‹ Le marquis de BièvreChapitre 143 sur 185 · LE .MA 11 O U I S · texte numérisé non relu

LE .MA 11 O U I S

Oh! l'excellent moyen!

Ces pères, ces maris, comme ils nous servent bien!

Imaginant à l'instant une contre-attaque, il prie Zéronès d'aller dire à la jeune fille que son père la demande. Bientôt Rosalie se

rend à cet appel :

Ahl ciel! Le vil manège ! Quoi, vous osez. Monsieur, me tendre un pareil piège!

Ici se place la scène capitale de la comédie : la fille d'Orgon sait maintenant ce que vaut le Marquis; elle connaît ses trahisons, elle est en sa présence grâce à un nouveau mensonge, et cependant le Séducteur, employant tout son art, va la reconquérir et la décider à un enlèvement :

Vous ne pouvez m'ôter le droit de me défendre. Madame : vous m'avez condamné sans m'enteudre; Vos parents, vos amis, m'osent calomnier, Laissez-moi le moyen de me justifier.

Je vous perds pour jamais : ce seul instant me reste. Craignez mon désespoir, il peut m'être funeste...

Cette menace de suicide arrête la fuite de la crédule jeune fille : elle est perdue. Tombant à ses pieds, le Marquis l'éi ourdit de ses brûlants aveux. Tout d'abord elle se débat :

Cet éloge trompeur caclie une perfidie, Supprimez ces discours, croyez-moi !

Mais le Séducteur baisse la voix :

Je vais vous quitter... non, ce n'est plus votre amant, Ce n'est qu'un tendre ami qui |)arle en ce moment; Tout est ïini pour moi : je n'ai rien à prétendre... (avec beaucoup d'apprêl et de vnjalère]

Mais il est un secret que je dois vous apprendre

et, après de feintes hésitations, le voilà qui révèle à Rosalie « l'odieuse trahison » d'Orpliise onv^rs elle : la jeune veuve aime le Marquis; bien plus, par dépit de ne pas être payée de retour, elle a répandu contre lui les j)lus atroces calomnies.

A cette accusation, la fille d'Orgon pousse un cri de révolte; mais elle ne peut plus douter, le Séducteur lui remet la miniature d'Orphise, dérobée naguère, et elle fond en larmes :

Son portrait! se peut-il!... Oui, je le reconnais... Hélas, depuis longtemps tu me le destinais... Je n'ai doue plus personne au monde!

Désormais, elle est disposée à tout croire; le Marquis lui tend la copie non signée de l'avis reçu par Mélise, où l'on dépeint ses mœura avec tant de sévérité : « Lisez cette lettre anonyme, c'est l'œuvre de votre abominable amie » ; puis, multipliant ses attaques :

Sachez que votre père Dont vous avez déjà ressenti la colère,

Va demain au couvent vous traîner pour toujours

Honteux, désespéré, j'attendrai que la mort Vienne enfin terminer ma douleur et mon sort.

Rosalie est à bout de forces : c'est le moment de lui porter uu dernier coup : a F'uyez votre injuste famille, lui dit vivement le Marquis, ma mère connaît mon amour pour vous; ce soir, accompagnée de ma sœur, elle viendra vous prendre au bas de la terrasse; demain, elle suppliera votre père de consentir à notre hymen. »

Éperdue, Rosalie s'échappe

« Eh bien? » questionne Zéronès qui accourt :

Quoi! j'ai vu, j'ai convaincu!

triomphe le Marquis: aussitôt il fait écrire par l'ancien laquais un billet qui portera la signature de sa mère : « Venez, ma chèrefille, venez vous jeter dans mes bras, dit la noble dame, je vous attends avec une impatience égale à vos malheurs. » Zéronès se charge de remettre cette lettre à l'infortunée Rosalie, et le Séducteur court tout préparer pour l'enlèvement. Le décor, resté le môme pendant les quatre premiers actes^.

ANALYSE DU SÉDVCTEIR 347

change au cinquième; la scène se passe maintenant dans le parc du château d'Orgon; il fait nuit et la lune éclaire les allées. Le Marquis, « en surtout gris, l'épée sous le bras et le chapeau sur la tète », cause avec Zéronés ; il a pris ses dispositions pour le rapt : son carrosse stationne au bas de la terrasse, et deux comédiennes y figurent sa mère et sa sœur. Zéronès rend compte à son ancien maître de ce qui s'est passé au château depuis quelques heures : Orgon est toujoui's en fureur; Rosalie, persuadée de la trahison d'Orphise, s'est enfermée dans sa chambre et refuse de parler à la jeune veuve : « A merveille! » approuve le Marquis. Cependant, il voit avec quelque ennui la réussite de son entreprise : « Si j'épouse Rosalie, assure-t-il, à l'instant elle perdra tous ses attraits. » Pour oublier une aussi fâcheuse perspective, il ne veut penser qu'à la poésie du présent : quelle ineffable jouissance lui apportent

Cette sombre clarté de l'astre de la nuit,

Ces bois, ce rendez-vous! Le charme du mystère

Embellit Rosalie et me la rend plus chère.

