‹ Le marquis de BièvreChapitre 9 sur 185 · RECUEILS D'ÉQUIVOQUES · texte numérisé non relu

RECUEILS D'ÉQUIVOQUES

plaisanterics inventé au siècle prëcéùent. En 1637, Adrien de Montluc, petit-fils du fameux maréchal de ce nom, et par sa femme comte de Carmaing ou Cramait en Gascogne, imprimait un recueil de « quolibets » intitulé les Jeux de Vinconnu (1). Le quatrième chapitre, consacré aux aventures du Courtisan grotesque, débutait ainsi : i Le courtisan grotesque sortit un ']OnT intercalaire un 'ÇdXdiii de la bouche, vêtu de vert de (jris; il avait un chapeau de fleurs, un manteau de cheminée, un rabat de jeu de paume, une chemise r/e bastion, des bas de mulet, etc. etc. » Suivaient douze pages de plaisanteries semblables. Cette facétie valut au comte de Cramait les moqueries du cardinal de Richelieu, mais un nouveau genre naissait. Trente ans après, on lisait dans les Œuvres complètes de M. de Monconys, voyageur renommé, une Lettre burlesque écrite à des dames en coq-à-l'àne : « Mesdames d'atours, commençait Monconys, vos vers de terre ont tant de grâces d'après le repas, qu'il faudrait plus d'esprit de nitre que je n'en ai pour y bien répondre la messe (2). »

En 1713, Tabbé Chérier, frère du financier Chérier de Mareuil, publia un pastiche plus complet du Courtisan grotesque et l'intitula : L'homme inconnu ou les équivoques de la langue, dédié au Bâcha Bilboquet (3). « Je demeure d'accord, disait-il en sa préface, que mon ouvrage n'a pas des beautés farouches. ni des délicatesses de conscience. Je ne m'attends pas non plus à ce qu'il fasse un bruit de guerre... Enfin, quel qu'il puisse être, je l'offre au public sans autre forme de procès, dans la croyance qu'il ne pourra faire que du bien de patrimoine et qu'on en pourra recueillir quelques fruits d'automne. »

Puis, en 1731, on vit paraître l'Histoire de Camouflet, souverain potentat de l'empire d'Equivopolis. L'auteur dédiait cet opuscule, « imprimé dans la langue vivante d'Equivopolis >■, au marquis de Br... « Le prince Camouflet, écrivait-il, était un roi de trèfle, dans un vaste pays de Cocagne, sous un lieau ciel de

(1) Sous le pseudonyme de « de Vaux ».

(2) Journal de voyages. Lyon, 1666 (t. lll, Poésies de M. de Monconys, p. 10).

(3) A Dijon, chez Defay.

lit bassiné; il régnait sur d'excellents sujets d'anatomie. etc. , etc. »

Sans doute M. de Bièvre découvrit-il ces petits livres en un coin de sa bibliothèque, car les Parisiens s'en amusèrent beaucoup à leur apparition. Composant au commencement de l'année 1770 une facétie tout à fait semblable, il la vit si goûtée de ses amis qu'il eut l'idée de l'imprimer. Le Mousquetaire intitulait cette nouvelle œuvre : Lettre écrite à Mme la comtesse Talion, par le sieur de Bois-Flotté, étudiant en droit-fil, ouvrage traduit de l'anglais (4). L'en-tête ne donnait ni le nom de l'auteur ni celui de l'éditeur, mais on lisait au bas de la première page : « A Amsterdam, aux dépens de la Compagnie de perdreaux (2) » .

La préface débutait ainsi : « Je n'ai point la présomption de vouloir prouver que cet ouvrage soit préférable aux chefsd'œuvre immortels que nous devons à l'antiquité. » Après ce modeste avertissement, Bièvre expliquait son intention de réformer le style jusqu'alors en usage, qui ne satisfaisait pas en môme temps le bon sens et l'imagination du lecteur; il allait montrer qu'on pouvait multiplier les idées en interposant dans les phrases des mots convenablement choisis.

Ainsi Bièvre, à qui ne revenait pas l'invention de ce genre de style, en légitimait plaisamment le but, et c'est en s'inspirant de son ingénieuse théorie que le sieur de Bois-Flottt apprenait à la comtesse Tation la mort de l'abbé Quille.

Pour que nul n'ignorât la tristesse de son sujet, le Mousquetaire ajoutait cette épigraphe au titre de la brochure : Quis desideriosit pudor aut modus tam cari capitis? Annonçant à la comtesse la triste fin de l'abbé Quille, Bois-Flotté empruntait donc à Horace les premiers vers de son ode sur la mort de Quintilius : a Pleurons, pourquoi rougir et nous contraindre? Pleurons une tête si chère ! (3) »

« Oui, madame la comtesse, débutait Bois-Flotté;, j'ai su l'intérêt vif et sensible que vous avez pris aux faits et gestes de

(1) Celte Lettre parut probablement au commencement de mars.

(2) Certains livres, édités par la « Compagnie des libraires associés », paraissaient avec la mention « aux dépens de la Compagnie ».

(3) Traduction de Ch. du Rozoir.

Page 1