‹ Le marquis de BièvreChapitre 14 sur 185 · SYLVIE · texte numérisé non relu

SYLVIE

Ah! Seigneur!

VERCINGÉTORIX, Servant Catuat et les autres.

Catuat...

Cotus... Conutodun...

CONUTODUN

Ah! Prince !

VERCixGÉTORix, sfrvaut CritO'jnat.

Gritognat...

(Tout le monde mange eà'ceptc Gritognat. Une pause.)

Aux premières bouchées, Sylvie et Vercingétorix ont l'esprit traversé d'un « soupçon plein d'horreur » ; le héros somme Critognat d'expliquer son peu d appétit :

Vous l'ordonnez, seigneur, je me livre tournois.

Et le voilà qui narre la mort glorieuse de Convictolitan, la confusion de son corps avec celui du traître Eporédorix... Pendant ce récit, la princesse éclate en interjections variées :

Sylvie, fondant en larmes.

Ah ! h, c, d.

OU bien :

Sylvie, dans le dernier accablement.

Oh ! j>, q

Enfin Critognat, ayant appris aux assistants qu'ils viennent de manger leur frère, leur amant, leur ami, se tue avec son couteau de table, et cet exemple est imité par Vercingétorix, puis par chacun des généraux. Sylvie se voue à un autre genre de trépas :

Pour moi, quand mes flancs d'œ^ifs, dans ce jour déplorable, Ont reçu q^iittancé le corps de mon amant. Le mien ne sera pas souillé par le fer blanc : Je vais me retirer dans ma tente oit ma nièce, Et j'attendrai la mort de la faim de la pièce.

(Elle fait la révérence et la toile tombe.)

En tète de cette œuvre émouvante, dont l'auteur et l'éditeur restaient anonymes, figure une estampe représentant l'infortunée Sylvie debout contre la table sinistre, au milieu des convives expirants. Gomme légende, le marquis de Bièvre imprimait les deux derniers vers de sa pièce.

L'épigraphe du livre est, cette fois, empruntée aux Métamorphoses d'Ovide :

Jamqve opus exegi quod nec Jovis ira, nec ignés, Nec poterit ferrum, nec edax abolere vetustas.

« Et j'ai fait une œuvre que rien ne pourra détruire : ni le fer, ni le feu^ ni le temps, ni la colère des dieux I » La préface

se poursuivant dans le même ton, le calembouriste y félicite le sieur de Bois-Flotté de lare'ussite de sa Lettre à la comtesse Tation : <( Le succès inouï de l'ouvrage que j'ai mis au jour, e'crit-il, assure à son auteur le brevet d'immortalité que je n'avais point osé lui promettre. Ainsi, que l'on cesse donc de nous redire que les ressorts de l'esprit humain sont usés, que le bon goût se perd, que la raison s'affaiblit... Le bon goût n'a jamais cessé d'exister,, et il existera toujours tant qu'on saura lui fournir des objets dignes de l'entretenir et de le fixer. Mais ce succès, ces applaudissements, ces éloges, en assurant au public mon éternelle reconnaissance, me font un devoir de soumettre à ses lumières un ouvrage plus digne de lui être offert. » Puis l'auteur explique comment il a complété chaque vers par « un de ces mots qui enrichissent et multiplient l'idée », s'excusant d'avoir écrit « dans l'ancien style » les avis, les observations nécessaires pour régler le jeu des acteurs, etc.

