‹ Le marquis de BièvreChapitre 121 sur 185 · M"" CLAIRON SQ · texte numérisé non relu

M"" CLAIRON SQ

actes politiques^ Kaunitz, ministre de l'Empereur, le proclamait » le meilleur souverain de toute l'Allemagne » .

Le margrave Alexandre posse'dait à Anspach un vaste palais dont on admire encore l'éle'gante façade, ornée de vingt-quatre colonnes corinthiennes, mais il préférait son château de Triesdorfj sis à trois lieues au sud d'Anspach, près du village do Weidenbach. Élevé par une gouvernante française, il parlait couramment la langue de Voltaire et se montrait souvent à Paris; en 1770, le lieutenant de police Sartines signalait sa présence dans un hôtel de la rue de Richelieu; deux ans plus tard, le 24 novembre 1772, le Mercure de France annonçait que le souverain allemand avait été reçu à Versailles par Louis XV, sous le nom de comte de Sayn (1). Pendant ces périodes de liberté, Alexandre se délassait des sévérités de la Cour d'Anspach; il est probable que le marquis de Bièvre lui fut présenté, et que le séjour du calembouriste à Triesdorf en 1789 répondait à une ancienne invitation du prince. Bièvre rencontrait d'ailleurs aux réunions de la rue Blanche le ministre plénipotentiaire de Louis XVI auprès du cercle de Franconie, René Mesnard, comte de Chousy : bien que Anspach fût sa résidence officielle, le beau-frère d'André Vassal habitait rarement cette ville, mais sans doute, avant son départ de Paris, le marquis de Bièvre reçut-il de lui une flatteuse lettre d'introduction auprès d'Alexandre.

De 1769 à 1786, le margrave avait entretenu avec la comédienne Clairon une curieuse liaison : âgée d'environ cinquante ans lorsqu'elle apparut à Anspach, la fameuse actrice devint la conseillère et l'amie du prince. Elle incarnait Paris à ses yeux, et peut-être continuait-il de la voir jeune et séduisante, comme autrefois à la Comédie-Française. Clairon se croyait assurée de l'avenir quand une nouvelle passion d'Alexandre l'empêcha de jouer jusqu'au bout, à la Cour d'Anspach, le rôle des Maintenon.

Elisabeth Berkeley, née en 1750 du quatrième comte de ce nom, était depuis 1767 la femme de lord Craven, et, après

(1) C'était l'un des titres du margrave d'Anspach.

quatorze ans de terribles disputes, que n'apaisèrent pas les naissances de sept enfants, les deux époux vivaient séparés. Séjournant à Paris en 1786 avec Clairon, le margrave Alexandre y rencontra lady Craven. Il l'avait connue enfant : la revoyant jeune femme, il fut conquis par son charme et lui offrit de venir habiter Anspach. Mais la Cour de Triesdorf se trouva trop étroite pour deux favorites : après une scène violente où le prince se rangea du côté de la belle Anglaise, Clairon partit pour Paris, furieuse, et rompit avec l'ingrat Alexandre (1); lady Craven occupait depuis trois ans la place de l'actrice quand Bièvre arriva au château de Triesdorf.

La pâle margravine, qui tolérait à peine la comédienne française, traitait la grande dame anglaise avec plus de grâce; celle-ci, d'ailleurs, s'ingéniait à distraire le couple princier. Courant le cerf avec le margrave, elle jouait au grabuge i2) avec son épouse. Comme tous deux aimaient le théâtre, elle installa une scène dans un ancien manège d'Anspach et organisa, parmi les « jeunes nobles des deux sexes », une troupe d'acteurs, chanteurs et danseurs (3) qui jouèrent des pièces françaises. Entre temps, lady Craven remarquait la prédilection du margrave pour Triesdorf, et elle y créait un jardin anglais orné de pièces d'eau superbes.

Se présentant au prince Alexandre, le marquis de Bièvre lui fit part de ses projets : il retournait dans le « délicieux pays » où il avait déjà passé trois ans : une première étude des chefsd'œuvre italiens l'incitait à écrire une histoire des arts; cette fois, son voyage dans la péninsule durerait plus longtemps encore. Alexandre manifestait pour l'Italie la même admiration, et pensionnait des artistes qu'il envoyait à Rome (4). Cette

(1) Le souvenir de Clairon est conservé à Anspach et à. Weidenbacli par le nom d'un petit pain dont elle donna la recette à ses boulangers; mais, parmi les vendeurs actuels de « Kliirmigs-Weckle », combien savent que la comédienne fran(;aise fut la marraine de ces « Brùdchen »?

(2) Sorte de jeu de cartes.

(3) Dans son Histoire des sociétés badines (Paris, 1867, t. I", p. 36). Arthur Dinaux raconte que lady Craven était secondée par Mme Beaunoir, femme de l'auteur du Jérôme Pointu.

(4) De 1786 à 1791, dit lady Craven, le margrave fit deux voyages en Italie.

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