LA JALOUSIE D'OROSMANE
serai tomber rapidement sur le papier tout ce qu'elle m'inspire en ce moment, de peur que la vérité de cette première émotion n'aille se perdre et s'altérer dans les détours obscurs de la métaphysique.
Ceux qui ont éprouvé les orages du cœur, ou qui les éprouvent encore, n'ont qu'à se replier sur eux-mêmes pour ne plus douter que la jalousie la plus effrénée ne nous laisse encore des rayons d'espoir. Un amant soupçonneux trouve toujours dans son amourpropre quelques raisons qui le consolent. Est-il convaincu de la trahison de sa maîtresse? 11 est comme un malade à qui les médecins ont prononcé son arrêt, et qui se flatte encore jusqu'au dernier moment; ses espérances sont toujours en raison de l'amour qu'il a pour la vie. Si des malheurs constants l'en ont détaché, alors, sans être même en danger, il se flattera que chaque révolution de sa maladie va l'entraîner au tombeau. L'espérance enfin accompagne toujours le désir qui nous porte vers un objet quelconque. Jetez les yeux sur le rôle d'Orosmane, considérez le grand acteur qui en est chargé (1), et faites attention à l'expression répandue dans ce vers qu'il prononce après la lecture du billet fatal :
Penses-tu qu'en effet Zaïre me trahisse?
Je sais que rien n'égale la violence des premiers transports de la jalousie, mais ce ne sont que des convulsions dont les intervalles sont toujours mêlés de quelque douceur (ou plutôt de quelque relâche). Lorsque l'âme est agitée, le délire l'aveugle; lorsqu'elle se repose, elle s'ouvre à l'espérance. J'ajouterai encore que les proportions du bonheur d'un amant ne changent point avec les circonstances où il se trouve, tant que l'objet de son amour respire. Est-il trahi, abandonné dans le désespoir? Si sa maîtresse, touchée de son sort, lui accorde un moment la consolation de la voir, en baisant ses pieds, en les arrosant de ses larmes, ce premier moment le fait autant jouir que ceux qu'il a passés dans ses bras. Si le souvenir du passé se réveille, il retombe dans un état douloureux ; mais si son arrêt est prononcé sans retour, il ne pourra s'arracher des pieds de sa maîtresse qu'en obtenant la permission d'y revenir pleurer, et cet espoir lui fait encore aimer la vie.
Le plus grand malheur de l'amour est de perdre pour jamais la vue de l'objet qu'on aime. Mais, lorsque, cédant à des transports de rage, on lui a plongé soi-même le poignard dans le sein, et que l'on brise le seul lien par qui l'on tienne à la vie, c'est alors que les regrets, les remords, la fureur, le désespoir s'empareut de nous sans intervalle, c'est alors qu'on ne peut plus vivre. Les sentiments doux qui versaient auparavant quelque baume sur les plaies du
(1) C'était Lekaiû.
cœur n'y rentrent alors que pour le déchirer. C'est ainsi que nos grands tragiques ont peint la nature. Ecoutez Hermione, lorsque Oreste a servi sa vengeance, et voyez ce que regrette cette infortunée :
Nous le verrions encor nous partager ses soins ;
Il m'aimerait, peut-être; il le feindrait, du moins.
Et elle va se poignarder sur le corps de Pyrrhus. Mais Hermione était trahie, son amant infidèle, et le malheureux Orosmane vient
de donner
... la mort la plus affreuse A la plus digne femme, à la plus vertueuse 1
J'en resterai là, mon âme est trop émue.
Parmi les trente réponses envoyées au Journal de politique et de littérature, deux satisfirent particulièrement La Harpe : celle du calembouriste et celle de Mme de Gassini, sœur du marquis de Pezay, qui soutenait l'avis opposé. Il les inséra dans le numéro du 15 juillet, et les reproduisit plus tard en son Cours de littérature ancienne et moderne, à la suite de sa critique sur Zaïre. Ces lettres, écrit-il, « firent un plaisir général »; la question posée « tenait à la connaissance intime des passions et fut parfaitement traitée par le marquis de Bièvre, qui valait mieux que ses calembours (1) ». La Harpe adoptait cependant l'opinion de Mme de Cassini : « Ne voyez-vous pas, écrivait-il, qu'il faut être en proie à un désespoir bien plus horrible pour enfoncer le poignard dans le sein qu'on idolâtre que pour le tourner contre soi-même? Cette question fut agitée à Ferney dans une nombreuse compagnie, en présence de M. de Voltaire. Tout le monde fut d'un avis contraire au mien, excepté une seule personne qui garda le silence et qui enfin me donna raison, c'était l'auteur de Zaïre (2). ■»
Le marquis de Bièvre terminait sa lettre au Journal par ces mots que le professeur ne jugea pas à propos de réimprimer dans le Cours de littérature : « Je ne veux pas m' affliger davantage sur une fiction poétique, et je vais faire profiter de cette
(1) Lycée, ou cours de littérature ancienne et moderne, Paris, Didier, 1834, t. II, p. 58.
(2) Journal de politique et de littérature, numùro du 15 juillet 1777, p. 361 et suiv.