ANALYSE DU SÉDUCTEUR
naïve Mélise se figure qu'il va lui demander sa main : « Darais a ma foi, s'écrie-t-elle loyalement, évitez-moi, prenez le parti de l'absence ! » « Madame, il est trop tard », clame le gentilhomme qui se jette à genoux. « Ah! Marquis! », et la tendre femme détourne la tète, livrant sa main aux baisers du Séducteur. Son mouvement permet à celui-ci de regarder sa montre : « Quatre heures! et mon rendezvous! » Éperdu, il quitte le salon : « Je me punis moi-même! »
Mélise est persuadée que son bel amoureux fuit par désespoir de lui avoir déplu : « Quelle réserve! » murmure-t-elle avec un léger dépit. Mais voici Darmance qui accourt, consterné, auprès de sa sœur : Damis vient de lui apprendre que le gentilhomme veut épouser Rosalie!... La jeune fille secoue la tête d'un air entendu :
Qui? lui! non : le Marquis n'eut jamais cette envie... Je sais ce qui l'occupe.
Ah! je suis rassuré,
soupire Darmance. Damis lui a laissé comprendre qu'un autre 0 amant » craint au château les entreprises du Séducteur, et Mélise rougit... Quand son fiancé survient, elle lui parle < avec un extrême embarras », car Damis a compris la double intrigue. Il tient de la bouche d'Orgon que le Marquis demande la main de Rosalie : s'il courtise Mélise, c'est pour se jouer de son cœur; Damis ne permettra pas qu'un intrigant compromette ainsi sa fiancée; il annonce à Mélise et à Darmance sa résolution d'aller demander au Marquis l'explication de sa conduite.
Quand la toile se lève sur le troisième acte, Mélise met en garde Orphise contre les agissements du gentilhomme : il ne peut vouloir épouser Rosalie... il courtise une autre femme... Pour connaître les vrais sentiments du Marquis, Orphise convient qu'ellemême et Mélise le sommeront de se prononcer clairement :
S'il a les deux projets, que pourra-t-il répondre? Par son embarras seul nous allons le confondre.
Elles se séparent à l'arrivée de Zéronès, et cette fuite inspire au parasite de salutaires réflexions : en se mêlant aux intrigues du Séducteur, il risque de compromettre sa situation dans le monde. Comme son ancien maître survient, il l'avertit que « leurs affaires vont mal » ; Orphise paraît méditer quelque dangereux projet; il l'a surprise complotant avec Mélise. Les hôtes du château se doutent que le philosophe et le gentilhomme sont de connivence : suspicion fâcheuse! Le Marquis se rit de ses inquiétudes.
ZÉRONÈS
Mais si Mélise enfin, par esprit de vengeance. Sachant votre conduite en informait Orgon, Par où finira- t-il?
Lui? Par m'embrasserl
Z K II 0 N È s
Ron;
Et Damis, dont vos soins alarment la tendresse, Par où finira-t-il, Monsieur?
Par m'embrasserl (1)
Justement, voici le fiancé de Mélise; Zéronès, inquiet, s'éloigne.
Damis supplie le Séducteur de ne plus s'attaquer à son boiiheur et de renoncer à Mélise, mais l'autre explique légèrement pourquoi cette conquête le tente : blasé sur les faciles victoires, il ne veut plus pour rivaux que des amants heureux. Damis ne maîtrisant pas son indignation, les deux interlocuteurs vont se provoquer... Cependant, leur ton s'abaisse, et le Séducteur insinue à Damis qu'il se soucie aussi peu de Rosalie que de Mélise :
Votre ennemi mortel, c'est votre jalousie, Oui, Damis, c'est le seul qui trouble votre vie; Mélise, croyez-moi, \ eus aime à la fureur.
Le pauvre jaloux ne résiste pas à ce langage, il s'excuse de ses j, soupçons et l'entretien se termine... par une embrassade. Demeuré I seul, le Marquis éclate de rire : ï
D'honneur! Il a déjà les vertus conjugales! ç
Ce premier assaut terminé, le Séducteur voit arriver Orphise et * ^ Mélise : les deux alliées le somment de dire clairement à quelle femme il a donné son cœur, mais elles ont affaire à un habile adversaire: de sa réponse compliquée, il ressort que ses vœux s'adressent à Rosalie, ou à Mélise, ou à Orphise elle-même... puis, s'inclinant, le Marquis prend congé des deux amies. m
Ah! cet homme est un monstre!
s'écrie Mélise, « décidément, il faut le démasquer ». Elle vient d'apprendre la scandaleuse conduite du Séducteur à Paris et s'elforcera d'obtenir des renseignements plus précis sur ses trahisons. Orgon survenant, porteur de son Abrégé de l'Encyclopédie, Orphise lui dévoile le manège du Marquis : elle le croit d'accord avec Zéronès pour tromper tous les hôtes du château. Cependant, ajoute-t-elle avec loyauté : « Je n'ai que des soupçons et ne puis m'éclaircir. »
(1) « Hommes et femmes s'embrassent beaucoup à Paris, constate Mercier dans un de ses Tableaux; à Londres, on se serre la main. »
ANALYSE DU SEDUCTEUR 343
Après son déparl, le bon Orgon « demeure interdit » ; il n'aurait jamais cru à tant de duplicité. Au reste, voici le Marquis et Zéronés, il saura bien voir dans leur jeu. Comme tous deux, parcourant son travail, louent ses capacités littéraires, une telle concordance le flatte et l'inquiète ; ne sachant pas ruser : « Messieurs, dit-il,
Je vous soupçonne fort D'avoir quelque motif pour être ainsi d'accord.
zÉnoNÉs (bas au Marquis) Vous voyez !
