CHAPITRE V
Taiifîcr, le lo août 1904.
A droite du quartier populeux et commerçant s'élève en étage, jusqu'au sommet d'un mamelon, le vrai Tanger, la ville arabe encerclée depuis des siècles entre des murailles grossières dont les fragments disparaissent peu à peu : c'est la Kasbah qui, comme celle d'Alger, se compose -de petites maisons cubiques enchevêtrées pêlemiêle, blanches ou bleu-clair, traversées par des ruelles tortueuses et sales. Mêmes portes closes et énigmatiques, même parcimonie de fenêtres, mêmes grillages sévères devant les baies étroites. Du milieu des cours intérieures s'élèvent des Voix de femmes, des disputes, des pleurs ; mais le passant ne peut rien voir de ces existences cachées et c'est en vainque les regards indiscrets du voisin essaient de pénétrer l'intimité de ces
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scènes de famille. Sur le front est, la Kasbah trempe ses assises dans la baie ; les anciens remparts qui dominent la douane supportent de nombreux canons alignés en chapelet d*oignons, menaçant de leurs gueules béantes le mouillage des navires, mais incapables de tirer, fût-ce à poudre. Comme leur présence incommode gênait dans leurs travaux les constructeurs de la nouvelle douane, ceux-ci ont demandé au Makhzen de vendre les canons au prix du métal. Mais le Makhzen, pour qui toute cette vieille ferraille est sacrée parce qu'elle est un symbole de force^ sinon un instrument, a répondu qu'il tenait à conserver cette artillerie dont on pourrait peutcire tirer parti plus tard. En attendant, lesmaçons vont être obligés d'emmurer toutes ces pièces de bronze dans une vaste salle dont on ne pourra probablement plus jamais les sortir à moins de démolir la douane. Comme quoi le génie militaire marocain pourrait rendre des points. . . à l'autre.
Dans cette partie basse de la ville arabe, toutes, les habitations sont vulgaires et mal tenues, sauf l'hôtel Continental et la maison des chérifs d'Ouezzan. En gravissant quelques ruelles, on atteint rapidement un pâté d'édifices officiels autant que délabrés qui, emboîtés les uns dans les autres, entourent une sorte de place rectangulaire et pavée ; c'est là que l'existence municipale indigène suit son cours avec une indolence musulmane que les pays d'Orient n'ont point à envier. Les prisons, constructions croulantes, abritent dans leurs flancs des centaines de
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malheureux qui subissent leur sort stoïquement et en commun, condamnés pour des crimes oU' pour de simples peccadilles. L'un d'eux, qui a tué à peu près tous les membres de sa famille et qu'on considère comme fou, gît à terre, les yeux hagards, essayant de démêler, dans son cerveau atrophié, les causes de son emprisonnement. A côté de lui, se trouve un enfant qui a brisé \<x\ glace d'un magasin français en jouant maladroitement avec un fusil. Comme ses parents sont insolvables, on l'a incarcéré. Dans cinq ou six mois, on se souviendra de lui, on le relâchera... et le Makhzen paiera la vitre.
Un large corridor pénètre dans la prison. Là, on peut voir par les lunettes des portes le.
spectacle grouillant et pouilleux de ces êtres noirs revêtus de leur chemise ou de leur djellaba, celle avec laquelle ils sont venus là. Les uns dorment, les autres chantent ; d'autres, très besogneux,, nattent des paniers en jonc qu'ils vendent aux visiteurs pour subvenir à leurs frais de nourriture dont le gouvernement n'a nul souci. Quelques-uns ont les pieds enchaînés, non parce qu'ils sont plus criminels que les autres, mais parce qu'il y avait des chaînes disponibles et qu'il fallait bien s'en servir. Dans les corridors, les gardiens, impassibles, aussi mal vêtus et aussi sales que les prisonniers, dorment, causent: ou dégustent des tasses de thé, tandis que les parents des détenus viennent, à travers leslucarnes des portes, leur apporter de la nourriture, du tabac, des paroles d'encouragement. Lesconversations s'animent, on rit, on échange des
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lazzis : ça se passe en famille. C'est d'ailleurs en vain qu'on chercherait une organisation sérieuse dans tout le Maroc qui, depuis longtemps, a fait le sacrifice de son prestige.
