‹ Le marquis de BièvreChapitre 116 sur 185 · L'ABBÉ DELILLE MALADE · texte numérisé non relu

L'ABBÉ DELILLE MALADE

par vingt-six voix sur vingt-sept. Mais, quand mourut l'historien Millot, le marquis de Bièvre se présenta de nouveau (1), et il eut plus de concurrents encore que la première fois : Florian, les auteurs dramatiques Barthe, Sedaine, Cailhava d'Estandoux, Billardon de Sauvigny et Rochon de Chabannes, le philosophe Morellet, le poète et historien Rulhière, le pre'sident Rolland et rhelléniste Gin, de l'ancien parlement Maupeou.

« On croit aujourd'hui, lit-on dans les Mémoires secrets, que le chevalier de Florian l'emportera, parce que 3Ime la duchesse de Chartres et Mme la princesse de Lamballe sollicitent pour lui de la manière la plus chaude. »

En dépit de ce pronostic, Morellet triompha le 28 avril 1785. Comme toute élection, celle-ci fut diversement appréciée. Moufiïe d'Angerville l'annonçait avec humeur : « M. l'abbé Morellet a été élu hier membre de TAcadémie française. Son grand titre est d'être oncle de Mme Marmontel. Tous les gens de lettres sont indignés de ce choix, qui prouve de plus en plus que le mérite entre pour peu de considération dans le choix des sujets. -»

Bièvre, cependant, ne se décourageait pas. Un peu avant la Révolution, le baron de Frénilly fréquenta le salon de MmeSaurin, veuve du littérateur : < On }- rencontrait toujours, écrit-il, des femmes aimables et des échappés de l'Académie ; l'abbé Morellet, qui en était. Dieu sait pourquoi, et le marquis de Bièvre, qui lirûlait d'en être. Dieu sait jîourquoi aussi, y venaient beaucoup (2;. »

Vers la fin de 1788, on sut que Tabbé Delille était gravement malade, les poètes escomptèrent aussitôt sa succession, et Bièvre se prépara aux luttes d'une nouvelle candidature. Sa comédie des Réputations, malgré un échec dû aux intrigues des journalistes littéraires, lui assurait un second titre au choix des Immortels, et, croyant être enfin élu, il songeait aux idées qu'il exposerait en son Discours de réception, quand une pensée

(1) Correspondance secrète, t. XVII, p. 408.

(2) Souvenirs du baron de FréniUij, Paris, Pion, 1908, p. 139. Le receveur général Frénilly, père da baron, possédait une maison de campagne à Saint-Ouen; le marquis de Bièvre y rencontra quelquefois Mlle Necker, devenue en 1786 la baronne de Staël.

lui vint. Jusque-là, les Immortels n'avaient ouï que des harangues en prose : pourquoi un poète ne chanterait-il pas en vers les louanges de son prédécesseur? Le calembouriste voulut essayer, sans plus tarder, TefTct de cette innovation et se mit à Touvrage. Que de plaisanteries, sïl eût égaré son brouillon !

Suivant son habitude, Bièvre écrivit le discours en prose avant de le versifier : « Messieurs, disait l'exorde, pour vous prouver l'excès de ma reconnaissance, je ne me déclarerai point indigne de Tlionneur que je reçois de vous ; puisque vous m'avez choisi^ il faut bien que je m'estime. Le public a jugé mes titres avec quelque faveur : mais sa faveur, souvent équivoque, flotte longtemps avant de s'arrêter. J'ai plus de confiance en la vôtre, et, lorsque vous m'accueillez parmi vous, je crois recevoir une couronne des mains de la po.^télité. Jugez, Messieurs, les ouvrages que je ferai sous vos yeux avec la même rigueur et la même équité que ceux qui m'ont mérité votre choix. » Il est curieux de lire la traduction en vers, presque littérale, de ce préambule (1) :

Messieurs, je ne viens point, vantant votre indulgence,

Avilir votre choix et ma reconnaissance.

Je viens me joindre à vous, et non me déclarer

Indigne de l'honneur qu'on m'a vu désirer;

Tel est le sentiment, l'intérêt qui m'anime :

Dès que vous m'avouez, il faut que je m'estime.

Le public, qui déjà m'avait donné le prix.

Avec quelque faveur a jugé mes écrits;

Mais sa faveur souvent, (jue la mode promène,

.\vant de s'arrêter, longtemps flotte incertaine;

Le mérite la craint, la médiocrité

Seule a droit d'en jouir avec tranquillité.

Ici, sur mon succès mon âme est rassurée,

La place où je m'assieds garantit leur durée;

Le goût et l'équité me la font obtenir :

Vos arrêts sont pour moi datés de l'avenir !

Après quelques autres couplets à la louange de ses futurs

(1) Discours en prose et discours en vers, écrits et raturés par le marquis de Bièvre, sont conservés par l'auteur.

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