‹ Le marquis de BièvreChapitre 13 sur 185 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Vogue des jeux de mots. — Biévre écrit Vercingétorix, tragédie en calembours; un repas de chair humaine au siège d'Alésia. — Observations plaisantes du inarquis sur l'art dramatique. — Succès de Vercingétorix.

Les Amours de l'ange Lure, roman liistorique ; Métra croit à un pamphlet et lit un petit conte grivois.

Biévre et les critiques littéraires; satire sur les journalistes de « Croupignac ».

L'espoir qu'exprimait le rédacteur du Mercure de France, en son article d'avril 1770, fut complètement trompé : loin de « guérir la société de la contagion des calembours », la lecture des équivoques du marquis de Biévre lui suscita des imitateurs. Quelques mois après l'apparition de sa fameuse Lettre, les libraires en vendaient une autre, presque semblable, et trouvaient autant d'acheteurs. « Le succès étonnant de M. de Biévre, constate Grimm en juillet 1770, n'a pas manqué d'exciter une noble émulation entre les faiseurs de pointes, et l'un de ces hommes de génie a publié une Réponse de Mme la comtesse Tation au sieur de Bois-Flotté. y> Dans cette œuvre anonyme, la comtesse, pour faire diversion à son chagrin de la mort de l'abbé Quille, donnait sur ses terres un grand divertissement, et, parmi les jeunes paysannes conviées, figuraient : Jeanneton Mariné, Marie-Anne Rouge, Rosalie de Vin, Appoline Otte, Glaire de Lune, Jeannette Comme-Perle, Sophie de Perse, Manon Giroux, Barbe de Capucin. Eulalie du Peuple, Charlotte Rie, Euphémie de Pain, Gabrielle de Pigeon, Nicole Forte et Victoire Sur -soi -même I

Le maître risquait de se voir dépassé. Dans Paris, on n'en-

tendait plus que des jeux de mots; un jour, rencontrant un ami qui revenait de Londres, Bièvre lui demanda les nouvelles de cette ville : « Lors de mon départ, re'pondit plaisamment son interlocuteur, le bruit courait que Lady Scussion aurait épousé Sir Gonspect, si le comte Repied ne s'y fût opposé (1) » . Pour garder la souveraineté, le marquis exécuta un tour de force, et, vers la fin de l'année, il faisait imprimer une pseudotragédie où chaque vers contenait une équivoque : Yercingétorixe (2).

Le sujet de cette pièce est le développement fantaisiste d'un fait historique. L'an 52 avant Jésus-Christ, Vercingétorix, assiégé dans Alésia par Jules César, tenta un suprême effort pour sauver l'indépendance de la Gaule; de nombreux chefs profitèrent de ce que l'investissement de la ville n'était pas complet et traversèrent les lignes romaines, jurant de soulever contre Jules César le pays tout entier. Mais, pendant que se formaient les armées de secours, une famine affreuse régna dans Alésia; un conseiller de Vercingétorix alla jusqu'à proposer qu'on mit à mort tous les non-combattants pour nourrir les soldats de leur chair; le héros arverne se contenta de chasser hors des murs les femmes, les enfants et les vieillards.

Dans la tragédie du Mousquetaire, l'action se passe au palais (?) d' Alésia (3), lors du siège fameux. Le rideau se lève sur un conseil de guerre, où Vercingétorix expose à son frère Convictolitan et à plusieurs officiers généraux, Gonutodun, Gritognat et Eporédorix, la situation désespérée de la ville :

Dans ces lieux à l'anglaise où ma voix vous amène, Il faut de nos malheurs l'ompre le conrs-la-reine ; Amis, vous dont l'esprit est plus mur mitoyen, Donnez-moi des conseils dignes d'un cilojen.

(1) Biévriana, p. 104.

(2) Vercingétorixe, tragédie, œuvre posthume du sieur de Bois-Flotté, étudiant en droit-fil, suivie de notes historiques de l'auteur, 1770. (Bièvre terminait par un e le nom du héros afin d'éviter, disait-il, qu'on ne le prononçât comme prix ou perdrix, sans faire sonner l'a;).

(3) Le calembouriste dit : « Alexie ».

Conutodun reconnaît qu'il faut prendre un partie car les soldats n'ont plus de vivres :

Nous mangeons des chevaux tout crus sur leur parole, Des souris gracieux, et des rats de Saint-Maur (1);

il propose donc une dernière attaque du camp romain : Périssons ou vengeons les Gaules d'êcuyer!

Mais, pour Gritognat, cette sortie serait funeste; puisque les secours vont arriver, l'armée doit, à tout prix, se maintenir dans Alésia : « Nourrissons-nous du corps des lâches, s'écrie-t-il,

Dévorons les soldais qui, dans leur défaillance, Ne sont que pour la montre à répétition!

A ce moment arrive Sylvie, i princesse aimée de Convictolitan »; en quelques mots « véhéments »j elle annonce à Vercingétorix qu'un de ses officiers le trahit, et elle montre Eporédorix ! Appliquant aussitôt l'idée du général anthropophage, l'adversaire de César fait arrêter le traître et décide qu'il sera mangé le jour même à sa propre table. Puis, averti par un soldat que les Romains donnent l'assaut^, Vercingétorix court repousser leur attaque. Ses conseillers le suivent, sauf son frère Convictolitan, qui ne peut s'arracher des bras de Sylvie; mais Gritognat survient, fait honte au trop tendre guerrier, et Convictolitan vole aux remparts, en criant à Sylvie :

Ton image en mon cœur sera peinte ou chopine!

Demeurée seule, la princesse exhale longuement son inquiétude; pendant ce monologue, d'épouvantables événements se déroulent; Convictolitan est tue par les ennemis, et César, apprenant l'exécution de son agent secret Eporédorix, le venge d'horrible façon. Un de ses émissaires substitue au corps d'Eporédorix celui du malheureux Convictolitan, c'est donc Je frère du héros des Gaules, l'amant de Sylvie, que les cuisiniers du palais préparent insciemment pour le repas de leur maître !

(1) 8urnommait-on ainsi les savants bénédictins de Saint-Maur, comme on qualifia plus tard les érudits de « rats de bibliotlièques »?

Cependant, les Gardes ont dressé la table royale, et Sylvie termine ainsi ses lamentations :

Je vois les apprêts tout de ce festin barbare, Une secrète horreur me glace au chocolat...

Survient Vercingétorix, accompagné de ses généraux; il leur parle avec mélancolie de son ancienne prospérité :

Il plut â verse aux dieux de m'enlever ces biens. Hélas! sans eux brouillés que peuvent les humains!

Puis, s'arrachant à ses regrets, il donne l'ordre de servir et s'assied à la table préparée; les assistants prennent place à ses côtés. Tout à coup, Sylvie s'aperçoit que son amant n'est pas là, elle s'écrie :

Mais Convictolitan ne paraît point fermé... Je tremble...

et Gritognat de lui répondre :

11 va venir... (à part) je reste inanimé!

C'est que, seul de tous les officiers gaulois, Gritognat s'est aperçu de l'affreux troc; quand arrive le plat de chair humaine, il n'ose pas avertir son maître et, terrifié, laisse libre cours à cette horrible scène :

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