‹ Le marquis de BièvreChapitre 104 sur 185 · LA COMÉDIE DES RÉPUTATIONS · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE DES RÉPUTATIONS

Genèse de la Comédie des Réputations. — Le règne des i bureaux d'esprit » ; M. de Kulhière et son attitude lors des » premières » du. Séducteur ; les journalistes Aubert et Chamois en 1783; attaques de Mercier. Sedaine et Pezay contre les grands poètes du dix-septième siècle.

Brève analyse de la pièce. — Elle est reçue à la Comédie-Française.

— Mole, Dazincourt, Mlle Contât, Mlle Raucourt. — La première des Réputations ; le brouhaha; sifflets des journalistes et des « amateurs ». — Articles de l'abbé Aubert et de M. de Charnois. — Meister et La Harpe. — Véritables sentiments du public.

— Calembour final de l'auteur.

A la scène première du Séducteur, le Marquis demande au philosophe Zéronès :

Avez-vous déjà fait quelques ouvrages?

Non, répond l'ancien laquais,

Mais j'ai déjà beaucoup de réputation.

Ces deux vers contiennent en germe la seconde comédie du marquis de Bièvre : Les Réputations.

A cette époque, les « bureaux d'esprit » se disputaient à Paris les poètes et les philosophes. Pour imiter Mme Geofïrin^ Mme du DefTand, Mme Necker, nombre d'autres femmes, en vue par leur nom, leur intelligence ou les hautes charges de leurs maris, attiraient en leurs maisons tous ceux qui se targuaient de quelque mérite intellectuel; si l'on fréquentait certains salons, écrit le prince de Talleyrand^ « on était classé parmi les hommes distingués du temps. Je pourrais dire que beaucoup de gens, que je ne connaissais pas, disaient du

bien de moi uniquement parce qu'ils me rencontraient dans quelques-unes de ces chambres auxquelles on accordait le droit de donner de la réputation. J'étais à cet égard comme un homme dont parlait le chevalier de Chastellux : « Il a sûre- » ment beaucoup d'esprit, disait-il, je ne le connais pas, mais « il va chez Mme Geofîrin » .

Chaque « société » prétendait posséder les plus rares talents. Assidu lui-même chez la comtesse d'Angiviller, Bièvre saisissait les ridicules qu'amenait cette rivalité; secrètement, il se moquait des intrigants qui, sans rien produire, passaient pour des génies; l'un d'eux surtout, M. de Rulhière (1)^ l'impatientait. Depuis vingt ans, ce capitaine de cavalerie n'avait imprimé qu'un petit poème : les Disputes; on vantait cependant son mérite, car il promenait de salon en salon un portefeuille contenant de volumineux manuscrits; déjà, en 1768, il lisait chez Mme Geoflrin des fragments d'une œuvre historique, et ce travail, prôné par le cénacle de la rue Saint- Ilonoré, lui valait un renom d'écrivain.

Rulhière fut le secrétaire de M. de Breteuil, ministre plénipotentiaire près le czar Pierre III, et son récit de la Révolution de Russie décrivait les événements auxquels il assista. Mais la grande Catherine régnait toujours : un ancien diplomate ne pouvait pas révéler les intrigues qui la firent, en 1762, impératrice de Russie, et l'on restait sceptique sur le mérite d'un ouvrage conservé « en portefeuille » .

Après ses lectures d'histoire, Rulhière récitait des contes grivois, ou son poème sur les Jetix de mains, dont l'impression, affirmait-il, n'était pas possible à cause des allusions qu'il contenait (2). Le public refusait toute valeur à ces petits

(1) Claude-Carloman Rulhière était né à Bondy le 12 juin 1734, « de M" Martin Rulhière, écuyer, conseiller du roi, lieutenant de la maréchaussée de riIe-de-France, commandant la brigade posée à Bondy, et de dame Marie-Anne-Josèphe Bonvalet, son épouse ». Il entra en 1750 aux Gendarmes de la garde du roi et quitta ce corps en 1765, avec une commission de capitaine de cavalerie. Bien que son véritable nom fût sans particule, il était gentilhomme, et les Mémoires contemporains le nomment toujours « M. de Rulhière ».

(2) Les Jeux de viains, imprimés en 1808, auraient fort bien pu l'être vingt ans plus tôt; leur lecture est fastidieuse.

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