‹ Le marquis de BièvreChapitre 122 sur 185 · LADY CRAVEN · texte numérisé non relu

LADY CRAVEN

communauté de goûts le rapprochait du marquis de Bièvre; naturellement gai, il appréciait d'ailleurs le genre d'esprit de son hôte. « Pas beau, par exemple, le margrave! écrit Edmond de Concourt (1); un portrait du prince allemand nous le montre, ainsi que pourrait être une caricature ou un dessin d"enfant d'après le buste de Cicéron : un front fuyant, des yeux à fleur de tête, un nez en trompette, un énorme menton de galoche, un long cou disgracieux. Notez qu'il possédait un talent particulier pour contrefaire les attitudes^ les organes, les paroles des gens ridicules de sa Cour. » Enfin, le souverain élevait^ en de magnifiques haras, plusieurs centaines de juments de race, et désirait montrer à l'ancien écuyer de Monsieur que ses équipages valaient ceux de Versailles. Il pria donc lîièvre de rester quelques jours à Triesdorf.

Les Mémoires de lady Graven mentionnent ainsi l'arrivée du marquis à la Cour d'Alexandre, vers le milieu d'octobre 1789 : « M. de Bièvre, le fameux calembouriste français, vint à Triesdorf, avant de se rendre en Italie, ainsi qu'il en avait le projet. Je ne l'avais jamais vu auparavant, il était très agréable en société. Il avait composé une pièce, qu'on appelle, je crois, le Séducteur. Il désirait beaucoup voir jouer nos acteurs. Je n'oubUerai jamais la frayeur de la comtesse d'Aldefeldt et de quelques autres personnes à l'idée de jouer devant lui. Je fus obligée d'employer toute mon énergie pour la leur faire perdre, je les grondai tant que j'y parvins (2). »

Auteur de deux pièces de théâtre : la Folie du jour, et Abdoul et Noiirjad. lady Graven fit-elle représenter ces œuvres devant l'intimidant Français? La margravine se réservait le choix des spectacles; il est peu probable qu'elle ait voulu faire briller, aux yeux du marquis de Bièvre, l'esprit de sa rivale (3).

(1) Mlle Clairon, ouvrage cité, p. 244.

(2) Mémoires de la margravine d'Ansi)ach, ouvrage cité, t. I", p. 228. En 1791, la margravine Caroline et lord Craven moururent à quelques semaines d'intervalle : peu après, Alexandre épousait lady Graven, ce qui explique le titre des Mémoires laissés par la grande dame anglaise.

(3) A Triesdorf, les représentations théâtrales avaient lieu en plein air, quand le temps était favorable; on voit encore, sur l'emplacement des jardins, le mur qui supportait la scène.

En visitant le « palais » de Triesdorf, d'aspect fort simple, le calembouriste pensa que le margrave Alexandre se contentait d'une gentilhommière dont eut rougi maint grand seigneur français. Les officiers de la chambre et de la bouche logeaient aa rez-de-chausse'e; d'assez vastes salons, surchargés de blanches moulures contournées, avoisinaient au premier étage les appartements particuliers d'Alexandre. A quelque distance du château s'élevaient des écuries, des serres et plusieurs constructions destinées à recevoir les ministres, les courtisans, les hôtes du prince. De magnifiques avenues plantées d'ormes, de tilleuls et de marronniers reliaient entre elles ces diverses dépendances. Par les soins du maréchal de la Cour, le marquis de Bièvre fut installé au rez-de-chaussée d'une maison récemment bâtie, qu'on nommait « le Nouvel Hôtel ».

Bien que sa résidence manquât de majesté, Alexandre y maintenait un cérémonial minutieusement réglé. La Cour devait s'assembler à deux heures et demie, pour assister ensuite au dîner. Vers six heures, chacun retrouvait sa liberté, puis à huit, les salons se remplissaient à nouveau, et, jusqu'au souper, servi à dix heures, des jeux de cartes ou des conversations occupaient « la compagnie ». Après ce second repas, la margravine faisait une révérence à lady Craven, une autre aux personnes qui l'entouraient, et son départ terminait la soirée.

Aux yeux de lady Craven, Bièvre se montra « fort agréable » , mais que pensaient du gentilhomme français tous ces graves Allemands de Triesdorf, le baron Euhler d'Auritz, grand maréchal de la Cour, le baron de Gemmingen, ministre de Son Altesse Sérénissime, Ehrard Richler, conseiller en la Cour? Si Ton en croit une amusante lettre de cette époque, le marquis devait stupéfier son auditoire.

>i Missionnaire du Palais-Royal, écrivait un voyageur parisien, j'apportais au fond de l'Allemagne et l'immense coiffure, et les boucles rondes, et les larges boutons, et les souliers carrés; je voulais y faire prospérer le calembour et la charade, y introduire le ton de nos meilleures sociétés et le talent heureux de lier avec adresse vingt commencements

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