‹ Le marquis de BièvreChapitre 12 sur 185 · BIÈVRE REÇOIT LE TITRE DE MARQUIS · texte numérisé non relu

BIÈVRE REÇOIT LE TITRE DE MARQUIS

M. de Bièvre en faveur auprès de Louis XV. — La seigneurie de Bièvre érigée en marquisat pour le Mousquetaire et ses héritiers mâles. — Lettres patentes de juin 1770; les services Tendus à la Couronne par les ancêtres et les proches du calembouriste.

L'affection de Geori^es de liièvre pour sa demi-sœur \'ietoire de Razilly le ramenait souvent dans la maison de son beaupère; parmi les personnages qu'il y rencontrait, le comte de Razilly éveillait principalement sa curiosité' : le gouverneui de l'ile de Ré était un des familiers de Versailles, et, comme il jouait supérieurement au piquet, Louis XV Tadmettait à sa table de jeu. Le vieux gentilhomme faisait aussi la partie de la reine Marie Leczinska chez la duchesse de Luynes (1). II apportait donc chez son neveu François de Razilly les échos de la chambre royale, contant soit les dernières anecdotes de rOEil-de-bœuf, soit les faveurs accordées à d'heureux courtisans. C'est en l'écoutant que Bièvre, encore enfant, conçut le projet de faire valoir auprès du roi les services de sa famille.

Grâce aux « substitutions » de Georges Mareschal, seigneur de Bièvre, premier-chirurgien de Louis XIV, le Mousquetaire se trouvait seul possesseur de l'important domaine formé par son bisaïeul. Ses terres, d'une étendue de huit cents hectares environ, comprenaient une châtellenie, une seigneurie et de nombreux fiefs : leur réunion pouvait constituer, s'il plaisait au roi, une terre hautement titrée. Depuis l'année 1720, l'aïeul et le père de M. de Bièvre timbraient leurs armoiries d'une

(1) Mémoires de Dufurt de Cheverny, Paris, 1883, t. I", p. Ci.

couronne de marquis (i) : c'est ce même titre que le Mousquetaire allait recevoir.

Lorsque le bruit fait autour de la Lettre à la comtesse Talion parvint à Versailles, Louis XV sut que l'auteur était l'arrièrepetit-fds du chirurgien qui l'entourait de soins pendant ses vingt-six premières anne'es. Demeuré trente-trois ans le chef de sa profession, Georges Mareschal avait puissamment contribué à la renaissance de l'art opératoire en France, et l'Académie fondée par lui « régnait, écrit le docteur Daremberg, sur le monde entier ». Tout récemment, Sa Majesté signait un arrêt du conseil ordonnant l'achat du collège de Bourgogne et son remplacement par un vaste édifice destiné à l'Académie de chirurgie (2) : cette décision rappelait la noble ligure de Georges Mareschal au souvenir royal. Louis X\' se lit présenter le calcmbouriste et reporta sur lui la bienveillance autrefois témoignée à ses ascendants. En juin 1743, il accordait à son aïeul Georges-Louis Mareschal, seigneur de Bièvre, des lettres de maintenue de noblesse (3j : en juin 4 770, accueillant la demande du jeune homme, il érigea en marquisat la châtellenie que sa famille possédait depuis quatre générations.

« Notre cher et bicn-aimé le sieur Georges-François 3Iareschal de Bièvre, Mousquetaire ordinaire de notre garde, disait le roi dans ses lettres patentes (4), nous a fait représenter que les services de ses pères et de ses parents, tant auprès du roi, notre très honoré seigneur et bisaïeul, qu'en notre cour du Parlement de Paris et dans nos armées, lui inspiraient la confiance de solliciter de notre bonté la faveur d'une érection en marquisat pour sa terre, seigneurie et châtellenie de Bièvre et sa terre de Vélizy, qui sont avec leurs droits qui en dépen-

(1) Voir Georges Maresctial, seigneur de Bièvre, ouvrage cité, p. 530 : on y trouve, avec la reproduction des ex-libris du Mousquetaire, celle des ex-libris de son aïeul et de son père; dans ces deux gravures, les armoiries de la famille Mareschal de Bièvre sont surmontées d'une couronne de marquis.

(2) C'est la Faculté de médecine qui occupe actuellement cet édifice; sur la façade on voit un médaillon en bas-relief représentant Georges Mareschal.

