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CHAPITRE II

Tanger, 3 Août 1904.

Ce qui frappe le plus, en arrivant à Tanger, c'est le mélange de modernisme et de barbarie dont cette vilie est imprégnée. On nY trouve pas une seule charrette, même de Tespèce la plus primitive, mais les rues et les maisons des particuliers sont éclairées depuis longtemps à l'électricité ; il y a, je crois, une seule fontaine pour toute la ville, mais, par contre, un réseau téléphonique relie les légations, les consulats et les maisons de commerce. Tout le reste est à l'avenant. On trouve bien à Tunis des contrastes curieux entre l'exotisme local et les manifestations du progrès européen ; mais l'impression est beaucoup plus vive à Tanger où on se heurte à chaque pas à ce coudoiement de la civi- Hsation et des moeurs archaïques.

1 Tanger, depuis des siècles, une lutte

lente entre l'esprit traditionaliste des ns et les idées de perpétuel change-

caractérisent les nations indo-germal,a poussée du Sud résiste à celle du Afrique tient tète à l'Europe qui, lam- ■ lambeau, lui arrache une nouvelle ■n, Dieu sait au prix de quelles négo- Et voilà pourquoi cette grande ville à ir les rives de l'Atlantique et de la inée, située à vingt kilomètres de l'Eulacée aux abords d'une voie fréquentée ivires du monde entier, est restée bar-

et suit encore les errements d'un ;e vermoulu où pointent ch et là des s du progrès moderne. À tel point ut comparer Tanger à un très vieux en loques, rapiécé avec des échantil- )ie neuve.

arquement à terre est tout un poème, 1, il instruit le voyageur et le prévient s qu'il faudra combiner pour remanier m jour. Il n'y a ni port, ni jetée, ni ; navire qui arrive mouille à quelque de la côte. Du bord de la plage, un bois construit sur pilotis s'avance à es dans la mer. La compagnie anglaise )nstiuit a installé sur la plate-lorme et des wagonnets. C'est la seule voie

Maroc. Ce warf d'ailleurs ne rime à t trop élevé au-dessus du niveau de la

que les chalands et les barques puis- :coster de plain-pied, et les navires ne

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peuvent rapprochera cause du manque de fond.. Celte jetée de planches joue cependant un rôle considérable dans Texistence des Marocains Dès qu'un vapeur a jeté Tancre, une quantité inouïe d'embarcations de toutes formes et de toutes

f;randeurs se détache du rivage et se prépare à 'assaut du paquebot. Rien ne peut donner idée de cet envahissement de portefaix et de mariniers indigènes. L'arrivée dans le port d Alger est un modèle d'ordre et de discipline en comparaison. Des grappes humaines se suspendent aux escaliers, aux échelles, aux cables pour déborder sur le pont. J'ai vu des matelots de notre navire s'accroupir sur le bastingage et réprimer l'invasion à coups de pied sur la tête et sur les mains de ces forcenés, batailler avec eux, jeter les chéchias voire les hommes à la mer, rien n'y faisait. Tout ce monde- là revient à la rescousse, et c'est un gourdin à la main que le voyageur doit monter la garde devant ses bagages pour les livrer seulement à qui lui plaît. Après bien des efforts, on finit par se caser dans une barque : coût, 20 sous, sans compter le transport des malles. Si la mer est agitée, c'est le double ; les acconiers se chargent de prévenir le public de l'élévation du tarif par un pavillon jaune qu'ils accrochent au bout d'une hampe. Par temps calme, la navigation se fait sans encombre et on aboutit bientôt à un escalier qui donne accès sur le warf dont j'ai parlé. Là, un fonctionnaire marocain perçoit cinq nouveaux sous pour « droit de circulation sur la plateforme ». Les bagages sont chargés

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^ur un wagonnet qui roule avec un bruit d'enfer jusqu'à la plaee : encore cinq sous pour l'entrepreneur du chemin de fer.

Résigné, on paie toujours, et on attend patiemment de nouvelles rançons. La douane apparaît dans un nuage. Après la grève, recouverte des marchandises les plus disparates :

-caisses, sacs, barils, pièces de machines, fers à T et poutres, s'ouvre une porte étroite, la porte de la ville, sous laquelle s'entassent les colis les plus divers et où s'engouffrent des centaines de gens bigarrés qui s'agitent et qui crient. Dans un recoin, des Marocains à longue barbe et à turban élevé représentent le makhzen. Devant eux, au milieu du défilé incessant des hommes et des mulets chargés, les portefaix arrivent en courant, gesticulent, hurlent à qui mieux mieux, s'arrachent les malles et les valises, puis, soudain, les emportent brusquement sur leurs épaules dans la direction de la ville, aux yeux ahuris du voyageur qui, de loin, suit inquiet le résultat de ces vociférations : telle est la visite en douane des privilégiés. Les autres doivent ouvrir leurs ballots ; mais il est juste de dire, à la louange des vérificateurs, qu'ils n'abusent pas de leurs droits au cours de leurs investigations sommaires.

