LES AMOURS DE L'ANGE LURE
composer un avant-propos pour cette bagatelle ingénieuse, et d'ennuyer par conséquent la majeure partie de nos lecteurs. » On y remarquait une définition de la <« pointe ^ :
Qu'est-ce qu'une pointe? Un jeu de mots
Qui, par une heureuse industrie,
Souvent d'un ennuyeux propos
Fait sortir la plaisanterie :
Par elle le sens détourné
Présente une adroite équivoque
Qui frappe l'esprit étonné.
On la trouve bonne ou mauvaise, Et, malgré la réflexion.
Si l'on a ri, le trait est bon.
Enfin, on arrivait à cette épigraphe : « Honni soit qui mal y pense », et le récit commençait :
La fée Lure, sans pouvoir être comptée parmi les fées Nomènes, tenait cependant un rang considérable dans l'empire de l'amour. Les femmes même n'en étaient point jalouses, et lui rendaient si généralement justice, qu'elles trouvaient tout simple que leurs amants fussent sans cesse occupés du soin de rencontrer la fée Lure. Loin de contrarier en cela leurs désirs, elles s'y prêtaient journellement avec la plus grande douceur. Il n'est donc pas surprenant que cette aimable fée ait fini par mettre tous les anges au nombre de ses soupirants.
L'ange Lure fut celui qui se déclara le premier, et les autres s'engagèrent à le servir dans ses amours. Le rapport de nom lui servit d'abord de prétexte pour s'introduire : il se dit soupirant, et la fée Lure le crut. 11 lui parut tout simple de recevoir son cousin, de le voir tous les jours et de se montrer sans cesse en public avec lui. Malheureusement, ayant cru devoir pour la décence mener avec elle une fée de ses amies, elle fit choix de la fée Néantise. L'ange Lure de son côté mit l'ange Oleur de la partie, et ce fut là ce qui perdit la fée Lure. Il est peu de femmes qui puissent conserver leurs principes en pareille compagnie : si elles résistent aux séductions de lange Oleur, elles succombent aux conseils de la fée Néantise; aussi l'ange Lure ne tarda pas à profiter de ses avantages. Il vit que l'heure de la fée était venue, mais, ne se sentant pas assez fort par lui-même, il chargea l'ange Oleur d'engager la fée Lure à recevoir l'ange In, le plus dangereux de tous et le plus insinuant. L'ange Oleur s'approcha de l'oreille de la fée, et, lui faisant tout bas sa proposition, il ajouta : « Vous serez charmée de le recevoir,
c'est le père de la fée Licite que vous aimez, et pour qui vous avez beaucoup de considération. »
La fée Lure consulla la fée Néantise, qui lui dit : « Que risquezvous? Laissez-le entrer », et la fée Lure répéta : « Qu'il entre! » A ce mot, l'ange In, qui jusque-là s'était tenu caché, se montra tout à coup, et, par le moyen de l'ange Ambée, il se trouva dans l'instant à portée de la fée Lure, qui l'accueillit avec tout plein de grâces.
La fée Lure s'aperçut bientôt que la fée Condité pourrait la trahir, et que cette fée, négligée trop souvent, avait voulu, contre l'usage ordinaire, jouer son rôle dans l'intrigue que l'ange Oleur el la fée Néantise avaient si bien conduite. Elle voulut quelque temps douter de son malheur; mais voyant que la fée Condité s'obstinait à faire connaître dans le monde ce qui s'était passé, et qu'elle finirait par la déchirer impitoyablement, elle crut devoir engager l'ange Lure à l'épouser, pour couvrir ses torts. Celui-ci, malgré les conseils de la fée Lonie qui voulait l'éloigner de ce mariage, y consentit enfin à la satisfaction des anges et des fées, qui se réunirent pour les mettre en ménage, et pour célébrer leur union.
Les noces se firent rue de la fée Rouerie dans une maison que l'ange Oliveur avait fraîchement décorée; la fée Raille en avait ellemême posé les sonnettes, les tringles, etc. La fée Sandrie apporta son plat au festin, et l'ange Vin se chargea d'abreuver les convives; l'ange Ouement soutint lui seul la conversation, et ne voulut plus quitter les nouveaux mariés.
Après le souper, il y eut une bouillotte dont l'ange Eu fit tous les fi'ais; ensuite un bal magnifique où tous les convives développèrent à l'envi leurs grâces et leur légèreté; jusqu'à la fée Roce, qui voulut aussi danser sa contredanse; mais comme à chaque saut elle était essoufflée, la fée Rule était souvent obligée de lui donner sur les doigts pour la faire aller; malgré cela, on lui sut toujours bon gré de sa bonne volonté.
Par cet heureux hymen l'aimable fée répara, du moins aux yeux du public, le tort que la fée Condité lui avait fait; elle ne fut plus contrainte de cacher sa grossesse, et quelques mois après elle accoucha d'un fils qui fut appelé tout d'une voix l'ange André. Les couches pénibles de la fée Lure, loin de diminuer ses charmes, ne firent que les accroître davantage, et cette circonstance lui inspira des pi'ojets d'ambition qui lui réussirent; dès lors sa maison fut ouverte aux plus grands seigneurs. La fée Lure devint de jour en jour plus considérable, et parvint enfin au point de grandeur où nous la voyons aujourd'hui.
Gomme les premières, cette plaisanterie du marquis de