(3) Lettres patentes de juin 1743; Archives nationales, P 2593, f" 14.

(4) Archives nationales, P. 2500, f°« 170 et suiv.

dent, et les droits tant honorifiques qu'utiles, d'une consistance et d'un revenu plus que suffisant pour répondre convenablement à cette de'coration. »

Le roi e'numérait ensuite les fiefs appartenant à M. de Bièvre et les prérogatives féodales dont ils jouissaient. Outre la chùtellenie de Bièvre et la seigneurie de Vélizy, le Mousquetaire possédait les « fiefs et justices y> de Montéclain et de Vauboyen, les fiefs du Pistolet, de la Motte, du Val-Profond, de la Ville du Bois, de la Barre, du Ménillet, de Favreuse et de Giry, tous sur la paroisse de Bièvre, celui de la Châtaigneraie en la paroisse de Jouy, et celui d'Ursine en la paroisse de Vélizy. î Bièvre, remarquaient les lettres patentes, est d'ailleurs décorée par un château entouré de fossés d'eau vive, composé de vastes bâtiments et d'un parc très étendu, en sorte que tout concourt à rendre ces terres susceptibles d'une dignité é m inente. »

Ayant établi que les seigneuries du calembouriste pouvaient former un marquisat, Louis XV continuait ainsi : « A l'importance de ses terres, se joint près de nous un titre plus puissant encore : la recommandation des services de ses ancêtres et de ses plus proches parents. Georges Mareschal, son trisaïeul, gentilhomme irlandais (1), étant passé au service de notre couronne vers la fin du règne de Louis XIIl, donna des preuves de sa bravoure jusqu'à ce qu'une blessure dangereuse qu'il reçut à la bataille de Rocroy l'obligeât à se retirer. » Pour la première fois depuis son départ du régiment de Guiche, le roi de France attribuait officiellement à l'émigré irlandais la qualité de gentilhomme, et, les lettres patentes ne mentionnant pas l'anoblissement du chirurgien Mareschal, Louis XV reconnaissait implicitement que le nouveau marquis de Bièvre, d'ancienne noblesse par ses ancêtres irlandais, était digne à ce titre d'une haute distinction française.

Après les services de l'officier de Rocroy, le roi rappelait ceux des proches du Mousquetaire; son père, Georges-François

(1) Le secrétaire du loi qui rédigea les lettres patentes commit un lapsus calaini en attribuant au gentilhomme irlandais le prénom de Georges ; il se nommait Jean.

Mareschal de Bièvre, et son grand-oncle, François Mareschal, abbé commendataire des abbayes de Bonne-Fontaine et de Belle-Fontaine, avaient fait partie du Parlement de Paris <r avec la plus entière assiduité à leurs fonctions et en môme temps avec un zèle et une fidélité qui se manifestèrent en plusieurs occasions ». Ses trois oncles paternels, continuait Louis XV, « se sont également distingués dans nos armées en qualité de capitaines de cavalerie, dans les Mousquetaires de notre garde et dans notre marine » .

En effet, Alexandre Mareschal de la Châtaigneraie, avant d'être nommé maître d'hôtel de la dauphine, mère de Louis XVI, servait dans la flotte royale. Denis Mareschal de Montéclain, d'abord Mousquetaire du roi dans la première compagnie, devint en 1743, à l'âge de dix-neuf ans, capitaine au régiment d'Andlau-cavalerie, et combattit en cette qualité pendant la guerre de succession d'Autriche. Au commencement de Tannée il 43, le duc de Broglie se voyait chassé de Bavière par les troupes de Marie-Thérèse, et l'Électeur de ce pays, en qui la France saluait l'empereur Charles VII, dut S'enfuir de sa capitale; pour secourir ce prince^ le maréchal de Noailles organisa dans l'Est une armée nouvelle où le régiment d'Andlau-cavalerie fut compris. Le Rhin franchi^ M. de Montéclain prit part aux opérations terminées le 29 juin par cette bataille de Dettingen que la folle impétuosité du duc de Grammont transforma en défaite. Obhgé de repasser le Rhin devant les Autrichiens, le maréchal de Noailles subit leurs attaques jusqu'au milieu de l'année suivante. Montéclain se battait encore en Alsace quand le roi de Prusse Frédéric II conclut avec la France « l'union de Francfort », datée du 22 mai 1744. Louis XV put se porter au secours du maréchal avec l'armée de Flandre (1), et, traversant de nouveau le Rhin, le capitaine du régiment d'Andlau-cavalerie assistait le 5 novembre 1744 à la prise de Fribourg : peu après, les fatigues de deux années de combats l'obligèrent à quitter le service