Une rue tortueuse ou plutôt un boyau étroit et mal pavé part de la porte de la plage, traverse la ville et grimpe, à rendre jalouses les ruelles de la Casba d'Alger, jusau'à une autre porte qui débouche sur le grand Sokko, terrain vague et mamelonné où se tient le marché indi-

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gène. C'est sur ce parcours de 3oo mètres que se concentre le mouvement commercial de Tanger. Une procession continuelle de piétons, de cavaliers, d*ànes et de mulets chargés de marchandises, circule et se bouscule dans les deux sens, depuis Taube jusqu'au coucher du î^oleil. Les amateurs de pittoresque en trouvent à revendre dans cette promiscuité cosmopolite où se heurtent toutes les nationalités et deux langages dominants : Tarabe et l'espagnol. Celui qui veut habiter Tanger et même les autres ports marocains pour ses affaires, voire pour son plaisir, doit nécessairement posséder ces deux idiomes : faute de quoi, le négociant est exposé à ne pas réussir et le touriste court le risque de s'ennuyer à mourir.

Les abords populeux de la porte de France à Tunis rappellent, mais en moins exagéré, l'agitation qui caractérise la rue centrale de Tanger. A peu près à mi-chemin de son parcours, cette rue étranglée s'élargit pendant quelques mètres pour donner naissance à une petite place irrégulière : c'est le petit Sokko ou place des Postes. La France, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne y sont, en effet, représentées par quatre officines concurrentes qui se livrent à •des opérations postales et à bien d'autres encore. Il y a aussi quelque part une poste marocaine qui a essayé de fonctionner, mais elle a dû y renoncer.

Tout le long de cette artère mercantile et autour du petit Sokko s'alignent des boutiques <ie dimensions exiguës où les marchands, maro-

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cains ou européens, s'ingénient à accumuler les produits les plus hétérogènes. Sous prétexte que seule la diversité des articles en vente permet à un négociant de gagner sa vie ici, nombreux sont ceux qui, derrière le même comptoir, débitent en même temps de la farine et du charbon, de la limonade et des cartes postales, des rubans et de la ferronnerie. Il est probable que si ces spécialités étaient comme chez les peuples civilisés, réparties suivant leur nature chez les commerçants de la ville, ceux-ci n'en retireraient pas moins leur bénéfice, et les nouveaux débarqués n'en seraient pas à se demander si c'est chez le coiffeur ou chez le liquoriste qu'ils trouveront du papier à lettres.

Un peu plus haut que le petit Sokko, sur la gauche, s'ouvre une sorte d'impasse couverte où se tient un marché aux légumes. Comme il n'y a qu'une seule entrée et pas de dégagement, la cohue qui se presse dans ce cul-de-sac dépasse l'imagination. Mieux vaut l'examiner de loin et ne pas s'y aventurer. Tout ce quartier est habité en majorité par des Européens. Il va sans dire que c'est un cnaos de bâtisses vieilles et neuves, sans aucun alignement, où quelques maisons à trois étages et à balcons surplombent çà et là les terrasses de bicoques mauresques rafistolées par des maçons espagnols. Quelques hôtels de second ordre, des cafés d'un ordre encore plus inférieur, hébergent et abreuvent, non sans les écorcher, voyageurs et consommateurs. De petits cireurs juifs, des guides à la mine équivoques, quelques crieurs de journaux

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également juifs : tels sont les signes précurseurs de la civilisation qui, avec l'heure de l'apéritif, envahissent peu à peu ce quartier. J'ajouterai que Tanger et ses environs immédiats sont reproduits sous tous les aspects par les cartes postales illustrées. Jusqu'ici on est poursuivi par cet impôt que parents et amis inlîigent aux voyageurs avec une telle libéralité et le sourire sur les lèvres.

Le grand Sokko est un déballage de tout ce que les Marocains aiment à brocanter. On y vend de la paille, des vieilles ferrailles et même de la fausse monnaie. La dernière émission de la monnaie hassaui est, en efl'et, de frappe si médiocre qu'il ne doit pas coûter beaucoup d'efforts à l'imiter. Aussi, est-elle de plus en plus dépréciée et, s'il est un numéraire dont on se mette au Maroc, c'est bien celui du Sultan. La monnaie espagnole a cours pour ainsi dire obligatoire, au taux du change naturellement. L'or, l'argent et le bronze français circulent de plus en plus et avec leur valeur ordinaire. Les pièces anglaises et allemandes sont acceptées par la plupart des maisons de commerce. On arrive facilement à avoir dans sa bourse cinq monnaies différentes. On voit d'ici à quels calculs compliqués doivent se livrer les malheureux touristes qui ne sont pas au courant des opérations de banque et qui ne veulent cependant pas être ironies par les commerçants qui leur font l'appoint.

C'est sur le grand Sokko que les promeneurs trouvent un choix abondant de montures, ânes

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et mulets, harnachés de bâts rouges du plus bel effet. Il y a même des Espagnols qui louent des chevaux, de fort belles bèies ma foi. Il est d'ailleurs à remarquer que les bêtes de somme à Tanger sont en général bien soignées, mangent à leur faim et sont brossées avec soin : ce qui leur donne de l'énergie et un poil luisant. A défaut de tout véhicule, on doit se contenter de ce mode de locomotion. La location d'une mule

Eour une promenade qui ne dépasse pas deux eures coûte une peseta. Ce n'est pas ruineux. Aussi, use-t-on abondammment er pour les plus petites courses de ce moyen le plus rapide pour se transporter d'un point à un autre ; et les gens du pays dévisagent avec une certaine stupeur ceux qui vont tranquillement excursionner à pied dans la campagne. Le Maroc est un

Kays cl'Occident, mais avec l'élément arabe les abitudes orientales ont pénétré les grands centres et on y devient rapidement aussi paresseux qu'à Tunis et au Caire.

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