DUGAZON ET DESESSARTS
grimes; l'enjouement incisif de cet acteur se renforçait de son aspect risible, car il devint monstrueusement gros. Au quatrième acte de Tartufe, on plaçait dans la chambre d'Elmire une table spécialement haute et large, afin qu'il fût possible à. Desessarts de se cacher par dessous. D'après l'acteur Fleury, son énorme camarade tenait souvent le rôle de Petitjean dans les Plaideurs de Racine; il semblait si comique en disant ce vers :
Pour moi, je ne dors plus, aussi je deviens maigre,
que les rires de la salle entière couvraient la fin du monologue.
A la ville, Dugazon organisait les plus amusantes mystifications et prenait souvent l'Orgon du Séducteur comme cible de ses plaisanteries. Un jour, après une farce plus cruelle que les précédentes, le gros Desessarts se fâcha et voulut à toute force se battre avec son bourreau. On s'en fut sur le terrain; pendant que les témoins mesuraient les épées, Dugazon s'approcha de Desessarts ; « Mon ami, dit-il, d'une voix émue, tu es si gros que j'aurais vraiment trop d'avantages sur toi. » Et, ce disant;, il lui traçait à la craie une circonférence sur le ventre : « Tiens, conclut-il, sije te pique en dehors de ce rond, ! ça ne comptera pas ! » L'offensé ne put tenir son sérieux et l'affaire en resta là.
Dugazon se montrait fort jaloux de sa femme, et nombreuses I furent ses aventures avec les adorateurs de la jolie reine d'opéra-comique : quelles vengeances en aurait tirées Desessarts, s'il eût été méchant!
Enfin, dans la comédie du marquis de Bièvre, Fleury^ Mme Suin et Florence,, jouant Darmance, Mélise,Damis, se par ^ tageaient les petits rôles.
Fleury dut ses meilleurs succès au théâtre de Marivaux; imitateur de Mole, il resta en dessous de son modèle; on lui reconnaissait une diction spirituelle, mais trop saccadée. Après une carrière aussi longue qu'honorée, le « Darmance » du Séducteur mourut en 1818, doyen de la Comédie-Française : il laissait des notes manuscrites qui furent imprimées sous forme de Mémoires (1).
(1) L'auteur des Mémoires de Fleury s'inspira des Mémoiret de Bachau-
Bien que laide et sans jeunesse, Mme Suin devint « une des actrices les plus agre'ables des Français » dans les « mères nobles » et les « confidentes tragiques ». « Elle n'annonce pas de grands talents, écrivait en 1775 Mme du Defïand, mais elle n'a pas de défaut qui choque. » En -1783, le jeu de * Mélise » ne souleva aucune critique.
L'acteur Florence, auquel fut confié le rôle de Damis, n'apportait à la scène que des qualités médiocres; il devint un excellent professeur de « déclamation » .
Avec des interprètes comme MoIé, Dugazon, Desessarts, Mlle Contât, Mlle Olivier, une œuvre de quelque valeur obtenait facilement un succès disproportionné : le marquis de Bièvre en fit l'heureuse expérience. Quand il porta le manuscrit du Séducteur chez Prault, dont l'enseigne « A l'immortalité y se balançait quai des Augustins, « l'éditeur, écrit Métra, voulut trancher du magister : — Ah! monsieur le marquis, lui dit-il, voilà qui vous classe parmi nos meilleurs auteurs dramatiques, mais plus de calembours, car... — Parbleu! c'est nous la donner belle, interrompit Bièvre, puisque tu le prends ainsi, mon cher Prault, j'en ferai sur toi et sur toute ta maison : toi, tu es un problème {un Prault blême), ta femme une profanée {une Prault fanée) et ta fille... une pro nobis {une Prault nobis) (1) " !
Le nouvelliste ajoute que le marquis accomplissait là « un véritable effort de présence d'esprit, un trait de maître de l'art ï ; en effet, Prault « était blême comme une relevée de couches » ; pour sa femme, âgée de cinquante ans, le calembour « ne semblait que trop vrai » ; et^ terminait Métra, « gare la prophétie pour sa fille, car elle est assez jolie ».
Avec l'imprimeur, les amis du marquis pensaient que sa réussite au théâtre le détournerait de ses pointes; il n'en fut rien : ^ Vous ne vous convertirez donc jamais! » lui dit l'un
ino7it et de la Correspondance de Métra, mais, au lieu d'indiquer la provenance de ses emprunts, il les reproduisit comme des souvenirs personnels du Comédien. On y trouve cependant des détails inédits sur la vie du Théâtre-Français au dix-huitième siècle.
(1) Correspondance secrète, t. XV, p. 349, et Chronique scandaleuse, Paris, 1786, t. II, p. 134.