M. DE BIÈVRE OU L'ABUS DE L'ESPRIT
penser que son rival triomphe : hélas ! Juhe va devenir femme de Chambre!
Survient l'heureux prétendant, qui demande au calembouriste si vraiment il veut épouser Mlle de Latour : n'obtenant de son interlocuteur que pointes sur pointes, le voilà qui tire sonépée. Mauvaise inspiration ; M. de Bièvre dégaine à son tour et fait reculer M. de Chambre jusqu'au fond du théâtre en disant :
Je vous mets au pied du mur,
Car je suis vraiment fort sur La pointe.
Mais Julie de Latour accourt éplorée, sépare les adversaires et entraîne M. de Chambre chez l'oncle. Pendant ce temps, Bièvre voit arriver son laquais; mons Dubois n'a pas pu encaisser la lettre de change :
Ah! quelle bévue !
Monsieur, votre payeur est Aveugle, et votre billet Est payable à vue!
En second lieu, le Séducteur ne pourra pas être donné demain à la Comédie, car Mole est enroué. Ici, les onze auteurs renouvellent le fameux jeu de mots : « Tant mieux, c'est en roué qu'il faut jouer le Séducteur. » Enfin Bièvre apprend la perte de son procès : l'avocat n'a rien compris à la lettre pleine d'équivoques apportée par Dubois, et n'a pu soutenir la cause. Il s'agissait d'un pré dont on contestait la propriété au calembouriste : « Ce procès, écrivait Bièvre à l'homme de loi, n'est qu'un pré-texte, l'objet en litige est pré-caire, mais les pré-cautions de votre talent pré-dominant m'emporteront le pré. » Le joueur de mots se résigne à son échec, car on ne peut pas revenir sur le pré-jugé.
» J'admire ma journée! conclut-il; de pointe en pointe, j'ai perdu ma maîtresse, mon procès, et j'ai manqué de gagner un coup d'épée. » Le sous-titre du vaudeville est justifié : voilà où l'abus de l'esprit a conduit M. de Bièvre!
Pour comble de disgrâce, le valet de M. de Chambre lui apporte une lettre ainsi conçue : « M. de Latour vient de
m'accorder son aimable nièce; soyons donc amis, puisque nous ne sommes plus rivaux. J'espère que vous voudrez bien m'en donner une preuve, en accédant à la première demande que je prends la liberté de vous faire au nom de mon oncle et de mon épouse. » — « M. de Chambre est très honnête ! » remarque d'abord le calerabouriste, puis il continue la lecture du billet :
Je veux vous voir au plus tôt; A demain, deux novembre, Venez dîner, sans écot, A la fortune du pot...
DE Chambre (d)
« Battu I morbleu, battu avec mes propres armes ! » s'écrie l'infortuné calembouriste. Sur ces entrefaites, Julie de Latour rentre en scène avec son futur et la soubrette Laroche; elle console M. de Bièvre : certainement, il oubliera un amour qui datait seulement de quelques heures. D'ailleurs ses talents, sa grande fortune... « Ah! madame, ma fortune d'aujourd'hui ne sera certainement pas une bonne fortune! » — « Bon, remarque Mlle Laroche, M. de Bièvre fait de l'esprit, il ne mourra pas de sa disgrâce. » Pour clore Taventure, M. de Chambre demande à son ex- rival de vouloir bien assister à son mariage et lui servir de témoin; mais, enhardi par son premier calembour, il ne parle plus qu'en jeux de mots. Julie elle-même, gagnée par l'exemple, se permet une timide équivoque, et la pièce finit par des couplets appropriés.
Jouée par Belford, dans le rôle de M. de Bièvre, et Léger, directeur du théâtre, dans celui de Dubois, « cette bluette, écrit Deville, obtint le plus brillant succès ». Comme le public, au milieu des rires, demandait l'auteur, un des interprètes du vaudeville vint chanter ce dernier couplet :
L'ouvrage que vous avez applaudi,
Citoyens, est de Dupaty,
Aidé par ses amis ;
En voici la liste ouverte :
D'abord Luce avec Salverte,
Et Coriolis,
(1) Les onze auteurs s'étaient souvenus de l'aventure plaisante contée par Mercier dans ses Tableaux de Paris (voir chap. xiv).
M. DE BIEVRE OU L'ABVS DE L'ESPRIT 323
De plus, Creuzé, Gassicourt, Legouvé, Monvel ec Longperier...
Je crois en oublier.
