UN CALEMBOUR A SPA
sa santé. Comme, au temps de la saison, tout y est extrêmement cher, on n'y voit guère que ceux qui peuvent soutenir la dépense qu'il faut y faire, ce qui en écarte assez les gens d'une fortune bornée. Il y vient des personnes de la première qualité de toutes les parties de l'Europe (1). »
Le marquis de Bièvre ne manquait pas de visiter une station thermale aussi élégante. A ce moment, les Français y affluaient : il retrouva certainement des amis. Après la prise de la Bastille^ les jeunes ducs d'Angoulême et de Berry, fils du comte d'Artois^, avaient gagné Spa sous la conduite de leur gouverneur, M. de Seront (2) : leur présence faisait de cette ville le rendez-vous des premiers émigrés. » Là, dit encore Dutens, là étaient les Laval, les Luxembourg, les Montmorency, etc., dansant de tout leur cœur pendant que l'on pillait et brûlait leurs châteaux en France (3) . »
Bièvre resta peu dans ce nouveau Versailles (4) : on n'y parlait que de l'abolition des privilèges, du veto suspensif et des emprunts de Necker; ne goûtant pas ces sujets de conversation, le marquis demanda sa chaise de poste : « Mes amis, dit-il, je pars de Spa » (de ce pas) (5), et il poursuivit sa route vers l'Italie; quelques jours après, il arrivait au château de Triesdorf, dans lequel se tenait, à cette époque de l'année. la Cour du margrave d'Anspach et Bayreuth.
En 1789, l'Allemagne se composait de nombreux États souverains répartis en dix « cercles » ; huit Électeurs, dont le roi
(1) Mémoires d'un voyageur qui se repose, t. II, p. 2.
(2) Mémoires du duc des Cars.
(3) Ouvrage cité, p. 324.
(4) Son nom ne fut pas inscrit sur les listes des étrangers séjournant à Spa, mais le souvenir de son passage a été perpétué par la ville : dans la muraille cintrée entourant la « Cascade monumentale », non loin de la célèbre source du Poulion, sont enchâssées quatre dalles de granit noir où l'on voit, inscrits en lettres dorées, les noms des principaux personnages qui vinrent à Spa. Celui du marquis de Bièvre figure sur la seconde, encadré par ceux de Louis-Philippe d'Orléans, du prince de Condé, de la princesse de Lamballe et de Danton. Les baigneurs de marque mentionnes sur ces dalles sont au nombre de deux cents; comme le fait remarquer l'érudit archiviste de la ville de Spa, M. Albin Body, cette liste, dressée il y a quinze ans, eût pu être beaucoup plus longue.
(5) Biévriana, p. 77.
de Prusse, choisissaient habituellement comme empereur d'Allemagne le chef de la maison d'Autriche. Les Électeurs et les autres princes fournissaient des soldats à l'Empereur, en cas de guerre, et lui reconnaissaient certains autres droits re'galiens, mais ils gouvernaient pleinement leurs États : la plupart de leurs petites Cours observaient même une e'tiquette dont on souriait à Versailles. Outre des comtés, des évêchés et des villes libres, le cercle de Franconie comprenait les margraviats d'Anspach et de Bayreuth, appartenant à la maison de llohenzollern et possédés à cette époque par un même prince, Christian-Frédéric-Charles-Alexandre, neveu du roi de Prusse Frédéric le Grand (1).
Né en 173G, le margrave Alexandre épousa en 1754 la princesse Caroline de Saxe-Gobourg-Saalfeld, et cette union ne fut pas heureuse. « La margravine, écrit lady Craven, avait eu des convulsions à l'âge de treize ans; il était impossible qu'elle éprouvât aucune espèce de jouissance corporelle ou intellectuelle; elle était continuellement dans un état de souffrance. Naturellement blanche, comme toutes les blondes, la maladie lui donnait l'air d'un lis fané qui commence à jaunir (2). » Sa pâleur, ajoute Mlle Clairon, « déroutait tous les désirs possibles (3) » .
Dès les premiers temps de son mariage, on poussa le margrave à répudier la princesse : « Je suis son époux, réponditil, tant qu'elle vivra je suis obligé de la protéger. » La jeune femme lui fut reconnaissante de cette loyale attitude (4), et, toute sa vie, elle ferma les yeux sur les nombreuses amours du prince. Au reste, celui-ci n'eut jamais de maîtresse allemande, « pour éviter, explique lady Craven, les intrigues de Cour ». Comme il apportait la même prudence à tousses
(1) Anspach et Bayreuth font maintenant partie du royaume de Bavière.
(2) Mémoires de la margravine d'Anspach, traduction Parisot, 1826, t. 1", p. 166.
(3) Mlle Clairon, par Edmond de Goncourt, Paris, 1890, p. 343.
(4) C'est l'opinion de lady Craven; la Clairon, au contraire, prétend que le margrave voulait se séparer de la princesse, et qu'on lui fit comprendre la cruauté d'un tel all'ront.