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LA « PREMIÈRE » DES REPUTATIONS

Bientôt le bruit se répandit que la pièce en répétition dévoilait sur la scène des Français les intrigues des salons et des journalistes littéraires. Les bureaux d'esprit s'émurent, les publicistes s'informèrent. Rulhière, Chamois, l'abbé Aubert, Saint-Ange, Garât, Fréron apprirent que la pièce les visait directement, et une « cabale » s'organisa contre sa réussite. Enfin, le 21 janvier 4788, les journaux annoncèrent pour le surlendemain t la première des Réputations ; comédie nouvelle en cinq actes, en vers d.

Le mercredi 23 janvier, l'œuvre du marquis de Bièvre, accompagnée de V Esprit de contradiction, comédie en un acte, en prose, de Dufresny, fut jouée au Théâtre-Français : de nombreux spectateurs emplissaient la salle, car les entrées fournirent 4 810 livres, soit 400 livres de plus qu'à la première du Sédticteur, mais le futur Odéon vit rarement une représentation plus orageuse. D'après le Journal de Paris {\), le premier acte commençait * avec éclat », et des applaudissements y soulignaient « une foule de traits » ; quand vinrent les attaques contre Rulhière et les critiques, il se produisit un « brouhaha » qui ne cessa plus. Bièvre combattait des adversaires trop nombreux ; les « amateurs » garnissant les loges et les « folliculaires » massés à l'orchestre lui démontrèrent sa présomption. Les critiques littéraires subissaient, comme les publicistes, de cruelles moqueries dans les Réputations :

Messieurs, c'est que, pour être un critique excellent, Il faut absolument n'avoir point de talent (2),

disait un des Journalistes. Meister goûta donc peu la nouvelle pièce : « On a bien cherché à faire entendre au public, expliquet-il, que Damon, Valère et le Docteur étaient des originaux du jour, que Damon surtout avait quelque rapport avec M. de Rulhière, et les deux journalistes avec l'abbé Aubert et M. de Chamois, mais l'attention de la censure a si bien retranché tout ce qui pouvait les désigner trop clairement, que la malignité même n'a pu les reconnaître, et tous ces personnages

(1) Numéro du 24 janvier 1788.

(2) Acte IV, scène iv.

n'ont plus été que des caricatures qui ne ressemblaient à rien, imaginés seulement pour dégrader les lettres et ceux qui les cultivent. Beaucoup de traits et de vers ont fait un grand effet... mais le choix du sujet a déplu, et c'est un tort que rien ne saurait réparer (4). »

Le lendemain de la bruyante première, les Parisiens lurent avec empressement la feuille de l'abbé Aubert, que les Réputations maltraitaient si fort; le rédacteur littéraire des Petites Affiches présentait habilement son compte rendu. Pour lui, le sujet de la pièce nouvelle se trouvait tout entier contenu en trois vers du Méchant, où Gresset dépeignait la société parisienne (2j :

Des réputations, on ne sait pourquoi;

Des protégés si bas, des protecteurs si bêtes.

Des ouvrages vantés qui n'ont ni pieds ni têtes.

« Nous avons peu vu d'ouvrages aussi mal reçus, terminait l'abbé, il y a pourtant d'excellents traits^ et qui annoncent un homme de beaucoup d'esprit, mais l'action ne marche pas, mais les incidents sont bizarres, mais les portraits sont odieux, et enchérissent tellement sur les protecteurs et sur les protégés qu'a peints Gresset dans sa comédie du Méchant qu'ils n'ont été reconnus de personne. Nous ne croyons pas qu'on les expose davantage aux regards du public, qui en a él(' généralement révolté (3). » Pas un mot sur les journalistes littéraires! Mais à travers la dernière phrase perçaient les véritables sentiments de l'abbé Aubert.

Le public, n'estimant pas les « folliculaires », s'inquiétait peu de les voir ridiculiser à la scène; était-ce ressentiment des vanités froissées par eux, était-ce mépris réel de leur conscience souvent élastique, les journahstes exerçaient une

(1) Correspondance de Grimm, t. XV, p. 216 (février 1788).

(2) Le Méchant, acte II, scène m. M. de Charnois {Mercure du 2 février 1788) et Meister {Correspondance de Grimm, février 1788), reproduisirent l'opinion de l'abbé Aubert.

(3) Afjiclies, (innonces et avis divers, 24 janvier 1788. La feuille de l'abbé Aubert donnait le ton à certaines antres; dans les Affiches de prorince du 29 janvier, l'abbé de Fontenay imitait la pudeur de son confrère et taisait les attaques livrées au.x journalistes par le marquis de Bièvre.

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