Ah! vraiment oui, citoyens, c'est Alexandre et Chazet.
La plupart de ces noms étaient connus des Parisiens, qui s'amusèrent de les trouver réunis en cette chanson finale. Si Alexandre (1) et Longperier sont oul)lie's, tous les autres collaborateurs de M. de Bièvre marquèrent dans l'histoire des lettres. L'auteur comique Louis Mercier du Paty, fils cadet du pre'sident du Paty, devint membre de l'Académie française; Luce de Lancival, poète lyrique et tragique, professait les belles-lettres au Prytanée français; les ouvrages philosophiques de M. de Salverte, fameux pour son opposition au gouvernement de Charles X, lui valurent un fauteuil à l'Académie des inscriptions et belles-lettres; le marquis de Coriolis d'Espinouse s'acquit de la notoriété par ses poésies et ses brochures politiques; Creuzé de Lesser écrivit le Nouveau seigneur du village, mis en musique par Boïeldieu, et fut préfet sous la Restauration; Louis Cadet de Gassicourt, fils du savant chimiste, entra plus tard à l'Académie de médecine, ses œuvres littéraires sont aussi nombreuses que ses mémoires scientifiques; les tragédies de Gabriel Legouvé, membre de l'Institut sous l'Empire, n'eurent aucun succès, mais son petit poème sur le Mérite des femmes le sauve de l'oubli, et il eut pour fils Ernest Legouvé, à qui l'on doit Advienne Lecouvreur; excellent acteur, Boutet de Monvel composait des comédies et des drames, son meilleur ouvrage fut sa fille, la célèbre Mlle Mars; enfin le fougueux royaliste Alissan de Chazet écrivait à chaque événement une pièce de circonstance, Geoffroy le surnommait « l'Inévitable » : les spirituels couplets de ses vaudevilles en assuraient le succès.
La farce des onze camarades remettait à la mode les pointes
(1) Alexandre était probablement un acteur comique; l'année suivante, un comédien de ce nom jouait le rôle de Double-sens dans Finot, ou l'ancien porlier de M. de Bièvre.
du marquis de Bièvre; un jeune médecin d'Auxerre, nomme' Albe'ric De ville, en profita pour e'voquer aux yeux des Parisiens l'ombre du calembouriste; l'année suivante, il faisait imprimer chez 3Iaradan un petit ouvrage intitulé : Biévnana, ou jeux de mots de M. de Bièvre.
Depuis deux siècles, quand un éditeur livrait au public le recueil des pensées d'un écrivain fameux, il lui donnait le nom de son héros suivi de la terminaison « ana » ; c'est ainsi que parurent le Scaligériana, le Ménar/iana, le Santoliana, etc.. . ; par analogie, on avait appelé Polissioniana, Vasconiana ou Arlequiniana des recueils de plaisanteries et de bons mots. Deville, pour choisir le titre do son opuscule, observa la même règle; il aimait les pointes, et le Bièvriana devait être suivi du Révolutioniana, puis de VArnoldiana, petits livres où le littérateur auxerrois relatait les anecdotes amusantes de la terrible période, ou les traits d'esprit de Sophie Arnould.
Le Bièvriana débute par un avant-propos où l'auteur cherche à définir les différentes sortes de jeux de mots, distinguant l'équivoque, la pointe, l'antistrophe, le lazzi, le quolibet, le calembour, la pasquinade, la turlupinade, le coq-à-l'âne, etc.. Suit une courte Notice sur la vie et les écrits de M. de Bièvre; sa teneur prouve que Deville connaissait mal l'histoire du calembouriste, ignorant son prénom et son véritable degré de parenté avec Georges Mareschal, seigneur de Bièvre, se trompant sur la date d'anoblissement du premier-chirurgien comme sur celle de l'érection en marquisat de la châtellenie de Bièvre. Toutefois, il avait pu s'entretenir avec d'anciens amis du joueur de mots, disparu depuis onze années seulement, et sans doute donnait-il sur son caractère des détails exacts.
Si les premières facéties de Bièvre sont analysées en détail dans la Notice, le Séducteur et les Béputations n'y occupent que dix lignes. Deville passait ensuite au Bièvriana proprement dit : il puisa probablement dans la mémoire de ses contemporains quelques-uns des jeux de mots cités; les autres sont empruntés au Journal de Bachaumont, à la Correspondance de Métra et au petit livre intitulé : Amusettes des Grasses et des Maigres. Une dissertation sur les jeux de mots suivait cette compilation,