Accolés aux prisons, d'autres grands bâtiments, très mal entretenus, abritent dans leurs flancs les restes lamentables d'une administration fossile. Le Bit-El-Mal (Trésor) a sur sa façade beaucoup de colonnes, mais il y a longtemps qu'il n'a plus d'argent. Comme dans tous les palais musulmans, les chambres vides se succèdent aux chambres vides ; les plafonds se crèvent ça et là, pourris par des gouttières ; des divans éventrès et parsemés essaient de meubler la nudité de ces salles inutiles. Aux côtés de ce triste monument s'élève le Mechouar ou maison de justice, portique formé de colonnades où le premier cadi de la ville donne ses audiences et ses sentences appuyées parfois de coups de matraque. Il y a, dans d'autres quartiers de Tanger, des cadis d'ordre inférieur, sortes de juges de simple police, qui écoutent avec patience, assis au fond d'un vestibule exigu, les plaintes de leurs clients. Le spectacle de ces officines ne diffère en rien de ce qu'on voit en Algérie ou en Tunisie.. Ce sont les mêmes vociférations, les mêmes gestes exagérés, les mêmes serments, les mêmes mensonges. Le juge, sceptique, tranche les différends au petit bonheur, estimant sans doute que la culpabilité et l'innocence sont en somme des choses très relatives -^n ce bas monde.
. Entre le Bit-el-Mal et le Mechouar, une montée
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pavée de ces mêmes galets qui font le désespoir des nouveaux arrivés à Tanger, conduit à une sorte de grand portail mauresque : c'est Tentrée du Z)ar el Makhien ou Palais du f^acha. Là, réside habituellement le gouverneur de Tanger dont le titre ronflant déguise une douce sinécure. Son palais, qu'on visite par acquit de conscience, est encore un spécimen de cette architecture bâtarde et banale qui caractérise les monuments arabes de la ville. Une cour intérieure, entourée de colonnes de marbre, offre un certain cachet. De grandes salles juxtaposées possèdent des plafonds curieux dont les bois, joliment sculptés, sont bariolés avec beaucoup d'ors mais fort peu d'art.
Sur la place, que limitent toutes ces bâtisses, il y a, toute la journée, un mouvement pittoresque. C'est un endroit qui a le mérite de conserver une vieille couleur locale et d'offrir au curieux un véritable coin de la vie orientale, telle qu'elle devait être déjà au moyen-àge. Des files de chevaux entravés à l'ombre attendent patiemment leurs cavaliers ; des enfants^ qui jouent en criant au milieu de ces bêtes dociles, se dispersent comme des moineaux effarouchés lorsque un soldat hargneux vient les admonester ; des femmes apportent sur leur tête des provisions pour les prisonniers, leurs parents ou alliés ; le long des murs, assoupis et oisifs, des geôliers sommeillent, bâillent, s'étirent ; sur les escaliers de marbre, les âskei^ (soldats du Sultan), assis dans des poses peu militaires, leurs fusils entre les jambes, causent sans enthou-
'-'.c^mt Jc< évcaements du îour ou de leur solde .; l'jn ne leur paie pas.
Pieds et jambes nus, un pantalon et une veste Jj drap b!eu sombre avec de rares boutons de c.jîvre rongés par le vert-de-gris, loqueteux et poussiéreux, une prtîte chéchia rouge et pointue ^^r la tête : voila pour ceux qui sont en Uniterme. Les autres revêtent la Jjelhba brune* commune à tous les Marocains du Nord, et e uourent leur tête rasée d'une corde en poil de c.îameau. qui ne protège nullement leur crâne C'jntre les ardeurs du soleil. Dans la rue, les «^oldats se promènent en désordre à travers la faille, tenant horizontalement d'une main négligente leur fusil chargé, le chien ouvert, risquant au moindre choc de tuer quelqu*un. Qui donc pourrait les rappeler à l'ordre puisqu'ils ne sont commandés par personne. C'est un spectacle étrange que cette garnison de Tanger composée* <jr le papier, de 5oo hommes, dont 120 sont payés effectivement. La solde, dérisoire, est de quelques sous par jour. *
Pour se nourrir, il faut se débrouiller, vivre aux crochets de sa tamille ou exercer un métier» Il est à souhaiter que les officiers français qui ont reçu mission de réorganiser ces troupes en luiillons arrivent, à force de patience, à un résultat palpable. Pour Tinstant, un petit noyau indocile de gens qui sont gargotiers ou boulangers, qui arrivent en retard à l'exercice et qui acceptent leur métier de soldats avec un enthousiasme de gardes -nationaux, ne semble pas
(i\ Ecrit en août 1004.
