CHAPITRE III
Tangc, le 6 août 1904.
Le grand Sokko est tous les jours fréquenté par une foule bigarrée de Marocains de races et d'origines multiples. Les citadins, avec leurs gandouras blanches, avec ces allures molles qui caractérisent aussi les Tunisiens, y coudoient les paysans du Fahç et de YAndjera^ revêtus de la djellaba sombre, la tête nue et rasée, le fusil Maûser en bandoulière, bronzés par je ne sais combien de coups de soleil, à la mine farouche mais bons garçons tout de même. Des gens du Sous, dont les traits émaciés et le teint bilieux rappellent la physionomie des M'zabites d'Algérie, se mêlent aux négociants de Fez et dç Merrakech, aux Drâi de Textrême-sud, reconnaissables à leur visage ovale, à leur collier de barbe noire et abondante. Au milieu de tout ce
monde, circulent, le jour durant, les marchands d'eau dont les sonnettes, qui tintent aigrement, dominent les clameurs de la foule. Ce sont des nègres, originaires de cette région encore pleine de mystères, comprise entre le Maroc et le Soudan ; ils portent suspendue à leur épaule une outre en peau de bouc gonflée d'une eau fraîche et limpide, mais d'origine douteuse et, moyennant deux centimes, remplissent de ce breuvage une tasse de cuivre reluisante qu'ils présentent à l'assoiffé de rencontre. Vu une première fois, le spectacle du grand Sokko est pittoresque, mais on a tôt fait de s'en lasser et les oreilles sont vile rassasiées de ce brouhaha exotique qui n'eîcprime en réalité qu'un bien maigre négoce, beaucoup de bruit pour peu de chose : c'est là un trait général des mœurs musulmanes.
Dominant cette agitation factice, la Maison de France, s'élève à mi-côte, et son petit pavillon tricolore attire les regards aussitôt qu'on a franchi les portes de la ville. C'est de cette modeste bâtisse carrée et tlanchie h la chaux que partira un jour le signal d'agir, d'exprimer au Maroc les clauses du traité franco-anglais, de laisser entendre au makhzen que ce traité n'est pas un mythe destiné à sommeiller dans les archives de l'histoire. Je dis un jour, car, pour l'instant, la consigne venue d'en haut est d'atermoyer, d'attendre, de laisser faire, de laisser dire. Il est bon d'ajouter, à la louange de ceux qui sont chargés de respecter la consigne, qu'ils n'ont jamais tenté de la violer (*>.
(i) Se rappeler la date de la lettre : Août 1905.
C'est du grand Sokko que partent les différentes routes qui relient Tanger aux faubourgs environnants et aux villes de l'intérieur. Il faut excepter la route de Tétouan qui part de la plage, ou plutôt qui est la plage elle-même. Sur la gauche, une piste qui débute par cinq cents mètres de sable et où on s'enlise sans efforts : c'est la route de Fez. Sur la droite, trois avenues assez bien entretenues conduisent aux villas de la ban-, lieue. L'une d'elles mène Jusqu'au cap Spartel, h. 12 kilomètres de la ville, en passant par la Yilla Perdicaris. En réalité, ces routes sont des chemins pavés et entretenus par des entrepreneurs espagnols, chemins dont les tracés fantaisistes, les tournants à angle droit et les pentes à raidillon s'opposeront toujours à la circulation des voitures, quand il y en aura à Tanger.
De sorte que de nombreuses maisons de plaisance, des métairies qui se sont construites peu à peu sur les flancs de ces routes invraisemblables, ne pourront jamais être desservies par un véhicule, roulant quelconque. Et quand il s'agira de tracer une voie commode et prati- <jue au milieu de ce dédale de jardins, de vergers, de villas déjà alignées, nos conducteurs des travaux publics n'auront pas petite besogne à exécuter. Après avoir taillé, le long des décli- Tités abruptes, des chaussées escarpées, les mercenaires européens les ont aggravées d'un pavage en petits moellons de grès, ce pavage qui caractérise les villes d'Espagne et que l'Europe ne leur envie pas. Rien n'est plus désagréable quand, à califourchorl sur une mule, on
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descend le long de ces rampes barbares ; à chaque instant, on sent sa monture glisser des quatre fers et menacer de choir sur Tarrièretrain, tandis que, par derrière le conducteur, en frappant la bête à coups redoublés, accentue encore cette menace. Ceci est un des petits inconvénients de la civilisation ibérique. Mieux vaut encore une piste nature où les bêtes de somme circulent d'un pas assuré.
En quittant le grand Sokko, trois routes, ai-je dit, donnent accès aux environs de Tanger* Leur pavage dangereux n'est heureusement pas poussé au-delà de quatre kilomètres ; elles reprennent ensuite cette allure de sentes sauvages, telles que le touriste aime à en parcourir dans l'Afrique du Nord. Elles conduisent à ce que les Marocains appellent le djebel^ la montagne. Le djebel, c'est à la fois le versant opposé à la ville de Tanger et une colline élevée qui le coupe perpendiculairement et s'étend vers l'Ouest en vallons ondulés et verdoyants dominant l'Océan jusqu'au cap Spartel.
