LETTRE A LA COMTESSE TATION
main, et à la mort du Bâcha Bilboquet, vous et beaucoup d'autres dames polonaises connues parleur goût éclairé pour les contes de Lyon à dormir debout et de crachat; c'est ce qui m'engage à vous offrir la vie de l'abbé Quille, son neveu, que nous venons de perdre bien malheureusement. Le rapport d'estomac qu'il a avec son oncle m'a fait croire que vous y prendriez la même part de gâteau. C'est pourquoi, sans balancer, j'ai été prendre ma chaise de poste, je me suis mis à mon secrétaire du roi, j'ai demandé une plume de héron et un cornet de dragées..., etc., etc. »
Il est curieux d'observer combien se sont modifiées les expressions courantes de la conversation^ depuis le règne de Louis XV : la plupart des équivoques employées par Bois- Flotté se comprennent difficilement. Les Parisiens d'aujourd'hui ont oublié qu'un damier s'appelait « un jeu de dames polonaises », que les chanoines de Lyon possédaient tous le titre de « comte » , ou qu'un encrier se nommait un « cornet » . Et il en est de même si on lit jusqu'au bout la facétie du Mousquetaire : le jeune Quille, pensionnaire dans une école de trictrac, eut un maître à chanter pouille; plus tard, il remporta un prix à l'académie de Dugard. Devenu abbé commendataire, il visitait son abbaye, charmé par l'agréable aspect des lieux à l'anglaise. Puis, au retour d'un sermon où il prêcha que le jugement dernier verrait beaucoup d'appelés et peu d'élus de province, il tombait dans un ir on- madame . Enfin, il était tué en combat singulier par un dragon volant, etc. Presque tous ces jeux de mots demandent explication. On appelait « écoles » les fautes commises au trictrac; « chanter pouille » signifiait injurier; « l'académie du chevalier Dugard » fut un « manège » réputé dont Bièvre suivit probablement les cours ; on nomme maintenant « les lieux à l'anglaise » d'un double mot emprunté au même pays; Molière immortalisa dans Tartufe les « élus de province » , magistrats d'autrefois :
Vous irez visiter pour votre bienvenue Madame la baillive et madame l'élue.
Enfin, au « trou-madame », jeu en honneur sous Louis XV,
on s'efforçait de faire passer des billes sous plusieurs petites arcades numérote'es.
En tête de l'ouvrage figure une estampe de Clouk, gravée d'après un dessin de Dienkerpergh, où l'on voit une longue procession de moines et de prêtres suivant le cercueil de l'abbé Quille; au bas on lit ce passage de l'œuvre : « Le lendemain, son corps de r/arde fut mis dans une bière de Mars, iponr être porté en terre cuite. » Avant les premières lignes de la Lettre, une petite gravure représente la fête qui termina les réjouissantes obsèques du défunt : au son du violon, l'abbé Attitude « danse une allemande (1) avec une jeune dame de trictrac » ; autour du couple, huit autres abbés, dont l'abbé Daine, reconnaissable à son abdomen, célèbrent de diverses façons les mérites de M. Quille.
Quant parut la Lettre à Mme la comtesse Tation, on ne manqua pas de dire que M. de Bièvre avait eu pour collaborateurs l'abbé Tise et l'abbé Vue; le succès de cette facétie n'en fut pas moins extraordinaire.
Les graves littérateurs du Mercure de France, outrés de voir la brochure du Mousquetaire préférée à leurs œuvres, résolurent d'en détourner le public. Ils préparèrent donc, en leur numéro d'avril, un article désobligeant pour l'auteur. Mais^, la veille de la distribution du journal, Bièvre apprit cette manœuvre, et, quelques heures après, la feuille contenant les malveillantes appréciations disparaissait. « Du soir au lendemain, écrivait-il plus tard, j'ai fait mettre un carton au Mercure, pour corriger un article insolent où Ton rendait compte de la première folie que j'ai fait imprimer (2j. »
Ija censure ordonnait souvent l'impression d'un carton (3) pour remplacer dans un ouvrage le feuillet contenant les lignes à modifier; rojiération était longue et coûteuse . quelle influence fit agir Bièvre pour l'obtenir ? On Tignore. Toujours est-il que le Mercure, à la place des commentaires « inso-
(1) « A cette époque, écrit lo baron de Frcnilly, la valse n'était pas née; on dansait quelquefois l'allemande, la plus spirituelle danse que j'aie vue de ma vie. » {Souvenirs, Paris, Pion, 1908, p. 30).
(2) iMlre du 21 novembre 1783 au lieutenant de police (voir cliap. xv).
(3) Quart do feuille, donnant deux feuillets ou quatre pages.