CALEMBOUR SUR LES BRAHMES
d'eux. Bièvre se rappela sa qualité d'officier d'état-major : « Ne savez-vous pas que les militaires ne font que des quarts de conversion (1)? »
Le 15 décembre 1783, pendant que le Séducteur poursuivait sa glorieuse carrière, commencèrent les représentations d'une tragédie de La Harpe : les Brahmes. Cette pièce apprenait aux spectateurs les difficultés qu'éprouvait un jeune prince indien pour devenir prêtre du Brahmanisme. Avec un tel sujet, il était malaisé d'intéresser les Parisiens : Mole, Brizard, Vanhove et Mlle Sainval ne purent empêcher la chute des Brahmes; à la « deuxième », l'auteur vit la salle si peu garnie « qu'il crut prudent de retirer sa pièce pour l'empêcher de tomber absolument dans les règles » .
La Harpe traitait dédaigneusement le genre d'esprit du marquis de Bièvre; cependant, lui aussi faisait des calembours, mais l'ennuyeux poète abritait alors sa dignité derrière le nom d'un autre. Au mois de septembre 1783, on donna au Théâtre-Italien Amélie et Monrose, et cette pièce attira longtemps les spectateurs ; La Harpe n'en écrivait pas moins dans sa Correspondance littéraire : « Les Italiens ont joué un drame intitulé : Monrose et Amélie, qui est, dit-on, d'un médecin; M. de Bièvre ne manquera pas de dire que c'est une drogue (2) . »
L'échec des Brahmes suivant de près la victoire du Séducteur, Bièvre n'abusa pas de son avantage et se contenta de dire modestement : « Les Parisiens sont trop indulgents pour moi; quand le Séducteur réussit, les bras me tombent (les Brahmes tombent) (3). »
Au reste, le marquis n'avait pas attendu jusque-là pour se moquer de La Harpe. En 1776, quand mourut Fréron, les
(1) Biévriana, p, 115. Dans l'infanterie et la cavalerie, les changements' de direction s'effectuaient aux commandements de « à droite, conversion, marche I » ou de « en cercle à droite, marche! » et « le rang » se retrouvait dans un alignement formant un angle droit avec son emplacement primitif; il avait donc fait « un quart de conversion »; en dehors de l'armée, on usait familièrement de cette expression.
(2) Tome IV, p. 160.
(3) Les Mémoires secrets attribuent ce jeu de mots aux amis du calembouriste (t. XXIII, p. 87), et les Mélanges mililaires du prince de Ligne, à « un plaisant » (t. XXVII, p. 107).
auteurs malmenés par le critique de VAnnée littéraire se vengèrent en attaquant sa mémoire ; le futur auteur des Brahmes affirma que Fréron ne montrait aucun talent. « Cependant^ observa Bièvre quand il connut ce propos^ cependant il faut convenir que ce garçon-là pinçait très joliment de la harpe (1 j. »
La réussite du Séducteur auprès du public eut un revers, car bientôt les journalistes littéraires et les bureaux d'esprit s'efforcèrent de prouver aux Parisiens que la pièce du marquis ne méritait pas leur engouement. On l'avait comparée au Méchant; ce parallèle entre Bièvre et Gresset donna lieu à un jeu de mots : le Séducteur, dirent les contempteurs de la comédie, est aussi éloigné du bon que du Méchant (2). Puis Chamois, l'abbé Aubert, Meister, La Harpe, etc., critiquèrent la conduite de l'ouvrage et les caractères des personnages, reprochant à Fauteur de ridiculiser la philosophie et les philosophes dans le rôle de Zéronès; la versification seule trouvait grâce à leurs yeux.
Malgré ces attaques, il est certain que le Séducteur valut au marquis de Bièvre, pendant la fin du dix-huitième siècle, une haute réputation littéraire. En 1799. des écrivains tels que Dupaty, Luce de Lancival, Cadet de Gassicourt, Legouvé, Boutet de Monvel, rappelaient les anciennes facéties du calembouriste qui furent, ajoutaient-ils, « si bien effacées par sa première comédie (3) ». Et plusieurs dictionnaires, édités sous l'Empire ou sous la Restauration, parlaient de cette pièce avec des éloges exagérés : « On peut regarder le Séducteur, lit-on par exemple dans la Biographie moderne (4), comme une des meilleures comédies qui aient été données depuis Molière (5). »
(1) Correspondance secrète, t. IV, p. 189.
(2) La Harpe, Correspondance littéraire, 1801, t. IV, p. 190. A cette époque, on disait « méchant » pour « mauvais ».
(3) M. de Bièvre, ou l'Abus de l'esprit, Paris, an VIII (avis de l'éditeur). ,
(4) Imprimée à Leipzig en 1807.
(5) « Mais, ô ma Sophie! écrivait Louvet de Couvray dans les Aventures du chevalier de Faublas, pour échapper quelquefois aux plaisirs douloureux de ton souvenir, il ne fallait rien moins que les plus estimables talents ou les plus beaux génies dont notre moderne littérature puisse s'enorgueillir ; je lus Moncrif et Florian, Dorât et Bernis, Crébillon fils