Le djebel forme, deri^ière Tanger, un arc de cercle où s'accumulent, le long des pentes accentuées, plusieurs centaines de villas de plaisance, de cottages, de maisonnettes émergeant d'une végétation aussi fournie et aussi étendue que celle qui environne Alger. Les essences d'arbres y sont encore plus variées, et îa présence d'eaux vives abondantes est signalée partout par des tremWes et des peupliers au feuillage argenté. Cette riante verdure s'étend bien loin au delà et masque souvent de superbes castels
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qui appartiennent à de riches Anglais. C'est un faubourg de Tanger qui se poursuit vers TOuest^ à plus de six kilomètres de la ville et qui, après une interruption à hauteur de la villa Perdicaris^ renaît encore le long d'un coteau isolé qui surplombe la mer.
Les plus somptueuses de ces habitations de canipagne appartiennent en général à des fils de la Grande-Bretagne, bien rentes, qui viennent passer là les hivers avec leurs familles. Tanger est, en effet, la station d'hivernage par excellence, grâce à son climat et à sa situation. Elle est appelée à détrôner dans l'avenir le Caire, Tunis^ Alger et même Nice. Sa température, l'hiver, est très douce et il est rare que le thermomètre y descende- au-dessous de 12**. Lorsque des interventions intéressées auront réussi à organiser en Espagne des rapides réguliers, la voie ferrée amènera jusqu'à Algésiras les voyageurs partis la veille de Paris ou de Londres, puis les steamboats les transporteront en moins de deux heures jusqu'à Tanger ; or, quels sacrifices ne feraient pas les gens aisés pour abréger ce dégoût de l'existence et de soi-même qu'on appelle le mal dç mer.
Plusieurs riches villas appartiennent aussi à des négociants israélites de Tanger qui, généra*lement, y passent leurs étés pour se reposer de leurs labeurs et fuir quelque temps l'aridité des chiffres commerciaux. Mais, cette année, le coup de main d'Er Raïsouli les a terrorisés, et les. villas sont restées fermées. En continuant à habiter la ville, les Israélites cossus ont obéi à
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un sentiment assez naturel. Il est bien certain que si, faits prisonniers, il s'agissait de payer leur rançon, ce n'est pas le Makhzen qui s'en chargerait, et ce serait avec leurs propres deniers qu'ils devraient se racheter. Comme quoi il est dangereux, à plus d'un titre, d'être sujet du Makhzen : c'est d'ailleurs là une vérité sur laquelle j'aurai l'occasion de revenir. Et puis, en admettant qu'Er Raïsouli ou ses comparses n'aient jamais songé à supputer la valeur en argent que représente la liberté d'un Israélite de Tanger, rien ne dit que les soldats du sultan éparpillés dans la banlieue, sous le prétexte plaisant de la protéger, n'auraient pas essayé de faire ce qui a si bien réussi à Er Raïsouli.
Car, en somme, d'où viennent ces soldats, si ce n'est de ces mêmes tribus qui fournissent des détrousseurs de grands chemins, lesquels, je me hâte de l'ajouter, font aux passants beaucoup plus de peur que de mal. Au fait, puisque nous sommes en plein dans le sujet, autant vider la question de la sécurité, de cette sécurité que tant de gens discutent, que quelques-uns nient •et dont tout le monde jouit, si tant est que ce tsoit une jouissance.
En éliminant la capture de Harris et de Perdicaris qui sont des événements politiques "SUr lesquels, pour des causes d'ordres divers, on ne saura jamais le fin mot, il est nécessaire -d'affirmer que Tanger et ses environs oifrent la garantie de sûreté la plus absolue aux hommes et aux choses. Une phrase que je relève dans un journal local, le journal de Daniel Saurin, a
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paru cet hiver plusieurs semaines de suite pour caractériser la situation : « A Tanger, ville sauvage de 45.000 habitants — 45.000 pirates, diplomates ou barbares — sans tribunaux, sans soldats ni gendarmes, pour toute la semaine écoulée, pas un meurtre, pas un accident, pas un vol, pas même une simple faillite. » Cette phrase, si caustique soit-elle, exprime cette vérité que personne n'a encore pu contredire : <]ue la sécurité à Tanger et aux alentours est absolue, de jour comme de nuit, depuis nombre ■d'années ; et qu'à part deux cas isolés de brigandage politique, elle n'a jamais été troublée. Des meurtres, aussi bien contre les Européens que contre les musulmans, on n'en cite pas ; des attentats, pas davantage. Signalons, pour être scrupuleux, la quasi assommade d'un jeune Français par un fonctionnaire du port qui assurait avoir été insulté dans sa personne ; cela, il y a deux ou trois mois, et c'est tout. Les vols sont très rares, et lorsqu'un Européen est victime d'un larcin, il lui arrive souvent de reconnaître, après enquête sommaire, que le voleur n'était pas marocain.
