‹ Le marquis de BièvreChapitre 131 sur 185 · M. DE BIEVRE OU L'ABUS DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

M. DE BIEVRE OU L'ABUS DE L'ESPRIT

Puis, on commença le vaudeville. A la première scène, la jeune Julie de Latour s'entretient avec sa soubrette, Mlle Laroche ; deux rivaux aspirent à sa main ; le seul qu'elle connaisse, M. de Chambre, plait à son cœur. Mais elle obéit à un oncle sévère, qui préférera le second candidat, s'il est plus riche.

Restée seule, la soubrette voit survenir un valet en livrée : elle reconnaît en lui son ancien ami, nions Dubois. Celui-ci lui apprend, en un récit émaillé de jeux de mots, qu'il a renoncé à mille métiers pour entrer au service de M. de Bièvre, « aimable courtisan, professeur de calembours, homme de lettres à la mode », car il veut apprendre, lui aussi, à faire de l'esprit. Son maître vient d'être agréé par le tuteur de Mlle Julie comme fiancé de la jeune fille, et tous deux arrivent pour la noce. « Ce mariage n'est pas fait, interrompt la suivante, un autre amoureux, M. de Chambre, poursuit Mlle Julie. » Ah! répond Dubois,

Ah! si ta maîtresse a du goùl, Elle doit préférer mon maître :

Grâce, esprit, talents, il a tout, Et plaît dés qu'on le voit paraître.

Dans l'art de vaincre un jeune cœur Ne crois pas qu'il faille l'instruire : Celui qui fit le Séducteur A tout ce qu'il faut pour séduire.

Mais voici M. de Bièvre; il prie la soubrette de l'annoncer à M. de Latour; puis il envoie son laquais porter un billet à l'avocat chargé de plaider un procès qu'il poursuit; de là, Dubois ira toucher une lettre de change reçue par son maître; il passera ensuite aux Français et demandera si le Séducteur doit êtr représenté demain.

Ses ordres donnés, Bièvre entre chez M. de Latour. Pendant qu'il llatte l'oncle de sa belle, celle-ci interroge la soubrette à son sujet. Mlle Laroche sait par Dubois que M. de Bièvre «■ ne parle qu'en pointes et en calembours » ; comme sa maîtresse aime M. de Chambre, elle lui indique un bon moyen d'éconduire le second soupirant : « C'est tout simple.

VOUS exigez de lui le sacriftce de son goût dominant; il vous, le promettra, mais l'habitude sera plus forte, et, manquant à sa parole, il vous laissera libre de la vôtre. »

Justement, M. de Bièvre réapparaît, et il assaille la belle Julie de galanteries à sa façon :

L'amour qui rit de mes tourments, Redoublant les maux que j'endure.

Pour rendre ses traits plus piquants, A pris ceux de votre figure.

J'admire tant d'appas divers Qui du printemps m'offrent l'image, Ces pieds où je vois l'univers (1), Ces beaux yeux, ce joli corsage.

C'est le moment, pour la jeune fille, de tenter l'épreuve conseillée par la soubrette : « On ne ma point trompée, monsieur, en me parlant de votre esprit; mais permettez à ma franchise un aveu que le vôtre rend nécessaire. Je déteste les calembours, c'est un tort sans doute à vos yeux; mais, si vous mettez quelque prix à mon opinion, vous me ferez le sacrifice d'un goût trop frivole pour que vous y attachiez de l'importance. »

Un instant déconcerté, Bièvre prend rengagement solennel que Julie réclame de lui :

Oui, je vous jure, et pour la vie, De renoncer aux calembours ; Je sens que la plaisanterie Blesse le véritable amour.

Quand le cœur est de la partie, Pour plaire on a tout ce qu il faut.

Et l'on ne peut gagner Julie En jouant avec un défaut.

ï Un dé faux! il est pris, je respire »^ pense la'jeune fille. Puis, affectant « un air piqué y : « L'habitude^ monsieur, ditellC;, est une seconde nature; je sens que j'avais trop exigé : ne soyez donc pas étonné que je ne joigne point mon consentement au choix de mon oncle. » Bièvre, confus, est désolé de

(1) L'actrice jouant le rôle de Julie a soin de porter des souliers verts.

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