Suit une prétendue Lettre à l'éditeur où Bièvre reproduisait, comme en l'appendice du premier recueil d'équivoques, ses propres jeux de mots, en les attribuant aux mêmes héros. Un jour de grande chaleur, la comtesse, jouant au piquet avec l'abbé, venait d'être faite plusieurs fois « repic et capot » ; comme elle se passait un mouchoir sur la nuque : « Madame, lui dit son partenaire, cette fois-ci, vous ne direz point que vous essuyez un vilain coup (ttn vilain cou). » Une autre fois Bois-Flotté, montant dans le carrosse de l'abbé, voulait se mettre sur le devant; il prétendait que, dès qu'on était assis dans une voiture, « on était toujours sur le derrière ». Enfin, l'abbé reconduisait à son monastère la supérieure d'un couvent; devant la grand'porte, leur véhicule fut accroché par un conducteur novice : « Monsieur, lui cria l'abbé, qui que vous soyez, sachez que madame est supérieure de ce couvent; vous la prenez apparemment pour une sœur converse (qu'on verse). »

Après ce hors-d'œuvre, le marquis se livrait à des « observations nouvelles sur Lart dramatique et en particulier sur Vercingétorix » . Une tragédie, écrivait-il, doit être i tragique » : moins elle est terrible, moins elle approche de la perfection.

Corneille, Racine et « Monsieur de Voltaire » (1) sont restés loin du but; « Crébillon les distance de quelques pas dans cette scène où Thyeste est prêt de boire le sang de son fils, mais il s'arrête, il rend sa coupe. L'imagination des spectateurs reçoit (s'il est permis de le dire) une saccade violente qui l'oblige à retourner sur ses pas, et le coup de théâtre est manqué ». Au contraire, Tauteur de Vercingétorix, empruntant son sujet aux Commentaires de César, avait retranché les événements peu tragiques pour en ajouter d'autres qui le sont davantage. Ainsi, continuait Bièvre, « la scène du repas où Sylvie mange son amant, Vercingétorix son frère, Gatuat, Gritognat, etc., leur ami, le moment où ces généraux gaulois sont étendus par terre, mourant de leur propre main, celui où Sylvie annonce qu'elle veut se laisser mourir de faim, me paraissent des moments de terreur tels que les Athéniens les ont en vain désirés et que les Français les désiraient avant ma pièce « .

Il prétendait ensuite s'être efforcé d'étabhr dans son œuvre « un plan moral qui pût offrir des instructions intéressantes à tous les ordres du militaire » . G'est un simple soldat qui avertit Vercingétorix de l'attaque des Romains : « Je l'ai voulu ainsi, disait le Mousquetaire, pour que les sentinelles retirassent quelque profit de la représentation de ma tragédie. De même^ si je faisais une comédie, je voudrais que toutes les classes de la société civile y trouvassent des leçons, et j'aurais soin d'y faire paraître un moucheur de chandelles pour qu'elle ne fût point indifférente aux garçons de théâtre (2). r, Il terminait en exprimant l'espoir que les jeunes auteurs allaient s'empresser sur la route qu'il venait de tracer : « Puisse la tragédie s'élancer d'un vol rapide au delà des bornes étroites où le mauvais goût la tient encore resserrée! »

Gette seconde facétie du marquis de Bièvre eut le même succès de fou rire que la première, mais elle exaspéra Grimm.

(1) Voltaire vivait encore.

(2) Quand le marquis de Bièvre écrivit le Séducteur, il avait oublié celte belle théorie.

ï Ma foi! écrivit-il au mois de décembre 1771, ma foil M. de Bièvre, Mousquetaire gris ou noir, auteur de toutes ces bonnes plaisanteries, se moque un peu de nous et abuse de notre patience. Le succès étonnant de la Comtesse Tation lui a tourné la tête, et il croit bonnement qu'il peut nous mettre à ces platitudes pour toute nourriture; il n'y a pas de genre qui demande plus de sobriété que le genre détestable des pointes et des calembours. M. de Bièvre en dégoûterait les plus grands amateurs, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus plat et de plus frivole dans une nation. »

Grimm est trop sévère cette fois, et, dans Vercingétorix, le contraste du sujet avec la façon comique dont il est traité amène vraiment des effets plaisants. Le Mousquetaire n'avait pas songé à i nourrir l'esprit » de ses lecteurs, mais à les faire rire : il y réussit encore aujourd'hui (1).

