RIPOSTE DE M. DE CHARNOIS
Après cet habile plaidoyer pro domo. Chamois simulait une loyale indignation contre les perturbateurs de la « première D : « Nous le disons sincèrement, le public, ou du moins une certaine portion du public^, a encore porté, à cette représentation, la sévérité et l'humeur jusqu'au scandale. Pour juger un ouvrage, il faut le connaître^ et comment y parvenir quand on ne veut point l'entendre?... Il serait donc à désirer que les honnêtes gens se réunissent pour étouffer les cris de ces méchants par ton et par habitude, qui semblent insulter à la délicatesse et à l'amour-propre des auteurs, qui jouissent de leurs chagrins^ qui se font un jeu de les désespérer, qui troublent l'ordre et la tranquillité publiques, et qui font un travail pénible, fatigant et douloureux, d'un délassement utile, honnête et intéressant (1). »
Le publiciste mis en scène par le marquis de Bièvre était certainement l'un des meneurs de la cabale organisée contre la pièce : sa feinte compassion portait un dernier coup à l'adversaire vaincu !
Plus encore que Meister, M. de la Harpe, professeur d'un cours littéraire, sentait les épigrammes du calembouriste; l'échec des Réputations lui causa un double plaisir, puisqu'il voyait l'œuvre d'un ennemi partager le triste sort des siennes, et il écrivait : « La pièce de M. de Bièvre n'est qu'une espèce de vaudeville en dialogue sur toutes les prétentions du jour; si l'on peut broder quelques scènes sur un si mince canevas, il eût fallu, pour en faire un ouvrage, une partie du talent que Molière a mis dans les Femmes savantes, il eût fallu des caractères et une intrigue. » Et le fécond poète, si rarement applaudi, concluait avec une maligne satisfaction : « Rien n'est plus confus, plus embrouillé, plus décousu, plus vide, que cette prétendue comédie qu'on avait annoncée avec beaucoup de prétention, et qui a été si outrageusement sifflée d'un bout à l'autre que la représentation n'a fini qu'à neuf heures, parce que les acteurs, interrompus à tout moment, se sont obstinés contre le public qui plusieurs fois leur a crié de s'en
(1) Mercure de France, numéro du 2 février 1788, p. 38 et suiv.
aller (1). » Parmi les « qui » et les « que » du professeur se trouve une indication curieuse : à la fin du dix-huitième siècle, les spectacles se terminaient au moment où ils commencent actuellement, on « dînait » vers trois heures, on allait au théâtre vers cinq heures, et, à neuf heures au plus tard, on pouvait rentrer chez soi pour «■ souper » .
Les journaux et les « correspondances littéraires i reflétaient l'opinion des « folliculaires » et des critiques, en la circonstance juges et parties : que pensait des Réputations le public habituel du parterre, le véritable public? Dans un petit ouvrage imprimé la même année, un poète anonyme cite les personnages qu'on remarquait en 1788 aux promenades de Longchamps et termine ainsi :
Sur un cheval d'élégante tournure De Bièvre court et pique sa monture.
Mais il écrase comme un imprudent Le corps chétif de Saint-Ange expirant.
Ainsi, tu vois, cette marche est fermée Par un marquis, marchand de renommée :
Ami, tels sont les principaux acteurs Qui de Longchamps méritent les honneurs.
Et l'auteur expliquait, par une petite note, Taccident allégorique dont Saint-Ange était victime : « Allusion à la pièce des Réputations en laquelle le marquis de Bièvre, toujours pétillant d'esprit, a dévoilé les turpitudes des journalistes mercenaires. Cette pièce, malgré l'abbé Aubert, a eu une seconde représentation et a reçu les plus vifs applaudissements (2). »
Ainsi, d'après un écrivain opposé aux i folliculaires », la nouvelle comédie fut non seulement « écoutée et goûtée » le 25 janvier, mais « vivement applaudie » . Et sans doute la première représentation s'était déroulée autrement que ne le content les journaux. La salle se partageait en deux camps; dans l'un, où s'agitaient Rulhière, Chamois, Saint-Ange, Au-
(1) Correspondance littéraire, Paris, 1801, t. V, p. 74.
(2) Longchamps, 1788, p. 20. Dans le « deuxième Journaliste », Bièvre dépeignait M. de Chamois, mais certains spectateurs reconnaissaient en ce rôle Fariau de Saint-Ange, poète et publiciste du Mercure.