devoir donner, d'ici longtemps, de grandes satisfactions à ses instructeurs. Les autres, très paresseux et laissés libres de leurs mouvements par le Makhzen, préfèrent à l'exercice la garde des portes ou des villas extérieures, garde qui consiste à boire du thé et à jouer aux cartes toute la journée. Il y a ainsi des soldats de tout âge, entre quinze et soixante ans, qui mènent une vie douce et monotone.
On ne voit point de gradés. Quelques chefs aux fonctions vagues, revêtus de gandouras de soie, se souviennent parfois qu'ils ont des troupes sous leurs ordres pour réquisitionner quelques hommes de bonne volonté et leur donner des missions de confiance, telles que la garde des légations et la patrouille des rues. Tout cela est piteux, piteux, et nécessite une réorganisation ^urgente, d'autant plus que les soldats se recrutent en général parmi les évadés de prison ou les criminels qui ont dû fuir des parages inhospitaliers. . .
... Si la place du Mechouar est remuante, bariolée, retentissante de cris et de coups de bâton pendant la journée, combien le contraste est frappant lorsque le soir tombe. Avec l'ombre qui s'étend sur les pavés de grès, le calme et le ^silence envahissent cette immense cour devenue déserte et qui retentit seulement des conversations de quelques rares gardiens restés à leur poste, nonchalemment, sans consigne bien précise, aussi bien là qu'ailleurs en somme. En continuant à monter à travers les rueljes, on accède à la muraille du Nord, bâtie sur des
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rochers à pic, défendue par de nombreuses batteries. La seule qui mérite quelque attention se nomme Bordj-Naàm. Elle a été élevée sous la direction d'officiers anglais de Gibraltar à la solde du Sultan. Deux canons Armstrong y reposent leur masse et saluent les navires de guerre à leur arrivée. Toutes ces batteries et d'autres encore, ainsi que Tarsenai ou Dar-el- Baroiid^ sont visitées couramment par les touristes. Il suffit pour cela de s'adresser aux soldats commis à la garde de ces bâtiments militaires qui, pour quelques centimes, livrent sans scrupule les secrets de leur défense nationale.
En haut de la Kasba, la vue sur la baie et sur le détroit est superbe. Au-dessous de soi, la ville descend en gradins le long de la colline. En bas, les faubourgs marchands et la marine renvoient les échos de leur agitation incessante. Des cris, des hennissements, des piétinements sur les pavés, des sonnettes de vendeurs d'eau qui tintent sans répit ; mais jamais un roulement de voitures, jamais un sifflet de locomotive^ ni Une corne de bicyclette, ni une trépidation d'auto : tel devait être le brouhaha de nos grandes villes avant les inventions modernes. Sur la droite, s'incurve le cintre de la plage dominé par les mamelons arides et par les montagnes des Andjera, tandis qu'à l'arrière plan s'élève, dominant Ceuta, sec et dénudé, le djebel Moussa ou Mont - aux - Singes, la deuxième colonne d'Hercule. En face, l'autre colonne se dresse menaçante. C'est le rocher de Gibraltar, avec sa forme si caractéristique, dominant la
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Méditerranée qui vient finir à ses pieds, tmint un air insolent de circonstance, mais stratégiqueraent beaucoup moins redoutable qu'on se plaît à le croire en Europe. La légende de Gibraltar finira par être reléguée au second rang. Elle aura le sort de* ces vieilles monnaies qui s'usent à force d'être frottées.