On lui reprochait de ne pas avoir mis son orthographe en concordance avec la signification des jeux de mots; la tragédie contenait ces deux vers :

Je sus comme un cochon résister à, leurs armes, Et je pus comme un bouc dissiper vos alarmes.

« Ceci est exécrable, dit un quidam à l'auteur, vous écrivez : « je sus » et « je pus » avec une s à la fin, mais, pour que l'équivoque fût exacte, il faudrait y mettre un é (un nez). — « Eh! monsieur! fit Bièvre, je ne vous empêche pas d'y mettre le vôtre (2) I »

Pour Vercingétorix comme pour la Lettre à la comtesse Tation, les éditions succédaient aux éditions, et le Mercure de France dut citer la nouvelle facétie du marquis. Le critique littéraire de ce journal l'annonçait ainsi : « Les Lacédémoniens, pour éloigner leurs enfants de l'ivrognerie, faisaient paraître devant eux un esclave pris de vin. L'historien de l'abbé Quille suit à peu près la môme méthode. Afin de mieux corriger les

(1) Vercingétorixe a été réimprimé en 1800 à la suite de M. de Bièvre, ou l'abus de l'esprit, dans les dillerentes éditions du Biévriana, et, en 1840, dans le t. I" du Théctlre burlesque.

(2) Supplément à l'Encyclopédie, 1777, article Kalemhour, et Biévriana p. 103.

mauvais plaisanls qui courent après les pointes,, les équivoques, les rébus et les sottises connues sous le nom de calembours, il leur donne aujourd'bui une prétendue tragédie entièrement écrite dans ce st^le. 'La dose est un peu forte, mais elle n'en produira que mieux son effet (1). »

En dépit des « folliculaires » du Mercure, le rire des Parisiens amusés encourageait lîièvre à continuer ses plaisanteries, et bientôt le bruit se répandit que le marquis, dans une nouvelle plaquette, dévoilait certaines aventures galantes de Versailles : « Revenons au grand calembourdier dont les imitateurs ne suivent les traces que de loin, écrivait Métra; aux productions sublimes qui composent ses œuvres, il vient de joindre une petite brochure qui, dit-on, est l'histoire d'intrigues secrètes de Cour adroitement revêtues du voile de l'allégorie. Elle est intitulée : les Amours de l'ange Lure, roman liistorigtie (2). » Trompé par les on-dit et le sous-titre de la plaquette, Métra croyait lire un petit pamphlet, il vit bientôt que le marquis de Bièvre avait simplement écrit une facétie grivoise. En tête de l'ouvrage, l'éditeur prévenait les achcteuses : « Jeunes fdles, gardez-vous de lire ce petit roman, qui n'est plutôt qu'un calembour, une équivoque ingénieuse. » l'^t d'ailleurs le titre précédait un lieu et une date d'impression ne laissant aucun doute sur le sujet : « A Cythère, l'an des amours (3). » Enfin, pour la première fois, le calembouriste consentait à authentiquer l'un de ses ouvrages d'une quasi signature : son titre suivi de la lettre initiale de son nom et de cinq étoiles.

La préface des Amours de l'ange Lure est en vers; l'éditeur, de son propre aveu, l'empruntait à une brochure intitulée le Radoteur. — « Ce larcin, continue-t-il, a évité la peine de

(1) Mercure de France, janvier 1771, t. l", p. 91.

(2) Correspondance secrète, t. X, p. 2:20.

(3) D'après la plupart des bibliographes, cette brochure parut en 1772; Devilie, qui la réimprima dans le Biêcriana (p. 56), dit en effet : « Quelque temps après Vercingétorix, Bièvre donna sous le manteau les Amonrs de l'ange Lure. » L'annonce de Métra, datée du 30 septembre 1780. semble cependant prouver que la plaquette fut imprimée vers cette époque. Bièvre étudiait alors les chefs-d'œuvre italiens : peut-être voulut-il démontrer aux Parisiens qu'on pouvait cultiver à la fois l'art et la gaité.

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