‹ Le marquis de BièvreChapitre 99 sur 185 · LETTRE DE PALISSOT · texte numérisé non relu

LETTRE DE PALISSOT

Pour juger, dit hier Sylvie, Lequel est le plus séducteur.

Dans ta charmante comédie, Du personnage ou de l'acteur (1).

(Par M. DE LA Place.)

En note, le directeur du Mercure ajoutait : « M. le marquis de Bièvre est en effet le ve'ritable auteur de la pièce. Il s'est nommé lui-même dans une lettre inse'rée au Journal de Paris depuis l'impression du dernier numéro. On voit que les louanges adressées à M. Palissot reviennent à M. le marquis de Bièvre. »

Le 26 novembre, Métra commentait dans la Correspondance secrète les derniers mots de la lettre de Palissot : « Je vous ai « prédit qu'un jour on vous ferait expier l'abus que vous faiï siez de la gaieté de votre esprit ", mande à M. de Bièvre l'auteur des Philosophes, croirez-vous bien que cette dernière phrase n'a point été comprise? A mon grand étonnement, j'ai vu des poètes et des écrivains de tous étages avouer qu'ils n'en saisissaient pas le sens. Il me semble pourtant qu'elle est aussi claire que fme^ et qu'elle dit en deux mots à M. de Bièvre : Vous avez foncièrement de l'esprit, mais le public n'en veut rien croire, et c'est une juste punition de votre goût pour le talent frivole de bien tourner un calembour. »

Quelques jours après, voulant faire oublier au joueur de mots la maladresse du Mercure, le Journal de Paris lui adressait de nouveaux éloges :

A M. le marquis de Bièvre sur sa comédie du Séducteur.

Honneur à ce brillant marquis, Ce chantre aimable des ruelles, Qui fit tourner la tète à tant de belles. Et qui la fait encor tourner atout Paris; A ce fripon qu'on déifie, Ce joli papillon français Dont la fine galanterie De la séduisante Thalie A su rajeunir les attraits :

(1) Mole.

2o0 LE MARQUIS DE BIÈVRE

Par quels traits sa plume divine

A dessiné Tâme du Séducteur !

Tendre à l'excès, plein de feu, de chaleur, Il semble réciter les beaux vers que Racine

Laissait échapper de son cœur.

Mais, doit-on s'étonner si, par cet art suprême.

De Bièvre sait entraîner les esprits :

On applaudit aisément aux écrits

D'un auteur qui se peint lui-même (1).

Du 8 novembre au 24 décembre, le Séducteur eut douze représentations, chiffre considérable pour l'époque. Le montant de la recette à la porte, lors de la première, s'élevait à 4 426 livres (2); à la deuxième et à la troisième, il atteignit 4 800 livres, puis, subissant des alternatives avec les « bons jours » et les « mauvais jours (3; », il ne descendit pas audessous de 2 400 livres. Comme une pièce ne « tombait dans les règles ;> , en hiver, que si la recette devenait inférieure à 4 200 livres, le Séducteur était loin de cet échec; redemandé après la douzième (4j, il fut encore joué le 28 décembre, et les Comédiens le retirèrent de l'affiche pour n'en pas épuiser l'intérêt. « Le jeu supérieur de M. Mole, dans le rôle du Marquis, est une des principales causes du succès de cet ouvrage, écrivait Levacher de Chamois (5), jamais cet acteur n'a développé, dans le genre de la comédie, un talent plus vrai et plus aimable. » L'abbé Aubcrt attribuait aussi la réussite de la pièce à la « supériorité étonnante '«(6) de l'acteur.

(1) Numéro du 7 décembre 1783.

(2) Le Mariage de Figaro, ou la Folle journée, fit à la porte, le 27 avril 1784, la somme de 5 698 livres, car les difficultés opposées à la représentation de cette comédie de Beaumarchais surexcitaient au plus haut point la curiosité des Parisiens. Au Théâtre-Français actuel, la somme des prix d'entrée, pour les plus beaux succès, ne dépasse guère 9 000 fr. : par comparaison avec le pouvoir de l'argent à la fin du dix-huitième siècle, les Comédiens obtenaient avec le Mariage de Figaro, et même avec le Séducteur, des recettes beaucoup plus importantes que leurs successeurs actuels avec les modernes chefs-d'œuvre.

(3) Les Comédiens distinguaient ainsi les différents jours de la semaine, les uns étant plus favorables que les autres à l'afflucnce du public.

(4) Petites Affiches des 24 et 28 décembre 1783.

(5) Mercure du 29 novembre 1783, p. 222.

(6) Petites Affiches du 9 novembre 1783.

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