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CHAPITRE XVIII

BIÈVRE CANDIDAT A l'aCADÉMIE FR^iNÇAISE

Bièvre psychologue. — La jalousie; question de Lalîarpe sur Orosmane et Zaïre. — Lettre du calembouriste. — Ses nouvelles amours.

Le marquis se présente à l'Académie française. — Le fauteuil de M. de Pompignan; succès de l'abbé Maury; Bièvre se console par un calembour. — Grave maladie de l'abbé Delille; on escompte sa succession; Bièvre écrit à l'avance un Discours de réception en vers.

Le marquis de Bièvre et son Histoire de l'art italien. — Etudes sur la Grèce antique. — La tragédie de Périclès. — Bièvre se prépare à un second séjour en Italie.

Depuis sa rupture avec Mlle Raucourt, le marquis de Bièvre, instruit sur les liaisons dangereuses, montrait plus de prudence. « Vingt jolies femmes essayèrent vainement de le consoler, écrit Deville, mais elles n'obtinrent de lui qu'un hommage passager (1). » « Le cœur des « impures », expliquait tristement le marquis, est comme un miroir qui réfléchit tous les objets qu'on lui présente, sans en garder jamais aucun souvenir (2). » D'ailleurs, il accordait aux glaces des vertus particulières : « On me reproche d'être évaporée, lui disait un jour la plus folle de ses amies; que puis-je donc faire pour être réfléchie? » — « Garnissez vos appartements de miroirs i',conseilla-t-il.

Trois ans après la trahison de l'actrice, Bièvre aimait de nouveau; cette fois, l'objet de sa tendresse en était digne, et la phrase finale d'une lettre qu'il écrivait à La Harpe en 1777 le montrait pleinement heureux.

(1) Biévriana, p. 76.

(2) Arnoldiana, p. 283.

Beaucoup plus qu'aujourd'hui, les habitués du Théâtre-Français partageaient les émotions des héroïnes de tragédie; les aventures de Zaïre, en particulier^ attendrissaient les âmes sensibles du parterre. Dans le chef-d'œuvre de Voltaire, Zaïre, fille d'un prince chrétien, capturée dès le berceau par les musulmans, est aimée du sultan Orosmane et va l'épouser, quand son frère Nérestan survient, la reconnaît et veut empêcher cette union sacrilège. Pour conférer le baptême à Zaïre, il la mande à un rendez- vous secret, mais Orosmane surprend le billet du gentilhomme étranger; il se croit trahi par Zaïre, et, fou de jalousie, il la poignarde. Puis, apprenant que sa captive était la sœur de Nérestan, le désespoir arme de nouveau son bras : il se tue.

Au cinquième acte, les tendres spectatrices ne pouvaient retenir leurs larmes; un soir même, la vicomtesse de Fausselandry, voyant Orosmane frapper son innocente victime, criait d'une voix déchirante : Zaïre! Zaïre! et s'évanouissait. En 1777, La Harpe, qui dirigeait le Journal de politique ei de littérature, intéressa tous les Parisiens en leur soumettant le problème suivant dans le numéro du 15 juin :

Question proposée à ceux qui étudient le cœur humain : » Quel est le moment où Orosmane est le plus malheureux? Est-ce celui où il se croit trahi par sa maîtresse? Est-ce celui où, après l'avoir poignardée, il apprend qu'elle est innocente? »

Dans les bureaux d'esprit, deux camps se formèrent où l'on adoptait Tune et l'autre opinion. Le marquis de Bièvre connaissait par expérience les affres de la jalousie, et, à cette époque, il terminait sa comédie du Séducteur, où chaque scène traite de l'amour : exercé à l'analyse du cœur humain, il adressa immédiatement à M. de La Harpe a réponse suivante :

Des occupations plus intéressantes vous ont sans doute engagé, monsieur, à nous abandonner le soin de résoudre la question proposée. Pour peu que vous l'eussiez examinée vous-même, vous auriez vu bientôt que ce n'était point une question de savoir si un amant passionné est plus malheureux lorsqu'il conserve encore de l'espoir que lorsqu'il l'a tout à fait perdu. Vous n'auriez pas non plus soumis aux calculs de l'esprit les effets naturels des agitations de l'àme. C'est avec la mienne que je vais vous répondre, et je lais-

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