LE MARQUIS (bas à Zèronés)
Faisons-nous une bonne querelle.
De grâce, expliquez-moi cette amitié nouvelle.
zÉRONÉs {bas au Marquis) Ehl Que nous dirons-nous?
LE MARQUIS (bas à Zèronés)
Parbleu, nos véritésl
Les voilà qui échangent de réelles injures; le Marquis, montrant Zèronés, dit à Orgon :
En conscience, San>i vous j'ignorerais jusqu'à son existence... Et d'après les conseils de notre cher Molière : « Jusqu'au chien du logis je m'efforce de plaire. »
Prenez garde, Monsieur, que le chien du logis Pour vous et vos pareils ne devienne un cerbère.
Orgon est satisfait :
Ils ne sont plus d'accord, oh oui, la chose est claire.
Mais, par-dessus la tête du bonhomme, les invectives s'entrecroisent. Comme le Séducteur traite Zèronés de parasite :
Je ne suis pas du moins parasite en amour I
riposte celui-ci, et le père de Rosalie se voit forcé de calmer les deux adversaires qui le tirent par la manche en lui disant à l'oreilJe :
Je vois un charlatan I
Je vois un petit maître!
Bien vain, bien ignorant!
Bien parjure, bien traître I
Sur ses instances, la dispute s'apaise... puis tous finissent par
s'embrasser. La paix conclue, Orgon peut reparler de son manuscrit, et il entraîne les deux complices : « Ceci n'est qu'un extrait, venez voir mon ouvrage. » Derrière l'admirateur de l'Encyclopédie, le Marquis ne peut plus retenir son rire :
Oh! le voilà bien fier et bien content de luil s'écrie Zéronès ; et son ancien maître termine la scène en déclarant : Moi, je compte embrasser tout le monde aujourd'hui!
Le quatrième acte commence par un entretien réunissant le Marquis, Darmance et Damis; le Séducteur persuade à Darmance que Rosalie ne ressent plus pour lui que de la haine : l'attitude de la jeune fille vis-à-vis de son ex-amoureux le montre clairement. A l'approche d'Orphise et Rosalie, il quitte le salon avec ses deux naïfs amis.
Rosalie sanglote; Orgon vient de lire une lettre reçue de Paris par Mélise, et il s'est mis dans une violente colère, accusant sa fille d'avoir provoqué les avances du Marquis, car, dit Rosalie,
Ce matin il l'aimait, à présent il l'abhorre : Qu'est-il donc arrivé? Que dois-je craindre encore?
« Vous venez d'échapper, répond Orphise, à un véritable danger: le Marquis est un monstre et tout est éclairci. » Rosalie défaille, son tendre cœur se déchire. La cruelle destinée que la sienne! Naguère, elle s'abandonnait à un innocent amour; maintenant, « tous ses sens sont troublés », « sa raison s'égare o, « un désordre affreux s'empare de son cœur »... Tout à coup survient son père, accompagné de Zéronès; Orgon tient une lettre qu'il relit avec indif^nation : t Quelles mœurs! quelle conduite infâme! » Furieux d'avoir été la dupe du Marquis, il détourne son courroux sur Rosalie :
C'est vous, Mademoiselle, Avec vos goiits brillants et vos airs de mépris, Qui me rendez pourtant la fable de Paris! Recueilli dans le port de la philosophie, Sans doute j'allais jouir au dt'clin de ma vie : Dégagé de tous soins, des erreurs détrompé, En sage je vivrais de moi seul occupé; Et vous reculez tout. Allons, il faut vous rendre Dès demain au couvent : là vous pourrez attendre, Et je vais à mon gré vous choisir un époux Qui me dispensera de répondre de vous!
C'est en vain qu'Orphise représente à Orgon l'injustice de sa décision, il n'écoute rien, lisant toujours ses renseignements :
Attaquer en duel des pères de famille.
Des frères, des époux, qui défendaient leur fille,
Ou leur sœur ou leur femme!
ANALYSE DU SEDUCTEUR 345
Enfin il remet à Zéronès une copie de la lettre, et l'invite à congédier le Marquis en la lui faisant lire, ce qui remplacera toute explication. Sur ces entrefaites, l'autre apparaît, mais l'on se détourne de lui : Orphise et Orgon quittent le salon, pendant que le Séducteuf débite les vers suivants « avec transport, note l'auteur, et sans prendre garde à rien » :
De quel tourment à quel calme je passe! Voici donc ma retraite, et le dernier séjour Que depuis si longtemps me destinait l'Amour!
Zéronès seul est resté :
A qui donc chantez-vous, Monsieur, cette ariette?
demande-t-il à son ancien maître, et, lui remettant le double de la lettre adressée de Paris à Mélise, il lui signifie le congé d'Orgon. Le Marquis reste un instant étourdi, puis :
Que fait Rosalie?
ZÉRONÈS
Elle pleure chez elle, Elle vient d'essuyer une vive querelle : Son père la menace.