‹ Le marquis de BièvreChapitre 106 sur 185 · LES GRANDS AUTEURS DU XVIT SIÈCLE · texte numérisé non relu

LES GRANDS AUTEURS DU XVIT SIÈCLE

En 4783, après la réussite du Séducteur, le Mercure avait sciemment félicité M. Palissot pour un succès qui ne lui revenait pas; puis M. de Chamois et l'abbé Aubert s'en prenaient à l'œuvre elle-même, la dépréciant par leurs comptes rendus malveillants ou injustes : ces envieux « folliculaires » déconcertaient le public des théâtres et parvenaient trop souvent à lui faire renier ce qu'il adorait justement : une aussi odieuse besogne leur valait le mépris des bons écrivains, et Bièvre saurait le leur démontrer. Depuis longtemps d'ailleurs il songeait à ridiculiser les critiques littéraires : l'écrit satirique trouvé dans ses papiers, avec la date de 1770, contenait déjà sur « les journalistes de Croupignac » des appréciations fort dures.

Enfin le marquis, enthousiaste de Molière, de Racine et des ï grands auteurs » , lisait avec indignation les jugements sévères de quelques contemporains sur la littérature du dix-septième siècle. Sébastien Mercier n'osait-il pas écrire que « les tragédies de Racine sont des enseignes du pont Notre-Dame » I Les rimes et la poésie, selon Beaumarchais, « devaient être bannies du Théâtre-Français » ; Sedaine, assistant à la représentation de Phèdre, s'écriait : «■ Que de paroles perdues (1) ! » Bien plus^, le marquis de Pezay tenait le Misanthrope et Tartufe pour des pièces mal écrites (2)1 11 fallait venger d'aussi basses injures les illustres écrivains.

Tous ces griefs déterminèrent Bièvre à composer les Réputations, et, dès le 11 octobre 1784, Métra écrivait : « Parmi les nouveautés piquantes qu'on annonce pour cet hiver au Théâtre- Français... on parle beaucoup d'une comédie de caractère faite par le marquis de Bièvre et qui aura pour titre Vlntrigant. Comme l'auteur demeure à la Cour, on lui attribue déjà des allusions très piquantes pour certaines personnes qui tiennent

(1) Mémoire particulier pour M. de Voltaire, par le marquis de Bièvre (voir chapitre X). Dans son Nouvel essai sur l'art dramatique (Amsterdam, 1773), Mercier, faisant le procès de Racine, imprimait que les Plaideurs « sont une misérable farce où il n'y a ni génie, ni goût, ni vérité »; plus loin, il accusait Molière d'immoralité.

(2) Mémoire judiciaire de Grimod de la Reynière pour M. Duchosal (28 février 1786).

un rang parmi les courtisans actuels (1). » Sans doute le marquis avait-il tout d'abord donné à sa come'die le titre rapporte par le nouvelliste.

Les travaux préparatoires des Réputations sont conservés: on y trouve la description détaillée des personnages et de leurs caractères; un scénario complet renseigne sur les intentions de l'auteur; enfin on assiste à la construction de chaque acte, établi en prose avant d'être mis en vers; le tout forme un important dossier (2).

La pièce entière se déroule chez « la Comtesse », à Paris. La Comtesse tient un « bureau d'esprit » : « On appelle ainsi, explique Mercier, toute maison où la maîtresse affiche son goût pour la littérature et se pique de s'y connaître. » A jour fixe, des grimauds aspirant à la célébrité, comme Damon, Valère, le Docteur et Uramineau, des «. amateurs » de lettres, comme le Duc, la Vicomtesse et l'Abbé, dînent chez la Comtesse, et toute réunion est suivie d'une « assemblée » où l'on condamne sans appel le dernier poème, où Ion prédit la chute de la comédie en répétition. Souvent, un habitué ouvre son c portefeuille », lisant des vers inédits, une tragédie manuscrite, le chapitre capital d'un travail historique, et l'assistance se pâme d'admiration.

La Comtesse a deux fils : le Marquis, marié à une délicieuse femme, et le Chevalier; mais elle néglige ses enfants pour protéger les « charlatans » de son bureau d'esprit. En retour, ceux-ci vantent sa finesse et sa bienfaisance. Le Marquis et le Chevalier sont mécontents de voir leur mère s'occuper uniquement à fabriquer des réputations : parmi les fourbes admis chez elle, Damon surtout, en qui Bièvre dépeint M. de Rulhière, les obsède par ses louches manœuvres.

