‹ Le marquis de BièvreChapitre 11 sur 185 · AMUSANTE INDIGNATION DE GRIMM · texte numérisé non relu

AMUSANTE INDIGNATION DE GRIMM

lents », imprima un article où l'éloge de l'auteur rendait courtois le blâme de l'ouvrage. « On aime à conjecturer, terminait le rédacteur, que le jeune écrivain de cette bagatelle, connu pour un homme d'esprit, a eu le dessein de se moquer de ses lecteurs et de guérir la société d'une contagion qui renaissait parmi nous sous le nom de calembours et de charades. Cet écrivain, par la satiété de ses nouveaux rébus, produira peutêtre l'eilet heureux du poème de Dulot vaincu (1), auquel on dut autrefois la défaite des bouts-rimés (2). »

Ce compte rendu figurait entre ceux d'un Traité dogmatique et pratique des indu/f/ences et du jubilé, par M. Collet, docteur en théologie, et d'une nouvelle édition des Œuvres de Béfjnard, « conforme à la représentation ». Le Mercure analysait donc la « bagatelle » au milieu des plus sérieux ouvrages, et le Mousquetaire de vingt-deux ans se voyait reconnaître une réputation d'esprit dans le premier journal de Paris. Malgré ces attentions, Bièvre n'apprécia pas l'ironie que manifestaient à l'égard de son « genre » les journalistes du Mercure, et, dès ce moment, il conçut pour les « folliculaires » l'antipathie commune à tous les écrivains de l'époque.

Grimm, pour rédiger ses analyses littéraires, s'inspirait des articles du Mercure; dans sa Correspondance adressée à un souverain d'Allemagne, il ne manque pas de s'indigner contre le mauvais goût des Parisiens, qui apprécient une « rapsodie » comme la fameuse Lettre. Ses efforts pour faire comprendre à un étranger les jeux de mots de Bièvre sont amusants :

". Avril 1770. Un Mousquetaire, dont le nom ne me revient pas, a publié il y a quelque temps une Lettre écrite à Mine la comtesse Tation par le sieur de Bois-Flotté, étudiant en droit-fû, ouvrage traduit de l'anglais; nouvelle édition, augmentée de plusieurs notes d'infamie. Ce titre vous met au fait du genre de plaisanteries qui règne dans cette brochure. C'est un recueil de pointes, de jeux de mots, de rébus et de calembours... La

(1) Dulot, qui vivait au di.x-septième siècle, fut l'iaventeur des boutsrimés; le poème de Dulot vaincu, ou la défaite des bouts-rimés, imprimé vers 1650, est dû à Sarrazin.

(2) Mercure de France, avril 1770, p. 118.

comtesse Tation réveille par sa prononciation le même son que la contestation, comme l'abbé Quille ressemble parfaitement à la béquille. Le plus détestable genre de plaisanteries est celui qui, en se servant d'un mot dans son sens ordinaire, y ajoute un autre mot qui peut s'y trouver joint dans d'autres circonstances, et qui, dans l'occasion où l'auteur Tajoute, n'offre aucun sens. Ainsi, parce qu'on dit au Palais qu'un homme est marqué « d'une note d'infamie », l'auteur dit que sa nouvelle édition est augmentée de plusieurs notes (iinfamie; parce qu'on dit « un service de porcelaine », l'auteur dit que, dès que le convoi fut arrivé à l'église, le père Messe commença le service de porcelaine. Toute la brochure est écrite dans ce goût.

« Qu'un Mousquetaire s'amuse à faire des platitudes si misérables et à les imprimer, le mal assurément n'est pas grand; il vaut encore mieux pour lui d'augmenter ses pauvretés de notes d'infamie que de courir les lieux d'infamie et d'y attraper du mal. Mais qu(^ cette insipide et exécrable rapsodie ait fait dans le public plus de sensation qu'aucun des ouvrages puj)liés dans le cours de l'hiver, qu'on en ait fait plusieurs éditions en très peu de semaines, et que, pendant plus de quinze jours, on n'ait parlé que de la comtesse Tation^ voilà une note d'infamie qui retombe directement sur le public, et dont il ne se relèvera pas de si tôt dans mon esprit (4). »

En effet, voyant sa Lettre prise d'assaut chez les libraires, Bièvre la fit immédiatement réimprimer avec un appendice contenant des calembours et des « notes d'infamie » ; on s'arracha cette nouvelle édition comme la précédente. Après le recueil d'équivoques, les Parisiens lurent avec délices : les Sentiments patriotiques et réflexions utiles de l'abbé Quille. Le Mousquetaire y livrait à la publicité ses premiers jeux de mots, en les mettant au compte de son héros : « Combien de temps faudrait-il pour rebattre tous les matelas de Paris? »

(1) Correspondance Je Grimm, Diderot, Meister, etc., édition Maurice Tourneux, Paris, 1882, t. VIII, p. 503 (toutes les citations de la Correspondance contenues dans cet ouvrage sont extraites de l'édition cidessus;.

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demandait-on par exemple à l'abbé. — « Ce serait l'affaire d'un quart d'heure (d'un cardeur) », re'pondaitil. « Devant un enterrement, disait ailleurs Quille, chacun doit faire arrêter son carrosse, de peur que les chevaux ne prennent le mors aux dents (le mort aux dents). » « Mon pâtissier chante avec un organe si flexible, assurait enfin l'abbé, qu'il va jusqu'à faire des biscuits de sa voix (de Savoie). »

Parmi les quelque vingt jeux de mots ajoute's par Bièvre à sa lettre bouffonne, deux concernent des personnages du temps. L'un, le spirituel et naïf Poinsinet, auteur de nombreux libretti d'opéras, était mort l'année précédente, englouti dans les eaux du Guadalquivir, et l'abbé Quille, faisant allusion à cette fin tragique, prétendait que les favoris d'Apollon éprouvent tôt ou tard un sort funeste, car Daphné fut changé en laurier, et Poinsinet en noyer (en noyé). Le second, le fameux Lekain, vivait encore; depuis vingt ans, il incarnait les héros de Voltaire au Théatre-Francais. Plus tard Bièvre le proclamait « le premier acteur tragique de la nation » (1). La plaisanterie de l'abbé Quille, dans Tiiitention de l'auteur, n'atteignait donc pas le talent du tragédien; on demandait à l'abbé lequel il préférait de Lekain ou d'Arlequin. « Tous deux sont certainement de grands acteurs, répondait-il : mais Arlequin possède un art (un Af), et Lekain n'en a pas. »

La Lettre eut quatre éditions en deux mois, et Bièvre, désormais fameux, resta pour les Parisiens « l'auteur de la Comtesse Tation » (2).

(1) Mémoire particulier pour M. de Voltaire (Dossiers de l'auteur).

(2) Barbier, dans son Dictionnaire des ouvrages anonymes, prétend que cette Lettre fut attribuée à « Antoine Suniacel, docteur en médecine do la Faculté de Paris », et le Catalogue général de la Bibliolliéque nationale reproduit cette allégation, dont aucun écrivain du temps ne se lit l'écho. La Faculté, il est curieux de le remarquer, ne s'Iionorait en 1770 d'aucun « Sumacel », mais, si l'on retourne ce nom, on obtient celui de « le Camus » : le docteur parisien Antome le Camus, père de l'arcliitecle le Camus de Mézières, fut l'auteur de plusieurs ouvrages médico-littéraires.

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