Faisant suite a la forteresse anglaise, la baie d'Algésiras s'ouvre en éventail, masquée par la pointe de Tarifa. Plus à l'Ouest apparaît, blanche et d'apparence coquette, la ville même de Tarifa ; longtemps encore les côtes d'Espagne se montrent, très distinctes et très nettes, à peine plus éloignées que le cap Matifou et le Bou-Zegza d'Alger, dominées par des montagnes desséchées et s'étendant ainsi jusqu'au cap Trafalgar, sur une longueur déplus de loo Kilomètres. Dans le détroit, toujours houleux, de nombreux navires à vapeur et à voile se croisent, un instant réunis, pour se séparer ensuite et se diriger vers les points du globe les plus divers. . .
... En sortant de Bab-el-Kasba, en haut de la ville, on s'achemine par des sentiers, bordés de villas européennes, vers le Marchan. Ce plateau du Marchan, une des plus belles promenades de Tanger, est le prolongement ouest de la Kasba. Il domine le détroit par des pentes escarpées le long desquelles des chemins de chèvres dégringolent jusqu'à la mer. C'est une esplanade large et plate, bien aérée, d'où le promeneur jouit d'un panorama admirable et qui certainement sera plus tard un des plus beaux faqbourgs européens. Déjà de riantes maisons
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sV élèvent au milieu de jardins ombragés, et peu à peu ce quartier se peuple et prospère.
CVest là une situation rêvée pour les hiverncurs. Ceux qui auront la nostalgie de l'Europe pourront la voir toute la journée de leur fenêtre et même la nuit ; ils auront le loisir, si le cœur leur en dit, de regarder briller au loin les phares de Gibraltar, de Trafalgar et de Tarifa. . .
La population indigène de Tanger oHVe cet intérêt spécial qu'elle est composite et formée d'éléments disparates. Comme dans tous les grands ports barbaresques, on y trouve des mdividus de presque toutes les tribus de l'intérieur attirés par l'appât du gain et du commerce sur le bord de la mer. De même qu'on peut retrouver à Tunis des spécimens de tous les éléments ethniques de la Régence, voire du Soudan et de la Tripolitaine, de même on rencontre à Tanger des types variés qui représentent la plupart des régions du Nord-Oue:.t africain.
A la différence de Fez et de Tétouan, l'élément indigène qui domine ici ne descend pas des Maures andalous chassés d'Espagne au xvi*^ siècle. Ceux-ci furent mal accueillis parles habitants de la ville qui, en majorité, appartiennent au même groupement que les populations agricoles des environs, Fahcia et Andjera. Plus civilisés que ces derniers au frottement des Européens, amollis par cette existence énervante des citadins musulmans à laquelle pas un tempe-
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rament viril ne résiste, ils sont de mœurs douces «t d'abord facile. Les gens aisés sont commerçants ; les autres vivent de petits métiers, sont ^niers, muletiers ; d'autres enfin louent leurs services aux Européens, deviennent d'excellents cuisiniers et d'impeccables maîtres d'hôtel, tout •en conservant l'intégrité de leur costume.
En général, et même à Tanger, le vêtement marocain est moins pittoresque qu'en Algérie et ^n Tunisie. Parmi les gens de condition, il en est un certain nombre qui portent des gandouras blanches ou de couleur et qui se coiffent de turbans en voile blanc. Quelques jeunes gens de la ville se mettent à porter la gandoura algéî'ienne avec la chéchia rouge à gros gland comme à Tunis. Mais le costume traditionnel, c'est -encore la djellaba grise ou d'un brun sombre, en laine plus ou moms grossière, qui descend à peine jusqu'aux genoux, laissant toute la jambe à nu. Si on y met le prix, cette djellaba ou blouse à manches courtes est agrémentée sur les coutures de broderies en soies de couleur. La -coiffure ordinaire consiste en une chéchia rouge entourée d'une corde en poil de chameau ou ■d'une étoffe blanche.
Les fonctions publiques sont en général occupées par des petits-fils ou arrières petits-fils de ^ens envoyés de Fez par le Makhzen et qui descendaient eux-mêmes des Maures andalous.
