire sur une seule feuille grande comme un mouchoir de dame. Le recto est réservé aux dépêches et le verso aux annoncés. Les canards^ qui s'y publient ne suffisent pas à distraire les habitants de l'insipidité de leur existence.

J'ai dit que Melilla avait un presidio^ c'est-àdire un bagne, où les forçats sont gardés à vue. Chacun de ces malheureux a un soldat pour le surveiller, et quand on voit passer sur la route un rude gaillard bronzé aux joues glabres, aux mains calleuses, aux membres noueux, tenant un gourdin en croix derrière ses épaules et suivi d'un petit fantassin malingre armé de son •petit mousquet, on est à se demander quel est celui qui garde l'autre. Dans ce territoire étriqué, il n'y a pas grande besogne pour les forçats. Une fois les tronçons de routes entretenus- (chose aisée, puisqu'il n'y a pas de roulage) et les rues balayées, l'ouvrage manque. Alors, les travailleurs, assis par terre, se reposent pendant les longues heures de service, et leurs.

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-gardiens en font autant en fumant des ciaaretles. Aussi, esi-il question de supprimer le bagne Ji Melilla.

Le long de la limite, qui est marquée par des tas de pierres blanchis à la chaux, sont échelonnés douze forts de toutes formes et de tous modèles. Ils n'ont ni fossés ni parapets, puisqu'ils n'ont qu'à résister à la fusillade des Rifains. Il y a aussi des peiits blockhaus entourés -de grilles, où les défenseurs sont enfermés comme des bêtes féroces, sans pouvoir sortir. Ça m'a rappelé, en plus petit, les grilles -d'Alger.

Le commerce le plus important de Melilla est la contrebande d'armes et de munitions de guerre ; autrement dit, l'Espagne donne ou plutôt vend aux; Marocains des verges pour la j"ouetter. Autant de fusils elle importe, autant de coups de feu qui lui sont destinés. Une expérience de 400 ans lui a appris qu'elle n'avait rien à espérer de Melilla. Ses procédés brutaux et sectaires envers les indigènes lui ont attiré toutes leurs antipathies. La situation est la même à Ceuta. Je ne parle pas du Peiion de Vêlez, d'AIhucemas et des Zaffarines, bagnes ■construits sur des ilôts rocheux, d'où les Espagnols n'entretiennent aucun rapport avec le territoire marocain. Quand on se rend compte ide cette situation ridicule de l'Espagne au Maroc après une occupation de quatre siècles, quand on mesure de l'ceil les deux lambeaux de territoire qu'elle n'a Jamais su agrandir d'une ^larcelle, malgré de gros sacrifices d'hommes et

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<l'argent, quand on se souvient de ses insuccès ^n Algérie, notamment sur les côtes de TOranie, on se demande sur quelles données se basent ceux qui revendiquent pour l'Espagne une zone d'influence qui s'étendrait sur tout le Rif. Avant d'élaborer un traité aussi défavorable pour nous, nos diplomates devraient faire une excursion à Melilla et à Ceuta pour bien se rendre compte de l'inanité des prétentions espagnoles (i).

(i) Il est bon de se souvenir que ceci était écrit avant 3a conclusion du traiié dont le public ne connaît qu'imparfaitement les clauses.

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