UN CALEMBOUR A L'ACTEUR MOLE 2H
Alors âgé de cinquante ans, Mole conservait toute son élégance et restait l'idéal interprète des jeunes amants; depuis 4760, il incarnait à la Comédie « la fatuité vive et légère ». « Mole a beaucoup de 'petits gestes et sûrement il en a trop, écrivait Hérault de Séchelles (1), mais quelle aisance, quelle liberté, quelle grâce! »
Le jeune premier de la Comédie tenait d'autant mieux ses rôles de don Juan qu'il était fort infatué de lui-même. En 1766, il eut une fluxion de poitrine, et Paris fut quelque temps privé de son acteur préféré; Lemazurier prétend que M. de Bièvre, apprenant la maladie de Mole, s'écria : « Quelle fatalité f (Quel fat alité!) (2) » Bièvre, âgé de dix-huit ans, venait d'entrer aux Mousquetaires du roi; s'il lança vraiment cette pointe, c'est la plus ancienne que l'on connaisse de lui. Quoi qu'il en soit. Mole ne lui gardait pas rancune, et, quand il eut assumé le principal rôle du Séducteur, il consacra tout son talent au succès de la pièce. L'auteur l'encourageait avec sa générosité habituelle, et Moufle d'Angerville écrivait le 8 décembre dans les Mémoires secrets : » M. le marquis de Bièvre ayant abandonné les honoraires des représentations et de l'impression de la comédie du Séducteur, récompense estimée un objet d'environ dix mille francs (3), au sieur Mole qui y joue le principal rôle et le fait beaucoup valoir, celui-ci obtient tous les arrangements possibles de ses camarades afin qu^il n'y ait aucune représentation médiocre, soit en avançant, soit en reculant, soit en changeant le jour de chacune. »
A l'occasion d'une légère indisposition de Mole, Bièvre lit un de ses meilleurs calembours. Un soir, après le baisser du rideau, Tacteur lui disait : a Je suis fâché. Monsieur le marquis, de n'avoir pas fait remettre cette représentation à une autre
(1) Réflexions sur la déclamatioii, faisant suite au Voyage à Montbar, an IX, p. 99.
(2) Galerie historique des acteurs du Théâtre-Français, 1810, t. I", p. 379.
(3) De son côté, Métra disait le 26 novembre : « Cette pièce fera honneur à M. de Bièvre en faisant connaître les qualités de son esprit et celles de son cœur. Il a généreusement accordé à Mole tous les bénéfices qui résulteraient de ses représentations et de son impression, ce qu'on estime un objet de dix à douze mille livres. » Cette somme vaudrait aujourd'hui plus de trente mille francs.
fois, je n'ai pas été content de moi, je crains d'avoir affaibli mon rôle, car j'étais enroué. » « Vous n'avez jamais été meilleur, répondit Bièvre, c'est en roué (1) qu'il faut jouer le Séducteur (2). »
Constatation amusante, Mouffle d'Angerville, à qui l'on rapportait ce jeu de mots, ne le comprit pas; à la fin de son écho du 8 décembre, il terminait ainsi le petit discours de Mole : ï Je crains d'avoir affaibli mon rôle, car j'étais enrhumé », et, dans la suite du récit, le marquis, « toujours calembouriste », consolait ainsi l'acteur : « Tant mieux, vous n'avez jamais si bien joué, c'est l'esprit du rôle (3). •» On se demande comment le nouvelliste put interpréter cette réponse.
A côté de Mole, le Séducteur réunissait d'excellents acteurs; les noms de plusieurs d^entre eux sont restés fameux. C'était d'abord Mlle Contât, jouant le rôle de la jeune veuve Orphise, amie de Rosalie. Reçue au Théâtre-Français en 1777, elle possédait une jolie figure et une voix charmeuse. Mme Vigée- Lebrun disait » n'avoir jamais vu de sourire plus enchanteur que le sien » ; t je comprends, ajoutait la baronne d'Oberkirch, je comprends les passions qu'inspire cette délicieuse personne. » Comme toutes les jeunes actrices de l'époque, Louise Contât eut de nombreux amants, dont les principaux se nommaient le comte d'Artois, plus tard Charles X, et le comte de Narbonne; elle devait épouser en 4809 le marquis de Parny, frère du poète. On admirait son jeu de comédienne, qui la mettait au niveau de Mole. Noverre écrit dans ses Lettres sur les arts imitateurs : « Qui donnera assez d'éloges à Mlle Contât dans l'emploi des grandes coquettes? C'est un des plus beaux talents qui aient enrichi la scène. Personne n'a plus de grâce, d'aisance, d'esprit (4). » D'après les Mémoires de Fleury, cette actrice i était femme à faire applaudir en scène même la fac-
(1) Autrefois, on appelait ainsi les hommes sans principes et sans mœurs, en les proclamant dignes du supplice de la roue, mais, depuis la Régence, les viveurs se glorifiaient de ce surnom.