C'est, en effet, une caste qui a peuplé les villes "du Maroc de fonctionnaires à peu près intelligents et seuls susceptibles d'entretenir sans trop de tiraillements des rapports avec les Eure-
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péens. Ces gens à la mine grave et distinguée^ aux traits affines, aux attaches délicates, dont le visage placide est généralement encadré par une barbe noire et frisée, sont S3^mpathiques au premier abord. Malheureusement, leur défaut d'instruction, en dehors de leur étude du Coran et des sciences scolastiques, leur éducation au milieu de familles sinon sectaires du moins imbues d'idées très étroites, leur développement au contact de cette politique d'atermoiement et de piétinement qui caractérise le Makhzen, les a rendus tout à fait impropres à saisir les subtilités de la civilisation européenne, et, par cela même qu'ils ne la comprennent pas, ils se refusent autant qu'il est possible à la laisser pénétrer.
La douane de Tanger est une image vivante des rapports permanents que certains fonctionnaires marocains sont appelés à avoir avec des étrangers. Dans des magasins sombres et étroits, d'où débordent sur la plage des marchandises de toutes sortes, les oumana du Sultan,, assis à la turque sur des nattes de sparterie,. contrôlent sans hâte le mouvement commercial qui s'agite autour d'eux. Tout en buvant des verres de thé, tout en fumant leurs longues pipes orientales, ils écoutent impassibles les réclamations des négociants et des portefaix, ne se laissant intimider ni par les invectives menaçantes ni par les raisonnements sévères, et exercent leurs fonctions avec le même esprit de routine que leurs aïeux. Ces charges civiles se transmettent, en effet, de père en fils. Et les fils
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continuent à taxer au petit bonheur, comme leurs pères. Il est des denrées dont l'impôt douanier peut se payer en nature : ce sont les petits profits des employés.
La valeur des produits importés est appréciée de la façon la plus arbitraire et seulement après des fouilles mmutieuses dans les ballots. Quelquefois, la douane y gagne ; d'autrefois elle y perd. C'est ainsi qu'un Algérien d'Hussein-Dey, M. Pradal, venu ici pour installer une laiterie et faire des cultures maraîchères, ayant importé un camion à Tanger, le premier véliicule à roues du Maroc, Ta vu estimer à cent et quelques francs. Le même, ayant demandé aux oumana comment ils taxeraient les vaches qu'il compte amener d'Italie : « A la grosseur des pis, lui fut-il répondu. » On ne délivre jamais de reçus aux intéressés. Quant aux registres, ils étaient très mal tenus et, souvent, pas tenus du tout avant l'arrivée des contrôleurs français des douanes. Ceux-ci exigent tous les soirs communication de ces registres pour se rendre compte des produits de la journée. Il n'en est pas moins vrai qu'ils n'ont sous les yeux et ne peuvent se baser que sur ce qui a été inscrit. Dans la journée, les oumana opèrent seuls et personne ne met le nez. dans leurs opérations. . .
... A côté de cette population sédentaire de Tanger, composée de soldats, de fonctionnaires, de rentiers, de négociants et d'ouvriers, en tout I o.ooo Musulmans environ, il y a une population flottante de Marocains venus d'un peu partout» Le grand Sokko bat son plein tous les jours,
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mais c'est surtout le jeudi et le dimanche que les populations des campagnes voisines y affluent. On évalue à environ cinq mille ces paysans qui viennent du Fahç ou de l'Andjera, Berbères arabisés qui ont perdu leur vieux dialecte, mais qui ont conservé Tallure, les mœurs et le costume de tous les habitants du Rif. Tous ont un type européen, comme les Kabyles et les chaouïas ►de TAurès, avec des yeux clairs, des cheveux et une barbe tirant sur le châtain. Très blancs quand ils sont jeunes, ils se bronzent rapidement <ar ils n'ont rien qui leur protège la tête, ni le grand chapeau des khemmas algériens, ni un turban, ni même une simple calotte. La plupart ont la tête nue et rasée, ne laissant pousser sur le crâne qu'une touffe de cheveux assez longue qu'ils tressent et qui leur pend sur le cou.
