CHAPITRE XIX
LE MARQUIS DE BIÈVRE CHEF d'ÉCOLE
Les imitateurs du marquis de Bièvre; facéties parues de son vivant. — Les calembours pendant la Révolution. — L'an VII et l'an VIII. — Le marquis joué dans M. de Bièvre, ou l'abus de l'esprit. — Deville et le Biévrtana. — L'acteur Brunet dans Finot, ou l'ancien portier de M. de Bièvre. — Grasset de Saint-Sauveur et son Esprit des Ana. — Les calembours gravés du peintre Constantin; la Galerie de M. de Bièvre.
Évocations du marquis de Bièvre au dix-neuvième siècle. — Cousin de Gourchamp et les Souvenirs de Mme de Créqui. — Un « entretien pointu » d'Arsène Houssaye. — La statue du marquis sur la scène des Variétés. — Bièvre reste pour les almanachs populaires l'inventeur du calembour.
Le marquis de Bièvre fut un chef d'école. Il serait fastidieux d'analyser toutes les bouffonneries qu'imprimèrent ses élèves, du vivant même de leur maître : la Réponse à la lettre de Mme la comtesse Talion, parue en 1770, YAlmanach des calembours, édité en 1771, le Supplément à la vie de l'abbé Quille, inséré dans le Biévriana (1), etc. Le Mercure de France luimême donnait asile aux équivoques si méprisées par ses rédacteurs, car les facéties de Bièvre amusaient nombre d'abonnés; le numéro de février 1771 contient un logogriphe dédié à Mme la comtesse Tation par M. Courtat, de Troyes. L'OEdipe de province commençait ainsi :
Six pieds de roi, Madame de carreau, Forment de soulier ma substance,
(1) Page 61. Deville attribue ce Supplément au marquis de Bièvre; il fut réimprimé dans les Mémoires secrets de la république des lettres (an VIII, t. II, p. 52) sous le titre l'Abbé Quille, botaniste, par M. de Bièvre; on y trouve une suite de jeux de mots sur les noms des plantes.
•et la devinette, dont le mot était « Esprit y , se terminait par ce vers^ bien digne du Mousquetaire,
Dites-moi qui je suis, belle Iris de Florence.
On vit ensuite V Essai dramatique publié en 1772 par M. Willemain d'Abancourt, sous le titre de I.K.L, le recueil de plaisanteries composé par le marquis de la Vieuville de Saint- €hamond et qu'il nommait : Alil que c'est bête! etc., etc.. A propos du dernier livre, le nouvelliste Métra écrivait le 20 janvier 1776 : ï Cet ouvrage sera dans le goût de ceux pour lesquels M. de Bièvre s'est fait connaître dans la République des lettres. » Et quelques jours plus tard, le 16 février : « A propos du marquis de Bièvre, ne serez-vous pas bien surpris d'apprendre que la brochure calembourdine de son émule, le marquis de Saint-Chamond, se trouve partout et se lit avec plus d'avidité qu'un bon livre. Le propre de cet ouvrage, c'est qu'après l'avoir lu on revient toujours à son titre : Ah! que c'est bête!. . . » Selon Barbier, Mme Riccoboni, ancienne actrice des Italiens devenue femme de lettres en vogue, aida Saint- Chamond à mettre au jour cette bagatelle dont Meister écrivait : « C'est une polissonnerie dans le goût de la brochure de M. le marquis de Bièvre qui fit beaucoup de bruit il y a quelques années, (i) »
Les amateurs d'équivoques s'ingéniaient d'ailleurs à varier leurs créations, et l'un d'eux, Bordes, produisait VÉloge historique de Milord Contenant, où la plupart des mots commençaient par la première syllabe du nom de ce gentilhomme anglais (2); un autre mystificateur exécutait un tour de force d'aussi mauvais goût par l'emploi, sur plusieurs pages, de tous les termes possédant la syllabe Ca (3). Si Bièvre reniait pour ses disciples les auteurs de telles pauvretés, il lisait avec complaisance les œuvres de l'avocat Marchand, qui fut un de ses plus spirituels imitateurs; dans le Schisme des
(1) Correspondance de Grimm, t. XI, p. 213.
(2) Œuvres libres et galantes de Bordes, Paris, 1784, p. 107.
(3) Lettre de Carabi de Cappadoce à son cher camarade Carabo de Pales- Une. Paris, 1777 (Collection de l'auteur).