PROJET DE DÉPART POUR L'ITALIE
il avait ébauché le premier acte en prose (1), pour le traduire en vers quand son travail serait complet. Mais l'achèvement d'un pareil ouvrage réclamait la connaissance parfaite de ce génie antique dont il devait bientôt poursuivre Tétude à Rome : il renferma donc le manuscrit de Périclès.
Vers la fin de son premier voyage en Italie, le calembouriste se demandait à quelle époque il lui serait possible d'y revenir, et il écrivait : <t Si ma liberté, après laquelle je soupire, mais pas exclusivement encore, m'est accordée par les refus de ceux de qui ma fortune d'ambition dépend^ alors ce délicieux pays occupera plusieurs années de ma vie (2). » Or, depuis cette époque, Bièvre avait cédé ses charges d'écuyer ordinaire de Monsieur et de maréchal-général-des-logis des Camps et Armées; parvenu au grade de colonel de cavalerie et nommé chevalier de Saint-Louis, il n'attendait plus aucun avancement prochain. Vers le commencement de l'année 1789, se jugeant prêt pour un labeur longtemps médité, il fixa au début de Tété son départ pour l'Italie. Au lieu de s'y rendre directement, il gagnerait d'abord 1" Angleterre et visiterait à nouveau le muséum de Londres; ensuite il s'acheminerait vers Rome, en parcourant à petites journées les Pays-Bas, l'Allemagne et la Suisse.
Dès le mois de mai. le calembouriste s'occupa de régler ses affaires (3); M. Gerboux, procureur fiscal du marquisat de Bièvre, conserverait la gestion de ses terres. II s'entendit ensuite avec ses amis Vassal, dont le somptueux hôtel s'élevait à Paris presque vis-à-vis le sien, pour certains payements restant à effectuer; M. Vassal, receveur général des finances, accepta volontiers dans ses caisses les 30 000 livres que Bièvre lui versa le 1" juillet, en vue d'un remboursement au vicomte de Vannoise; le 14 juillet 1789, le marquis lui remettait encore 8 000 livres, puis, ayant terminé ses arrangements, il prit la
(1) Dossiers de l'auteur.
(2) Fragments d'un voyage en Italie (dossiers de l'auteur).
(3) La collection du baron de Trémont contenait en 1833 une lettre du marquis de Bièvre écrite à Paris, portant la date du 22 mai 1789, et relative à une discussion de propriété.
route de Calais; son de'part coïncidait avec celui des premiers émigre's.
Plus tard;, Chamfort reprochait au marquis de Bièvre d'avoir « fui en Angleterre après la prise de la Bastille (\) ». Sans doute, le calembouriste augurait mal d'une prétendue ère nouvelle qu'ouvrait le massacre du marquis de Launay et de ses invalides. D'ailleurs, on ne rencontre pas son nom sur les listes de gentilshommes assemblés pour l'élection des députés de la noblesse aux Etats généraux (2), alors que celui de M. de Joguet, son beau-frère, y figure. Indifférent aux luttes politiques, le marquis de Bièvre se félicitait de quitter Paris à un moment où la fermentation populaire diminuait le charme du Palais-Royal, mais, en réalité, il partait au mois de juillet 1789 pour un voyage longuement préparé.
(1) Œuvres complètes de Chamforl, édition Auguis, 1824, t. I", p. 448.
(2) Catalogue de ces gentilshommes, par MM. de la Roque et de Barthélémy, Paris, 1865 (Isle de France, première et deuxième livraisons).