Quelques-uns s'entourent la tête d'une simple corde en poil de chameau. Les bras, le cou et les jambes nues, ces gaillards sont seulement revêtus de la djellaba marron sans manches qui les habille disgracieusement de la tête aux genoux. Inutile d'ajouter qu'ils ont tous ou presque tous un fusil Martini, Gras, Remington ou Maiiser chargé et qu'ils circulent armés en ville, sans tenir compte des arrêtés prohibitifs du Pacha. Malgré leurs abords frustes, ces campagnards entrent aisément en conversation et ne détestent pas la plaisanterie. On les dit farouches et dangereux dans leurs tribus. En réalité, il suffit pour un Européen d'être en bonnes relations avec 4'un d'eux, cAf/r//, oiiali ou chef de fraction, pour <irculer en sa compagnie sur leur territoire avec
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toute la sécurité désirable. Mieux encore, quel- •ques cadeaux habilement distribués facilitent beaucoup des excursions en apparence périlleuses. Les montagnards ne demandent qu'une chose : c'est que les Français. . . ou d'autres ne -viennent pas conquérir leurs montagnes. On peut d'autant mieux les rassurer que les Frangeais n'ont aucun intérêt à occuper, pacifiquement ou autrement, des collines en friche où les populations indigènes tirent à peine d'un sol ingrat de quoi subvenir à leur existence. Ceci dit pour la région montagneuse de Tanger qui •est une des moins productives du Maroc.
On trouve également ici des colonies de l'intérieur venues pour se livrer à différents travaux, -de même qu'il y a une colonie de Biskris à Alger et une colonie de Djerbiens à Tunis.
•Chacune de ces corporations ouvrières a un mok'addem ou chef responsable, qui a des rap-
Îorts directs avec le Pacha en cas de difficultés. 1 y a ainsi des Rifains, des Djebala, des gens •du Souss, des Draàï, des nègres de l'Extrême- "Sud, quelques Berabers, des Merrakchi. Les Rifains sont plus ou moins les protégés de la légation de France. Leur mok'aadem qui vient •des Temsaman est très sympathique et se plaît a rendre service aux Français qui lui sont recommandés. Ses subordonnés sont manœuvres, portefaix, gardiens de nuit officiels, officieux ou privés.
A côté de la population musulmane, il faut mentionner la population juive. Celle de Tanger, comme celle des autres ports marocains, est
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composée presque exclusivement d'Israélites chassés d'Espagne il y a quelques siècles ; elle est bien plus intéressante que les tribus juives de l'intérieur, tombées au dernier degré de l'abjection, plus sauvages et plus sectaires peutêtre que les Berbères. A Tanger, quelques juifs ont conservé le costume qui leur était imposé autrefois par les Marocams : la houppelande grise avec une ceinture et une théchia noires. Mais la plupart d'entre eux se mettent à revêtir le costume européen. Tous ont d'ailleurs les plus grandes libertés. Depuis longtemps, ils ne sont plus astreints à ces marques extérieures et infamantes qui les désignaient au mépris intolérant des Musulmans. On ne les oblige plus à habiter un quartier spécial, le mellah. Ils sont commerçants, caissiers, teneurs de livres, cour-^ tiers, employés dans les maisons de négoce ou dans les banques privées. Il est juste de recon-^ naître leur honnêteté scrupuleuse en aifaires^ leur fidèle observation de la parole donnée et aussi leur obligeance à l'égard des Européens^ Leurs allures sont franches, même joviales parfois et ne rappellent en rien ces attitudes serviles et choquantes de certains de leurs coreligionnaires d'ailleurs. Tous parlent purement l'espagnol. C'est dans cette langue qu'ils s'expriment entre eux. Ils n'usent de l'arabe que lorsqu'ils causent aux musulmans. Quelques-uns, élevés dans une école de l'alliance israélite, baragouinent le français.
Il faut seulement se méfier de quelques agents d'affaires et de quelques courtiers véreux qui
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cherchent à s'entremettre entre les nouveaux débarqués et les gens du pays. Mais ceux-là sont -de toutes les races et de toutes les religions et dès l'arrivée à Tanger il est aisé de mettre en fuite ces parasites dangereux.
Somme toute, c'est au contact des Européens, à leur influence et à leur intervention qu'est due la situation favorable qui est laite aux Israélites de Tanger, et ce seul résultat d'ordre social, en . admettant qu'il n'y en eût point d'autres, fait souhaiter ardemment une action toujours plus grandissante de la civilisation européenne au Maroc.
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