UN CALEMBOUR FINAL
bert, Fréron, Garat, on huait, on sifflait; dans l'autre, les amis du marquis et les adversaires des périodistes claquaient, acclamaient : de ce « brouhaha », les Petites Affiches et le Mercure n'enregistrèrent, et pour cause, que les haros.
Quand on discutait le nouvel ouvrage d'un auteur sympathique, les Come'diens français rejouaient habituellement sa pièce la plus applaudie; ils annoncèrent pour le lundi 28 une reprise du Séducteur, et pour le mercredi 30 la troisième des Réputations. Mais, dans la matinée du 28^ le Journal de Paris et les Petites Affiches apprenaient à leurs lecteurs que les deux pièces annoncées se trouvaient « retardées par l'indisposition d'une actrice », et, jusqu'au 30 janvier dans la première de ces feuilles, jusqu'au 7 février dans la seconde, les Parisiens lurent la même indication. » L'indisposition d'une actrice, écrit Mercier dans un Tableau de Paris, c'est l'art de suspendre une pièce dont l'auteur déplaît, c'est le palliatif d'un manquement envers le public, c'est la petite vengeance contre une rivale, c'est l'excuse de la négligence, de la paresse, de l'amour-propre, enfin, que sais-je, c'est la réponse à tout. »
Si la prétendue indisposition fut maintenue pendant dix jours à l'affiche, c'est que l'auteur et ses interprètes hésitaient sur le parti à prendre. Continuerait-on à représenter la pièce malgré les menaces et les injures?
La troisième des Réputations eut lieu le 18 avril; mais les journalistes avaient jeté sur cette comédie un discrédit définitif. Mole, Mlle Raucourt, Mlle Contât, Dazincourt ne parvinrent pas à la relever : la recette descendit à 1 886 livres. A la quatrième représentation, donnée le 21 avril, la pièce tombait a dans les règles », ne produisant que 1 167 livres, chiffre inférieur au minimum réglementaire : dès lors, elle disparut de la scène.
Pendant l'année qui suivit, le Théâtre-Français représentait quatorze autres pièces; si les spectateurs interrompirent au troisième acte les Rivaux, d'Imbert, et le Faux Noble, de Ghabanon, si Lantier, auteur de l'Inconséquent, ne vit même pas la fin de son deuxième acte, les autres ouvrages eurent d'assez nombreuses représentations : or ceux-là ne valent pas mieux
280 LE iMARQUIS DE BIÉVRE
que la comédie du marquis de Bièvre. Mais le calembouriste attaquait, sur leur propre terrain, des adversaires trop puissants : seul un chef-d'œuvre eût victorieusement résisté à la coalition des journalistes et des bureaux d'esprit. « Les Réputations n'augmenteront pas celle de l'auteur », déclaraient les adversaires du marquis ; avec un autre calembour, Bièvre mit les rieurs de son côté : « Décidément, s'écria-t-il, décidément il est moins agréable de voir tomber les pièces au théâtre qu'à la chasse ! fl) >
(i) Biévriana, p. 71.