(2) Lemazurier, ouvrage cité, t. I", p. 385.
(3) Mémoires secrets, t. XXIV, p. 69.
(4) Tome II, p. 327. Ce sont presque les mêmes termes que ceux de Hérault de Séchelles parlant de Mole.
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ture de sa lingère ». Au reste, les poètes confondaient en leurs louanges les deux principaux interprètes du Séducteur :
Hier, un enfant d'Hélicon D'un secret important m'a donné connaissance :
Ami, les neuf sœurs d'Apollon N'ont pas toujours été si chastes qu'on le pense. Thalie — Ah ! qui l'eût cru ! — sans bruit et sans éclat
A deux enfants donna naissance :
L'un est Mole, l'autre est Contât (1).
La célèbre comédienne fut l'amie du marquis de Bièvre; le rôle de Célimène, dans le Misanthrope, lui valut un de ses plus grands succès, or ce fut probablement le calembouriste, admirateur passionné de Molière, qui lui en détailla les finesses; il ajoutait galamment : « Une grande actrice trouvera le moyen d'exécuter ce qu'un homme de lettres ne peut que lui conseiller. » Ses cinq pages d'indications (2j la mettaient plusieurs fois en garde contre la manière dont Mme Préville interpréta Célimène sur la môme scène. « Il faut jeter de la variété dans le débit de ces couplets, observait Bièvre au commencement de la scène cinquième du deuxième acte, ce qui doit être fort difficile, et ce que n'exécutait sûrement pas Mme Préville : sa médisance était acariâtre et uniforme. » Au troisième acte, dans la grande scène entre Célimène et Arsinoé, la fausse prude, exaspérée, finit par s'écrier :
Que l'on a des amants quand on en veut avoir,
et la riposte de Célimène :
Ajez-en donc, madame !
inspirait au professeur ce madrigal pour son élève : * Le délicieux mot! Charmant défi de jeune coquette à une vieille rivale! Quelle jolie femme pourrait manquer ce trait-là I » Après la Révolution, Mlle Contât ouvrit un salon que l«s
(1) Mémoires secrets, 19 septembre 1787.
(2) Dossiers de l'auteur. Le nom de Mlle Contât ne se rencontre pas dans ces pages, mais leur lecture semble établir que l'analyse du r(')le lui était destinée.
beaux esprits se plurent à fréquenter : « Si spirituelles que fussent les personnes qui se sont re'unies chez Mlle Contât, écrit Arnault, il ne s'en trouva jamais de plus spirituelle qu'elle. Cette intelligence si juste et si vive, qui prêtait à son jeu tant d'esprit et de mouvement, se retrouvait dans ses discours (i). »
Mlle Olivier,, jeune actrice de vingt ans qui avait débuté en 1780 dans V Ecole des femmes avec le rôle d'Agnès, créait dans le Séducteur le personnage de Rosalie. D'après La Harpe, elle surpassait en beauté Mlle Doligny, mise tout récemment à la retraite, et possédait quelque chose du charme de son organe, mais, explique Lemazurier, « sa timidité arrêtait son essor ». Le talent qu'elle montra en jouant Rosalie lui valut ses premiers éloges. « Ce fut dans le Séducteur que Mlle Olivier commença à attirer les regards du public », lit-on dans les Spectacles de Paris (2), et Meister écrivait en novembre 4783 à l'un de ses correspondants : « Cette actrice, quoique assez jolie, avait paru avant ce succès tout aussi dépourvue de grâce que de talent. » Le même jour, il transcrit une épigramme dont <' Rosalie » dut peu goûter la saveur :
Sur le succès de la demoiselle Olivier dans la comédie du Séducteur :
De mille et mille traits sans doute il est coupable,
Mais on doit grâce à son art séducteur :
Ce Marquis est vraiment le plus grand enchanteur,
Car il rend Olivier aimable.
ï La demoiselle Olivier a étonné par le pathétique de son jeu », remarquait de son côté le Journal de Paris. Bien que sa touchante interprète eût la gracilité de la jeunesse, le marquis de Bièvre ne la félicita certainement pas comme cette autre actrice, trop maigre à son goût, à laquelle il prenait la main : « Mademoiselle, vous me touchez avec votre pathétique {votre patte étique) (3). »
L'ingénue choisie par l'auteur était une jolie fdle très
(1) Souvenirs d'un sexagénaire, Paris, 1833, t. 1", p. 313.
