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LES INTRIGUES DE M. DE RULHIÈRE

ouvrages, connus seulement de quelques initiés. Aussi, en 1783, quand les salons attribuèrent au mystérieux écrivain la comédie du Séducteur, le marquis de Bièvre n'en fut-il aucunement flatté. « Avant la fin du premier acte, assurait-il au cours des répétitions, on cessera de donner la pièce à M. de Rulhière; des gens impartiaux ne peuvent véritablement prononcer ni sur la mesure de ses moyens dramatiques, ni sur son impuissance : ce qu'on connaît le mieux de lui, c'est sa réputation (1). »

Puis, tant que dura son incognito, il sembla au marquis de Bièvre que Rulhière se défendait trop mollement sur sa prétendue paternité de la nouvelle comédie : l'intrigant se réjouissait d'une erreur dont bénéficiait sa vanité! Enfin^ quand la vérité fut connue, le Séducteur eut au contraire en l'ex-diplomate un contempteur acharné; Bièvre lui attribuait certains vers satiriques insérés aux Petites Affiches du 17 novembre 1783. Toutes ces accusations étaient vraisemblables, car Chamfort disait Rulhière « fourbe avec délices, haineux et jaloux (2) », et l'académicien Antoine Arnault lui reconnaissait « tous les caractères de la servitude (3) » . Rulhière se plaignait un jour de sa fâcheuse renommée : « Je n'ai pourtant fait dans ma vie qu'une seule épigramme », assurait-il. « Quand finira-t-elle? » répliqua la marquise de Coigny.

Les deux attitudes de M. de Rulhière pendant le mois de novembre 1783 irritèrent le marquis de Bièvre : l'idée lui vint de se venger en mettant à la scène le caractère de son ennemi; il en profiterait pour dauber les « bureaux d'esprit », qui avaient affecté de ne pas le croire, au moment où il se nommait comme l'auteur de la pièce nouvelle.

Les journalistes littéraires Chamois et Aubert méritaient, eux aussi, d'être châtiés.

(1) Prédictions sur le sort du Séducteur à Paris (Dossiers de l'auteur). La postérité a rendu justice à M. de Rulhière, qui, poète médiocre, fut un historien de mérite; ses Eclaircissements historiques siir les causes de la l'évocation de l'Edit de Nantes, imprimés en 1788, ses ouvrages sur la Russie et la Pologne, parus après sa mort, lui assurent cette réputation de bon écrivain que de nombreux contemporains l'accusaient d'usurper.

(2) Œiivres com-plèles, édition Auguis, 1854, t. III, p. 463.

(3) Souvenirs d'un sexagénaire, Paris, 1833, t. I", p. 205.

Levacher de Chamois était gendre du comédien Préville; on admirait, lit-on dans VArnoldiana, les agréments de sa figure (1) et les ressources de son esprit. D'abord rédacteur du Journal des Spectacles, il devint « l'annotateur dramatique » du Mercure de France, et ses articles mécontentaient les auteurs. La Harpe écrivait de lui : « M. de Chamois, chargé de la partie des spectacles dans le Mercure, fait le même métier que les Fréron, celui d'ennemi des talents. »

De la Gazette de France, l'abbé Aubert était passé aux Petites Affiches, dont il rédigea longtemps la partie littéraire, et ses occupations de journaliste ne l'empêchaient pas de versifier agréablement; on lit encore ses fables avec plaisir. Mais, à l'occasion de ses comptes rendus, La Harpe le taxait d'insipidité, Meister d'impertinence; en 1784, un prospectus satirique louait ainsi le rédacteur d'un journal supposé : « H n'a pas sans doute le sarcasme à la main, comme l'abbé Aubert, il manque de ce fond inépuisable de méchanceté qui le distingue, mais il se pique d'avoir la même prudence, et de ne dire jamais de mal de ceux dont il a à craindre ou à espérer quelque chose. » Quelquefois le parterre de la Comédie, vengeant un auteur, accueillait la fin d'une pièce par ces cris : « Bravo! bravissimol à bas l'abbé Aubert! » Et l'on composait sur le critique des épigrammes comme celle-ci :

Quel est ce muflle jaune et vert

Que sa propre laideur irrite?

Cet air sournois, cet œil couvert,

Ce regard d'un sombre hypocrite?

Eh parbleu ! c'est l'abbé Aubert!...

Encor dit-on qu'en ce tableau

Sa vilaine àme est peinte en beau.

En attendant que Dieu lui fasse

Un caractère tout nouveau,

Passant, crachez-lui sur la face (2).

(1) Quenedey a laissé de lui un pliysionotrace où l'on peut constater ces « agréments ».

(2) Mémoires secrets, t. XXXI, p. 24. On conserve au Louvre (Musée de sculpture moderne) le buste de l'abbé Aubert, par Houdon; cette œuvre ne justifie aucunement l'épigramme.

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