0 moments de l'attente! In.stants délicieu.v

Où l'amour tient encor son bandeau sur nos yeux.

Combien ou vous regrette auprès de ce qu'on aime.

Ah! vous êtes pour moi la volupté suprême!

Tout à coup, on entend un appel : c'est Orphise qui parcourt les allées du parc en criant le nom de Rosalie; elle appai-aît, « échevelée et dans le désordre de la douleur », suivie de Mélise et de Damis; les deux complices s'esquivent.

Orphise est désolée, car elle a de nouveau frappé à la porte de son amie sans recevoir aucune réponse : que fait la malheureuse Rosalie?... « Elle s'est évanouie dans sa chambre! assure Damis, courons! » Et tandis qu'ils retournent en hâte vers le château, Rosalie survient, elle a cru entendre les appels dOrphise :

J'accourais, jo ^•enals me jeter dans ses bras, Lui pardonner peut-être... une frayeur soudaine S'empare de mes sens... me voilà seule... à peine I*uis-je me soutenir... je perds tout en ce jour. L'amitié m'a trompée aussi bien que l'amour. Mon père me restait, et j'ai perdu mon père!

Un seul parti lui reste : se jeter dans les bras de la mère du Marquis... elle se dirige vers la terrasse, mais un bruit de pas l'arrête, quelqu'un s'avance .. est-ce le Marquis?...

Je frémis... N'appprocbez pas 1

crie instinctivement Rosalie... Non! C'est Darmance : épiant le moment d'implorer son pardon, il suivait ses pas :

Ah! c'est en crimiael que je viens à vos pieds 1

Ne soupçonnant pas que la jeune fille courait à sa perte, il lui apprend l'aventure du Marquis : la lettre que Mélise a reçue de Paris ne laisse aucun doute sur la criminelle conduite du Séducteur; au reste, tous les siens le renient, sa mère elle-même, pour l'éviter, s'esl retirée dans ses terres. « Que m'apprenez-vous! « balbutie Rosalie terrifiée. Ainsi, le billet anonyme que le Marquis attribuait à Orphise : mensonge! L'horrible trahison de la jeune veuve : perfidie ! Le rendez-vous si alfectueux de la mère du Marquis : guet-apens!

Hélas I à cliaque mot vous me percez le cœur... Ramenez-moi, Darmance, aux genoux de mon pèrel

et elle avoue au jeune homme qu'elle a revu le Mai^quis...

Avec quel art cruel, dans ce dernier moment,

Il a su profiter de mon saisissement !

Sans vous, sur un billet que l'on vient de me rendre,

J'ai cru que près d'ici la mère la plus tendre

M'attendait.,.

DARMANCE

Se peut-ilL..

Oui, Darmance, et mon cœur A pu croire un inslantla voix de l'imposteur. Dieu! quel faible secours garantit l'innocence! De la séduction quelle est donc la puissance. Si la crainte peut seule éloigner du devoir Un. cœur infortuné réduit au désespoir!

Où puis-je désormais traîner ma destinée? A d'éternels remords je me vois condamnée. Il faut que je rougisse, et même devant vous... Je n'ose de mon père embrasser les genoux... Je crains de rencontrer les regards d'une amie... Hélas! j'ai tout perdu...

Darmance, lui aussi, se reconnaît des torts ; son inconstance blessante a seule causé le malheur de celle qu'il n'a pas cessé d'adorer : « Je suis la plus coupable, il faut que je pardonne », balbutie la jeune fille.

Cependant, des lumières apparaissent au loin : Orgon, Damis, Orphise, 3Iélise et Zéronès, précédés de valets portant des flambeaux, cherchent partout Rosalie.

Mon père! ah ! je ne le crains plus ! Jotons-nous à ses pieds !

Orgon est stupéfait de trouver sa fille en compagnie de Darmance, mais il lit la fausse lettre du Marquis et apprend quelle heureuse intervention a sauvé Rosalie. Abandonnant bien-

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