Cependant le Chevalier, doué d'un remarquable talent littéraire, s'adonne secrètement aux Muses ; il vient de faire paraître un poème en cinq chants, mais, pour éviter les critiques malintentionnées du bureau d'esprit, il ne l'a point signé. Comme l'ouvrage est de grande valeur, les Parisiens l'ad-

(1) Correspondance secrète, t. XVII, p. 75.

(2) Dossiers de l'auteur.

ANALYSE DES REPUTATIONS 269

mirent, et Damon-Rulhière s'en laisse attribuer la paternité. Devant cette dernière imposture, le Marquis et le Chevalier ne conservent plus leur sang-froid ; profitant d'une « assemble'e » où l'on discrédite Corneille^ Racine, Molière et La Fontaine, ils proclament leur admiration pour ces grands écrivains et crachent leur mépris à la face des « charlatans » .

La Comtesse, d'abord furieuse de l'affront infligé à ses parasites, se cahne en apprenant que le nouveau poème est l'œuvre de son fils, car le talent du Chevalier flatte son orgueil maternel. Damon, pour ressaisir son influence, convoque secrètement deux critiques littéraires, et leur donne l'ordre, au nom de la Comtesse, de ravaler en leurs journaux ce poème qu'on a cessé de lui attribuer : ils en flétriront les beautés, ils accuseront même le Chevalier d'offenser la morale publique. En ces deux spadassins de lettres, on reconnaît Levacher de Chamois et l'abbé Aubert. Mais le Marquis, informé par un laquais de l'arrivée des « folliculaires » , écoute le complot avec indignation, puis il se montre et les conjurés s'enfuient.

Les fils de la Comtesse croient tenir la preuve que cette nouvelle perfidie est imputable à leur mère, si mal conseillée par des intrigants : jugeant la mesure comble ils se retirent chez leur oncle, l'excellent Cléante; de là, ils gagneront une terre, où ils vivront et travailleront en paix. Ce résultat inattendu déconcerte les fourbes du bureau d'esprit : Damon prévoit qu'un blâme unanime va punir la Comtesse de son attitude envers ses fils; pour n'en pas recevoir le contre-coup, il se décide à rompre, lui aussi, avec cette « mauvaise mère », et les parasites, saisissant une occasion de « paraître honnêtes gens s, prennent insolemment congé de leur protectrice. Enfin désabusée par ce double abandon, la Comtesse se désespère, mais son frère Cléante lui assure que rien n'est perdu : ses enfants ont retardé leur départ; si elle leur rend sa tendresse, ils se jetteront dans un instant à ses pieds. Débarrassée des « charlatans », chérie par deux fils distingués, elle sera plus heureuse qu'auparavant.

Cette intrigue littéraire s'accompagne de l'amour du gentil-

homme-poète pour une jeune fille nommée Lucile, que la Comtesse a recueillie sous son toit; voulant marier Lucile à Damon, elle refusait de la donner à son fils; au dernier acte, le Chevalier peut épouser sa belle : la pièce se termine sur la réconciliation de la mère et des enfants (1).

Au mois de juin 1786, le marquis de Bièvre avait terminé cette œuvre, où la satire et l'ironie remplaçaient la gaieté; avant de la soumettre à l'assemblée des Comédiens français, il communiqua son manuscrit à Mole et à Mlle Contât : l'un devait jouer le personnage du Marquis, l'autre celui de la Marquise. Mlle Contât émit une seule critique : son rôle, aux divers actes, ne lui semblait pas assez important. Mole, comme naguère pour le Séducteur, signala au marquis plusieurs passages à modifier. Ainsi, pendant la réunion du bureau d'esprit, l'Abbé s'extasie sur le mérite d'une amie de la Comtesse et s'écrie :

Elle ne peut mourir que d'un dépôt d'idées î

Mole demandait à Tauteur de retrancher ce vers, qui lui paraissait contenir deux mots mal associés. Ailleurs, la Marquise dit à son mari :

Allons, mais si j'avais quelque crédit sur vous, Vous eussiez eu recours à des moyens plus doux.

t Faites attention, observait l'acteur, on vous accusera de copier Molière. » La scène cinquième du troisième acte de Tartufe contient en effet cette réponse d'Elmire :

Ce sont mes sentiments, et vous n'auriez rien dit, Damis, si j'avais eu sur vous quelque crédit.

Le marquis de Bièvre séjournait alors au château de la Fortelle, chez ses amis Vassal, et c'est là que les observations de Mole lui parvinrent : il corrigea quelques-uns des vers incriminés. « Quant au dépôt d'idées, écrivit-il à l'acteur, je ne vois pas de raison pour supprimer cette expression que le

(1) L'appendice du présent ouvrage contient une analyse détaillée de la comédie des Réputations et l'explication des allusions qu'on y rencontre.

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