Quelles sont les villes dites civilisées qui pourraient, sur ces points, rivaliser avec Tanger sous le rapport de la tranquillité ? Il y a a Alger des rues de la Casbah qui sont beaucoup plus dangereuses que certaines ruelles de Tanger, noires comme un four éteint, où on risque seulement de se donner une entorse à travers les inégalités de niveau. On peut se promener dans la campagne en pleine nuit, sans risque
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d'être assailli par des rôdeurs aux intentions toujours nuisibles, ainsi qu'il arrive fréquemment dans les quartiers les mieux famés de Paris et de Marseille. Ceci peut paraître en contradiction avec les nouvelles terroristes qui se sont répandues dans la presse d'Europe et de France^ notamment depuis l'attentat contre Perdicaris^ nouvelles qui ont aussi trouvé leurs échos dans nombre d'organes algériens et tunisiens. Ces informations tendancieuses, d'origine anglaise et espagnole, ont toujours trouvé des interprètes trop complaisants parmi les journaux avides de renseignements. 11 faut se prémunir contre les cancans de basse-cour que les feuilles espagnoles à court de copie lancent à travers le monde avec un sang-froid stoïque. C'est ainsi qu'avant hier le Hei^aldo nous apprenait que le choléra sévissait avec rage à Oran et faisait trente victimes par jour. Mais si le canard madrilène peut être facilement évité par des moyens préventifs, combien il faut se défier du è/w]/f*anglaisy cet intermédiaire méthodique entre la vérité et le mensonge.
Il y a d'ailleurs eu à Tanger des personnes assez habiles pour illusionner les gens mêmes qui habitent la ville et les faubourgs. Il est, dans la colonie étrangère, tel ou tel personnage qui avait réussi à persuader à nombre d'habitants que leurs personnes et leurs biens étaient menacés, et tous, convaincus, allaient raconter à qui voulait l'entendre que la sécurité n'existait plus à Tanger, sans qu'aucun indice sérieux puisse servir de fondement à ces colportages*
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Cette insécurité par persuasion, qui n'a existé que chez les cerveaux timorés et dans les colonnes de journaux, tend d'ailleurs de plus en plus à disparaître. Les vendeurs de fumée en seront pour leurs frais. . .
... Le djebel abonde en maisonnettes européennes et celles, peu nombreuses, qui appartiennent aux musulmans, ont aussi un cachet d'outre-mer, de sorte qu'au milieu de la végétation luxuriante et des toits rouges qui percent le feuillage, on pourrait aussi bien se croire dans la banlieue de Lyon ou de Marseille.
Dans la plaine qui s'étend au bas, entre la piste de Fez et les collines, quelques fermes sont dispersées çà et là. Le promeneur qui y hasarde ses pas croise sur sa route de nombreux indigènes, hommes ou femmes des champs, qui passent indifférents, les uns ne portant rien, les autres chargées de fagots ou de bottes de paille. Jamais on n'entend de leur bouche, à l'adresse) du chrétien de rencontre, une malédiction quelconque murmurée entre les dents, ainsi qu'il arrive encore fréquemment en Algérie ou en Tunisie.
Et puis, au détour du chemin, on rencontre tout d'un coup un troupeau sonnaillant de belles chèvres au poil roux, suivi d'un pâtre espagnol qui vous lance gaîment un buena tarde honnête €t entonne à tue-tête une mélopée sévillane : on se croirait alors transporté dans un coin de la campagne andalouse. Tous ces environs respirent le calme et le repos. Rien n'y rappelle cette terre âpre et sauvage que le nom même
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du Maroc évoque dans l'Histoire. Et quiconque se promène, à cheval ou à pied, à lo kilomètres il la ronde de Tanger, n'v trouvera aucun signe qui lui fasse douter de [a sécurité des lieux. . . ... Le soir, lorsqu'au coucher du soleil la lande jaune et les vallons boisés qui limitent l'horizon au sud de Tanger s'assombrissent pour se noyer rapidement dans le crépuscule envahissant, la campagne se tait, les ouvriers de la terre cessent de la fatiguer, les oiseau\ dans les arbres respectent en silence !a nuit qui tombe. Ça et là seulement, un refrain andalou. dont on ne peut deviner si les paroles sont arabes ou espagnoles, vient heurter la sérénité reposante de la banlieue q^ui s'endort, tandis qu'au loin, par-dessus la colhne, on perçoit le doux mugissement de la mer et les appels h la prière des nombreux muezzins, qui aflirment au fidèle le cours régulier de leurs jours et les assurent de la paix qui règne sur la ville.
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