LES CALEMBOURS PENDANT LA RÉVOLUTION
Druides, où Ion apprend la mort du pape Illon, Marchand plaçait même une allusion à l'œuvre capitale et au nom patronymique de son modèle, car, pour élire le nouveau pape, les Druides se rendaient en un château « où résidait la dame comtesse Tation^, avec son grand maréchal (I) ».
Enfin, vers 1788, parât un petit livre où l'on trouve un grand nombre des jeux de mots attribués au marquis de Bièvre; son auteur anonyme l'intitulait : Amusette des grasses et des nmiyres, contenant douze douzaines de calembours, avec les fariboles de M. Plaisantin, les subtilités de la comtesse Tation et les remarques de l'abbé Vue, rédigée par une société de caillettes (2j. Cet ouvrage fut plus tard, pour l'auteur du Biévriana, une source précieuse.
Les bouleversements politiques et sociaux qui suivirent la mort du marquis ne détrônèrent pas le calembour : « La Révolution qui a produit tant de changements, écrivait Deville, n'a presque rien opéré sur le caractère français. Même frivolité, même goût pour le bel esprit. Paris, ce pays si fertile en contrastes, offre en ce genre des excès d'extravagance; tandis que tout est en combustion, le Parisien joue sur les mots et se console avec des calembours. » Comme Fouquier-Tin ville au tribunal révolutionnaire, comme le marquis de Bonchamps à l'armée vendéenne, aristocrates et patriotes faisaient des pointes.
Pendant les discussions de l'Assemblée constituante, les frères de Lameth se montrèrent enthousiastes partisans des idées nouvelles, et les royalistes reprochèrent à ces gentilshommes d'abandonner le parti de Louis XVI; on les taxait d'ingratitude envers la Cour, et certains les accusaient de soutenir les réformes par intérêt personnel. Il parut contre eux une plaisanterie de quatre pages, entièrement écrite en équivoques sur leur nom : les Lameth, par feu Mareschal, ci-devant marquis de Bièvre (3). « Les frères de Lameth amorphose,
(1) Les Fleurs du printemps, Paris, 1784, p. 74.
(2) D'après Deville (Biévriana, p. 66), cet ouvrage fut imprimé en 1777; en réalité, il ne put voir le jour que dix ans plus tard : on y trouve (p. 91) un calembour fait en 1787.
(3) Au Catalogue général de la Bibliothèque nationale, cette facétie figure parmi les œuvres du marquis de Bièvre.
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disaitl'auteur anonyme, furent des courtisans zélés, fanatiques et plats tant qu'il y eut un écu à gagner, et qui sont devenus des démagogues aussitôt qu'ils ont vu qu'on pouvait y gagner des guinées. » Les mots métromanie. métaphysique, métallurgie^ météorologie, etc., permettaient au nouvel émule du marquis la continuation de son petit pamphlet.
Vers la fin du Directoire, la vogue des jeux de mots eut une recrudescence, et, dix ans après sa mort, Bièvre fut mis à la scène. L'an VII, un soir de floréal, onze amis soupaient à la même table; c'étaient pour la plupart d'anciens camarades du collège de Juilly, s'adonnant à la littérature. Le repas fut joyeux; quand vint le dessert, écrivait plus tard, au nom de tous, l'un des convives, » les saillies et les calembours que faisait naître le vin de Champagne rappelèrent M. de Bièvre, l'auteur de Vercingétorix. de la Lettre de l'abbé Vue à la comtesse Tation, de VHistoire du bâcha Bilboquet et de tant d'autres folies si bien elTacées par le Séducteur. On cita ses bons mots, ses pointes : on en rima quelques-unes, on les mit en situation; les scènes se formèrent et bientôt une comédie se trouva faite sans que personne eût la prétention de s'en dire l'auteur (1) ».
Les onze collaborateurs intitulèrent leur œuvre : M. de Bièvre ou l'abus de Vesprit, calembour en un acte, et, le 8 prairial de la même année (27 mai 1799;, le théâtre des Troubadours (2;, que venait de fonder le comédien Léger, donnait la première représentation de cette pièce, où des chansons en vers parsèment les dialogues en prose. Tout d'abord un acteur se présenta pour dire ce couplet :
De Bièvre, en se, moquant de tout.
Du calembour fit trop usage; Nos auteurs ont pris son langage Pour fronder un si mauvais goût.
Ce soir, de leurs muses badines Les pointes sont les seuls tributs :
Que pourraient-ils ol'frir de plus?
Ils sont encor sur les épines.
(1) M. de Bièvre ou l'abus de l'esprit, Paris, an VIII, avis de l'éditeur.
(2) Le tliéâtre des Troubadours était installé à cette époque au ttiéâtre Molière, rue Saint-Martin.