(1) C'est au début de la campagne que le roi tomba malade à Metz; les angoisses de la France lui valurent à sa guérison le surnom de « Bien-aimé ».

de Sa Majesté. Son frère cadet, M. de Favreuse, Mousquetaire en 4747^ plus tard capitaine au régiment Gommissairegénéral-cavaleric, vint le remplacer aux frontières jusqu'à ce que la paix d'Aix-la-Chapelle mil fin, en 1748, à l'embrasera eut de l'Europe.

Trente-cinq ans avant cette date, un grand oncle du calembouriste était mort sous les murs d'une ville assiégée, et Louis X\' relatait le fait en ces termes : « Pierre-Remy Mareschal, sieur de Vilers, lieutenant au régiment des Gardes françaises, après un long temps de service^ fut tué au siège de Fribourg en 4743. »

Les lettres patentes détaillaient ensuite la carrière de Georges-Louis Mareschal, seigneur de Bièvre, maître d'hôtel et gentilhomme ordinaire du roi. l'^nlin, venaient ces lignes, où l'on voit que le nouveau marquis de Bièvre devait principalement son titre à la jiiémoire du premier-chirurgien d î Louis XIV : « Le feu roi avait bien voulu confier à Georges Mareschal, bisaïeul de l'exposant, la conservation immédiate d'une santé que ses soins ont prolongée pour le bonheur de ses sujets; nous en avons nous-méme éprouvé le zèle et l'attachement le plus inviolable pendant vingt et un ans qu'il a été honoré près de nous du même emploi de confiance. A ces causes, nous désirons faire rejaillir sur l'arrière-petit-fils le souvenir que nous conservons des services de son bisaïeul, encourager en lui les sentiments de vertu, d'honneur et de fidélité qu'il a jusqu'ici fait paraître à l'exemple de ses pères, et lui donner une preuve qu'auprès de nous les services des ancêtres sont récompensés jusqu'aux générations les plus éloignées. »

Suivaient les phrases juridiques décidant que les fiefs de l'impétrant ne formeraient plus à l'avenir qu'une seule et même seigneurie, sous la dénomination de « marquisat de Bièvre ». Désormais Georges-François Mareschal de Bièvre et ses hoirs milles « pourraient se dire, nommer et qualifier marquis de Bièvre en tous actes et toutes occasions, tant en jugement que dehors, et jouiraient des mêmes honneurs, prééminences en fait de guerre, assemblées d'état et de noblesse, et

autres privilèges et avantages dont jouissaient ou devaient jouir les autres marquis du royaume ». Louis XV ajoutait que, pour raison de cette érection, « ledit sieur marquis de Bièvre et ses successeurs ne seraient pas tenus envers lui à autres et plus grands droits et devoirs que ceux dont ils e'taient actuellement tenus ».

Ces lettres patentes, signe'es à Marly par le roi « au mois de juin, l'an de grâce 1770 et de notre règne le cinquantecinquième », furent scelle'es par le chancelier de Maupeou « du grand sceau de cire verte^, avec lacs de soie rouge et verte ». La Chambre des comptes les enregistra le 12 septembre, après avoir reçu les « avis et consentement » des officiers des « justices » de Bièvre et Vélizy, ceux des habitants des dites paroisses « assemblés en la manière accoutumée », et enfin ceux de M. de Beuvron (1), du prince de Condé et des religieux de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, seigneurs limitrophes des terres composant le marquisat.

Les oncles paternels du calembouriste s'honorèrent de la faveur que lui accordait île Roi. Agé de vingt-deux ans, leur neveu ne l'avait pas méritée personnellement; c'est à l'aîné des petits-fds du mutilé de Rocroy et du rénovateur de la chirurgie française que Louis XV décernait le titre de marquis de Bièvre.

(1) Fi'ançois d'Haicourt, marquis de Beuvron, avait épousé la fille unique du ministre Rouillé; il était, par sa femme, seigneur du comté de Jouy.

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