(2) Année 1788 (article nécrologique de Mlle Olivier).
(3) Biévriana, p. 107.
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blonde, et ses grands yeux noirs contrastaient avec « sa fraîcheur de beauté anglaise ». Si Meister la trouvait « un peu fade », défaut qu'elle rachetait par « le goût de ses toilettes variées ». Lemazurier admirait sa figure virginale, l'éclat de son teint, la décence de son maintien; i elle mit un abandon touchant et une grâce charmante, continue-t-il, dans le rôle de Rosalie que le marquis de Bièvre lui offrit avec confiance ». Le 23 novembre 1783, un poète du Journal de Paris, le vicomte D... (?), lui adressait des vers enthousiastes :
Dis-moi, jeune et belle Olivier, Par quelle secrète magie, Ou bien par quel art singulier.
Nous offres-tu dans Rosalie Les traits sublimes du génie!
La Harpe cherche à expliquer pourquoi le Séducteur fut applaudi, alors qu'on sifflait ses propres pièces; il reconnaît que, dans les deux derniers actes, « l'intérêt s'attachant à l'innocence en danger » captivait le public : « Cet intérêt s'augmentait encore de celui que le public aimait à remarquer à une jolie actrice de vingt ans, qu'il regretta peu d'années après, et dont la voix et la figure^ également douces, devenaient touchantes dans la douleur et les larmes (4). » La carrière de Mlle Olivier fut courte; après avoir ravi les spectateurs dans le Mariaf/e de Fii/aro (2), où elle jouait le rôle de « Chérubin », elle mourut en 1787, âgée seulement de vingttrois ans.
Sophie Arnould vantait « la fidélité de son cœur, la douceur de ses mœurs, l'égalité de son caractère, sa gaieté franche et spirituelle » . Mlle Olivier, disait-elle, « est une personne charmante qui vit le plus honnêtement possible hors du mariage et du célibat (3) ». Indulgente appréciation, si Ton en croit Meister; d'après ce nouvelliste, la jeune actrice donnait en même temps ses faveurs à 31. de Lassone, médecin de la reine, et au fameux Dazincourt, qui incarnait les rôles de Crispins à
(1) Cours de littérature, Paris, Didier, 1834, t. II, p. 370.
(2) On appelait alors cette comédie : La Folle journée.
(3) Arnoldiana, p. 364.
la Comédie-Française. Peu avant la première du Séducteur, elle mit au monde un fils que réclamait Dazincourt; comme le docteur de Lassone protestait également de sa paternité : « Appelez donc cet enfant Crispin-médecin, » conseilla un appréciateur de l'amusante comédie d'IIauteroche.
La fin prématurée de Mlle Olivier émotionna les Parisiens. « Depuis le rôle qu'elle joua si bien dans le Séducteur, écrit Meister, elle ne cessait pas de faire des progrès sensibles; son jeu avait un caractère d'ingénuité, de décence et de noblesse qui la rendait tout à fait intéressante. » En cette époque où tous les sentiments se traduisaient en vers, un admirateur passionné de Mlle Olivier s'écria :
Talent, beauté, douceur, vertu, jeunesse,
Jeunesse! 0 don qui les embellit tous!
Vous n'avez pu la préserver des coups.
Des coups fatals de la Parque traîtresse !
Quoi! c'en est fait, mon oreille attentive
N'entendra plus cet organe enchanteur,
Cette voix pure, innocente et naïve,
Ces sons touchants qui passaient dans mon cœur! (i)
A l'art de Mole, à la grâce de Mlle Contât, à la voix de Mlle Olivier, Dugazon et Desessarts, le Zéronès et l'Orgon du Séducteur, joignaient l'un sa gaieté audacieuse, l'autre sa bonhomie naturelle.
Pendant que sa femme créait aux Italiens l'emploi auquel elle donna son nom, Dugazon se faisait applaudir aux Français comme valet de comédie. Son adresse à singer les ridicules, son aisance sur la scène, son talent comique lui valaient la succession du fameux Préville, a II était parfait quand il voulait l'être », écrit Lemazurier, mais il dépassait quelquefois la mesure et exagérait les grimaces. Son camarade Desessarts jouait les financiers, les manteaux et les
(1) Correspondance de &rimm, octobre 1787. La magnifique chevelure de Mlle Olivier, à son lit de mort, fut pieusement coupée : il y a quelques années, on vint proposer à M. Claretie de l'acquérir. L'éminent administrateur de la Comédie-Française n'a pas oublié l'émotion qu'il ressentit en effleurant ces longues boucles blondes : le délicieux Chérubin de 1784, la douce actrice à la pure voix ressuscitait devant lui