L'AÉRONAUTE BLANCHARD
de conversation. Peine perdue!... Imaginez un papillon transporté tout à coup parmi des chenilles. Le mot est fort, je l'avoue, mais quel nom donner, monsieur, à des Vandales barbares, fumant lorsqu'ils ne boivent pas et buvant dès qu'ils quittent leurs pipes, parlant notre langue sans facilité^ s'entretenant une heure entière sur le même sujet, s'embrassant à tout propos et même hors de propos, et couronnant enfin tous ces travers-là par le peu d'estime qu'ils nous accordent!
« Et les femmes, ah dieux! b'aut-il vous l'avouer dans toute la honte de mon amour-propre! Je croyais voler en ])onne fortune en montant dans ma chaise de poste. Eh bien, je n'ai pas obtenu une demi-faveur. Ces taciturnes Allemandes semblaient apprendre à rire en me voyant. Vingt fois des mots charmants ont passe' incognito devant elles; je m'en consolais, il est vrai, en songeant qu'elles s'en seraient moquées si elles les avaient compris (1). «
Avec son talent d'écuyer, le marquis eut plus de succès. Peu après son arrivée à Triesdorf, l'aéronaute Blanchard, qui parcourait l'Europe, vint proposer au margrave d'accomplir une ascension devant la Cour. Depuis que ce courageux adepte de la locomotion nouvelle avait traversé la Manche en ballon, son nom devenait fameux; d'ailleurs Tinvention des frères Montgolfier datait de six années seulement : Alexandre accueillit donc avec intérêt l'offre de Blanchard. Pendant le gonflement de l'aérostat, le marquis de Bièvre décrivit au prince la « course au ballon » que firent les Parisiens, lors de l'ascension de Charles et Robert, le 1" décembre 1783. Plus de cent cavaliers s'étaient élancés à la poursuite des voyageurs : trois seulement, le duc de Chartres, le duc de Fitz-James et M. Farrer, gentilhomme anglais, les joignirent au moment de leur descente.
Le margrave « excellait dans tous les exercices nobles » : il voulut renouveler cette originale chasse à courre, et tout le monde se mit en selle : «; M. de Bièvre galopa dans la direction
(1) Choix de lettres intéressantes sur divers stijets, écrites en 1789. Paris, 1810, p. 21 (Lettre d'un Français en Allemagne, signée : Léger de Sansfonds).
que prenait l'aérostat, conte lady Graven. et nous le suivîmes tous, parce que le margrave voulait être présent à la descente. Je n'ai de ma vie fait une course plus périlleuse. » Alexandre fut si content de sa journée qu'il ordonna de frapper une médaille d'or en l'honneur de Blanchard : l'aéronaute recevrait ce souvenir insigne des mains mêmes de la margravine.
Mais, quand la pièce fut prête, le baron d'Auritz, grand maréchal de la Cour, éprouva un sérieux embarras : Tétiquette défendait à la princesse de quitter le » premier salon » ; d'autre part l'aéronaute, n'étant pas gentilhomme, ne pouvait entrer que dans le « deuxième ». Pour éviter une humiliation à Tintrépide Blanchard, lady Craven feignit de vouloir recueillir ses impressions aériennes et obtint de la margravine l'autorisation de remettre elle-même la médaille : sa qualité de dame de la Cour lui permettant de se tenir dans le « deuxième salon », Blanchard y fut amené « à une heure de l'après-midi », c'est-à-dire avant la réunion de la « compagnie > , et la cérémonie eut lieu sans incident.
Le marquis de Bièvre songeait à poursuivre son voyage, quand il ressentit de violents frissons et dut s'aliter. Au moment de quitter l'Angleterre, il avait approché un varioleux (1) : tout de suite, il se jugea pris de cette maladie alors si redoutée, la petite vérole. Le médecin du prince confirmant ce diagnostic, le vide se fit autour du gentilhomme.
A cette époque, sur cent malades, la variole en tuait dix et défigurait les autres. On ne connaissait pas encore la vaccine de Jenner, et le seul remède préventif, l'inoculation, exposait à de si graves dangers que peu de personnes s'y soumettaient. A la première menace de la terrible éruption, des parents ou des amis, autrefois échappés à ses atteintes, s'enfermaient avec leur malade et cessaient de communiquer avec le dehors. Mais Bièvre se trouvait en pays étranger : abandonné de tous, sauf, peut-être, de son laquais Philippe, il fut privé des soins affectueux qui auraient pu le guérir, et, le matin du
(1) M. de Bièvre, écrit lady Craven, « mourut à Triesdorf de la petite vérole qu'il avait gagnée à Londres ». {Mémoirei, t. I", p. 228.)