RÉPONSE DE L'ABBE AUBERT
profession peu estime'e. « Vous e'crirez contre un tel auteur, contre une telle secte, plus encore contre un tel gouvernement, contre une telle nation, et le journaliste obéit, disait Mme Necker, est-ce là une fonction honorable? Non, sûrement, et le public n'a pas encore pris la chose au sérieux. » Dans une épigramme dirigée contre la corporation entière, un folliculaire se confessait d'avoir été délateur et faussaire :
Que ne dis-tu tout d'un coup, animal, Que ton métier fut d'être journaliste 1
s'écriait le prêtre en apprenant sa qualité.
L'abbé Aubert, au contraire, savait parfaitement que l'auteur exerçait à son égard une vengeance personnelle^ et les Comédiens français trouvaient, à la fin de son article, une menace déguisée; en livrant aux insultes du parterre le rédacteur des Petites Affiches, ils « révoltaient » le public; s'ils continuaient de donner la pièce, Aubert saurait se venger.
A l'autre feuille quotidienne, le Journal de Paris, Bièvre ne comptait pas d'ennemi, toutefois les rédacteurs voyaient sans déplaisir l'insuccès d'une œuvre qui daubait leur confrérie : I II était difficile, écrivait Sautereau de Marsy, que d'éternelles épigrammes, quelque excellentes qu'elles fussent, sur de la prose ou des vers, sur les auteurs et les journalistes, pussent amuser pendant cinq actes. Il était difficile que les scènes que l'auteur a consacrées à l'amour et aux intérêts du Chevalier ne parussent pas froides et ternes auprès des brillants détails qui les suivaient et les précédaient. Au reste, ces observations prouvent bien plus la difficulté de l'entreprise que l'impuissance du talent (1). »
Pendant les deux jours qui suivirent, l'abbé Aubert multiplia ses démarches pour empêcher une nouvelle représentation et n'y parvint pas : la t deuxième » des Réputations eut lieu le vendredi 25 janvier. Le marquis de Bièvre, écrit Meister, « avait consenti à beaucoup de retranchements », et sa pièce fut ï infiniment mieux accueillie que le premier
(1) Journal de Paris du 24 janvier 1788.
jour (1) 5>. La seconde représentation, lit-on dans le Mercure du 2 février, « a été mieux écoutée, mieux entendue, les détails ont été mieux goûtés, mais le fond de l'ouvrage n'a pas paru plus intéressant et le dénouement a excité des murmures ». La même feuille contenait, sous la plume de Levacher de Chamois, la défense des journalistes. Comme l'abbé Aubert, cet autre modèle du marquis feignait de ne pas se reconnaître et débutait avec adresse par des éloges à son adversaire :
ï Le sujet de la pièce est piquant, mais difficile et épineux. La manière dont l'auteur l'a traité annonce un homme de beaucoup d'esprit, un écrivain exercé dans l'art des vers, et une grande facilité à saisir comme à présenter les ridicules. » Puis, montrant sans périphrase le véritable but de la pièce, Chamois s'écriait :
(( Mais pourquoi donc ce déchaînement d'un auteur contre les journalistes?... L'ont-ils insulté, injurié, calomnié, déshonoré? Ce n'est pas alors le théâtre qui doit lui faire raison de leurs outrages : il est des lois, qu'il les invoque, elles puniront les coupables. Ont-ils seulement mortifié son amour-propre à tort, sans cause, sans raison, par légèreté, ignorance ou partialité? Il peut les confondre s"ils ont été injustes à leur escient, et les éclairer s'ils se sont trompés de bonne foi. Si leurs observations étaient fondées, justes, sensibles, raisonnables, qui a tort d'eux ou de l'auteur? Des épigrammes, des sorties, des tirades, des injures peuvent faire un moment sourire la malignité, mais elles ne feront jamais qu'un ouvrage médiocre devienne excellent, ni qu'un homme d'esprit devienne un sot^ ni même qu'un ignorant soit un lâche ou un faussaire. D'ailleurs, comme l'a fort bien dit l'auteur d'Amphitryon :
... L'emportement est fort peu nécessaire, Et lorsque de la sorte on se met en colère, On fait croire qu'on a de mauvaises raisons. »
(1) Correspondance de Grimm, t. XV, p. 216. La recette à la porte atteignit 2 896 livres.